Copier-coller une prairie pour favoriser la venue d’un papillon

| sam, 15. jui. 2017

Prélever une parcelle d’une prairie source pour la recréer à l’identique ailleurs. Cette méthode, dite de l’enherbement direct, a été utilisée à Châtel-Saint-Denis, le long du ruisseau du Chêne, afin d’améliorer la conservation de l’azuré, ce papillon fascinant qui dépend d’une fleur bien spécifique et qui vit au crochet de la fourmi rouge.

 

Par François Pharisa

Laurent Demierre avance son autochargeuse, pleine à ras bord, d’une dizaine de mètres. Puis, fourche en mains, l’agriculteur épand l’herbe expulsée par le tapis de déchargement latéral de l’imposante machine. Avant de recommencer la manœuvre, à plusieurs reprises.

A ses côtés, en ce vendredi matin, à l’aube, Jérôme Gremaud, biologiste, s’active lui aussi à recouvrir les berges du ruisseau du Chêne, dont
la terre a été hersée la veille. Encore asséché, le cours d’eau fait actuellement l’objet de travaux communaux pour être remis à ciel ouvert (voir encadré). Il traverse un champ à l’entrée de Châtel-Saint-Denis, entre la route cantonale venant de Semsales et le canal de Lussy.

Les deux hommes se livrent à un exercice un peu particulier. Une sorte d’opération copier-coller grandeur nature: un enherbement direct de prairie, pour reprendre le terme jargonneux. «C’est une méthode de végétalisation qui comporte un transfert de semences d’une surface donneuse, la prairie source, sur une surface receveuse, la prairie à ensemencer», vulgarise Jérôme Gremaud. Dans ce cas, la prairie source, une prairie à litières d’environ 2000 mètres carrés qu’exploitent Laurent Demierre et son frère Hubert, se trouve à proximité du lac de Lussy, non loin de là.

«De la science-fiction»
Une zone qui héberge deux espèces de papillons menacées: l’azuré des paluds et l’azuré de la sanguisorbe. Le Maculinea nausithus et le Maculinea teleius de leur petit nom latin. Deux papillons diurnes au cycle de vie «absolument fascinant. C’est de la science-fiction», s’enthousiasme le biolo-giste responsable de la revitalisation du ruisseau du Chêne. Et il n’exagère pas.

Fascinant mais ô combien exigeant. Il dépend exclusivement d’une espèce de fourmi (voir ci-dessous) et de la sanguisorbe, une plante dont les fleurs forment des pompons pourpres, présente en nombre aux abords du lac de Lussy. «Elle graine actuellement. C’est pourquoi nous agissons maintenant.»

Si se calquer sur la période de floraison de la sanguisorbe profite également à des plantes comme le cirse ou la Reine-des-prés, ce n’est en revanche pas le cas pour d’autres fleurs. L’œillet superbe, aux pétales rosés, par exemple. «Celui-ci a été fauché tout à l’heure avec le reste de la prairie, montre Jérôme Gremaud en le prenant dans sa main. Or, sa mise en graines aurait dû intervenir plus tard. Ce sont les limites de la méthode.»

De même, de nombreuses sauterelles se retrouvent pri-ses au piège dans l’herbe ré-coltée par l’autochargeuse. «La plupart sont condamnées.» D’autres individus coloniseront les berges du ruisseau du Chêne plus tard, une fois celles-ci végétalisées à leur guise. Des grenouilles rousses et des libellules n’ont, elles, pas attendu. Plusieurs de ces dernières survolent un petit étang formé par la pluie de ces derniers jours.

L’incertitude du temps
Malgré ces efforts, les deux hommes sont-ils sûrs que les papillons viendront peupler les rives du ruisseau du Chêne? «Cette méthode a fait ses preuves dans l’Intyamon, où elle a également été utilisée pour favoriser l’azuré. Mais c’est relativement nouveau, on est encore en période de test», répond Jérôme Gremaud.

Alors, pour mettre toutes les chances de leur côté, ils vont également enrichir le sol grâce à un stock de graines de sanguisorbes récoltées autour du lac. «L’objectif est d’atteindre d’ici deux ans une végétation typique de ce genre de prairies.»

La principale incertitude provient de la météo. «Le pire scénario serait que les graines germent à la suite d’une averse, puis qu’il y ait plusieurs jours de sécheresse», avance Laurent Demierre. Les efforts pourraient alors être anéantis. Il faudrait recommencer. «Les rives de ce ruisseau doivent être réservées aux insectes et à la nature», souligne l’agriculteur châtelois.

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La chenille danseuse et la fourmi

L’azuré de la sanguisorbe est bleuté à l’endroit et possède deux lignes de points noirs cerclés de blanc sur un fond cuivré à l’envers. Egalement bleuté sur le dessus, l’azuré des paluds arbore, lui, une seule ligne de points sur un fond bronze au-dessous. Ces petits papillons d’à peine 2 ou 3 centimètres d’envergure se plaisent dans les prairies humides qui bordent le lac de Lussy.

«On en trouve également dans l’Intyamon, dans la vallée de la Jogne ou dans les marais proches de La Sarraz, mais c’est aux alentours du lac de Lussy que leur population en Suisse romande est la plus grande, avec quelques centaines d’individus», précise le biologiste Jérôme Gremaud.
Car c’est ici plus qu’ailleurs que prospère la sanguisorbe, une plante de marais également appelée pimprenelle, essentielle à la survie des azurés. Ces derniers ne vivent qu’un peu plus d’une semaine, entre la mi-juin et le début juillet. Pas de temps à perdre donc. Sitôt sortis de leur cocon, ils se reproduisent. Et la femelle s’en va déposer les larves dans les fleurs de sanguisorbe.

Deux armes irrésistibles
Agrippée à sa fleur, la chenille se laisse tomber au sol trois semaines environ après l’éclosion. Et là, par un miracle que seule la nature est en mesure de produire, la chenille va chercher à se faire adopter par une fourmi, qui l’hébergera dans sa fourmilière le temps de son développement et de sa transformation. Mais pas n’importe quelle fourmi: la Myrmica rubra pour l’azuré des paluds, la Myrmica scabrinodis pour son compère de la sanguisorbe. Toutes autres espèces dévoreraient la chenille.

Ces fourmis rouges sont attirées par les phéromones émises par la chenille. Mais ce n’est pas tout, cette dernière possède une seconde arme, irrésistible. «Elle exécute devant la fourmi une sorte de danse complexe, pouvant durer jusqu’à six heures. Ce comportement fou, encore inexpliqué, a été observé par des scientifiques anglais dans les années 1990», ne se lasse pas de raconter Jérôme Gremaud.

Onze mois dans la fourmilière
Puis, pendant onze mois, la chenille hiverne et grandit dans la fourmilière, en se nourrissant, à l’insu des ouvrières, de leurs couvains. Cela, jusqu’à ce que le papillon émerge de la chrysalide et s’empresse de s’enfuir avant que les fourmis ne se rendent compte du stratagème. Et le cycle de vie de l’azuré peut ainsi recommencer.

Ces petits papillons emblématiques de notre région dépendent donc étroitement non seulement d’une plante, mais aussi d’une espèce de fourmi. D’où leur extrême fragilité. Ils sont inscrits à la Convention de Berne sur le plan européen et figurent sur la liste rouge des espèces très menacées au niveau national. La totale.

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Le ruisseau du Tatrel aussi sera adapté aux papillons

Le ruisseau du Chêne est sous tuyau, entre la route de Bulle et l’entreprise Samvaz bois, depuis les années 1940. Les travaux pour sa remise à ciel ouvert, entre la route de Bulle et le canal de Lussy, ont démarré il y a un mois et devraient encore durer jusqu’à fin juillet. D’un coût estimé à 200 000 francs, dont 160 000 francs de subventions cantonales et fédérales, ils permettront «de valoriser les terrains traversés actuellement par le ruisseau canalisé et faciliteront la réalisation du quartier Sous-le-Bourg», ainsi qu’on peut le lire sur le message du Conseil communal, qui avait accompagné la demande du crédit d’investissement. La remise à ciel ouvert et la revitalisation du ruisseau sont des mesures compensatoires exigées par le canton. Le ruisseau du Tatrel bénéficiera de ces mêmes mesures de revitalisation, dans le cadre des projets immobiliers et ferroviaires de Montmoirin et de la nouvelle gare. Un enherbement direct favorable aux papillons du lac de Lussy est également prévu.

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