Hier, les religieuses, aujourd’hui les nouveaux habitants

| sam, 29. jui. 2017

Proche de tout, mais un peu à l’écart aussi, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, Le Pâquier a toujours tiré profit de cette situation.

PAR JEROME GACHET

Qu’est devenu ce village quitté il y a vingt-cinq ans? L’école, la gare, l’église, le tea-room sont toujours là. Point de ralliement de plusieurs générations, le Tilleul a disparu, tout comme deux restaurants et la porcherie. Comme partout, les terres agricoles ont reculé. Démographie galopante et boom immobilier… Bon, allons à l’essentiel.
Et pour aller à l’essentiel, il suffit de s’élever jusqu’au Carmel. Loin des vicissitudes de no-tre époque, le couvent n’a pas chan-gé depuis sa construction, en 1936. En approchant, un vieux sentiment resurgit de l’enfance: le Carmel est un univers à part, fait de silence et de recueillement. Alors, quand on s’approche du bâtiment, on se met machinalement à parler à voix basse. Veillons surtout à ne pas commettre de gaffe…
La porte est ouverte. Sœur Véronique nous reçoit avec bonne humeur dans un salon. «Vous savez, je ne connais pas tellement le village», s’excuse-t-elle en préambule. Une situation paradoxale pour quelqu’un qui vit au Pâquier depuis quarante-six ans. Sauf qu’elle a rarement franchi l’enceinte du couvent.
Tel est le destin de ces treize sœurs contemplatives: se détourner le moins possible de la prière. Ensuite, tout est question d’interprétation. Jadis, les grilles les coupaient du monde. «Ce qui nous reliait au village, c’était les ouvriers, quand il y avait des travaux à effectuer. Lorsqu’ils entraient dans le bâtiment, on se voilait», se souvient-elle. Avec les habitants, les échanges s’effectuaient essentiellement dans le contexte religieux. «Aux Rameaux, par exemple, nous préparions un festin pour une famille désœuvrée. Peu de gens le savaient, par égard pour les personnes concernées.»


«Attention, voilà la sœur!»
La communauté pouvait compter sur trois sœurs dites «tourières», chargées des relations avec le monde. «L’une d’elles était connue pour être un casse-cou en luge. Quand elle dévalait la pente, les gens du Pâquier s’écriaient “Attention, voici la sœur!”» rigole-t-elle.
Tout cela paraît lointain. Les religieuses sortent plus souvent du couvent, mais toujours pour une bonne raison: le dentiste, les courses, la vente des biscuits, etc. Parfois, c’est dur, très dur de rester dans les murs. «On aimerait assister à l’enterrement de quelqu’un du village, mais on ne peut pas. Nous avons prononcé un vœu.»
Coupées du village ne veut pas dire qu’elles s’en désintéressent. Au contraire. «Ce village a toujours été bienveillant à notre égard. Nous prions pour les personnes ou quand un événement a lieu au Pâquier ou dans la région.» Même pour un giron de jeunesse? «Oui, cela est mentionné durant la prière», répond cette femme humble et brillante.
Les grilles ont disparu, les voiles aussi. «Cela dit, on souffre toujours de cette idée reçue. Si vous pouviez nous aider à la briser…» Alors, faisons de notre mieux: oui, le Carmel est un endroit accessible et accueillant.
Le Pâquier fut une terre de couvent, comme le relevait Marius Pasquier, auteur de Chronique de mon village parue en 1992. Outre le Carmel, Montbarry a hébergé les sœurs de la retraite chrétienne de 1928 à 2010. Edifié par Victor Tissot en 1883, il a d’abord été un lieu de villégiature couru en raison de sa source thermale.
Il est temps de redescendre au centre. L’église est au milieu du village. A moins que ce ne soit le village qui se soit construit autour de l’église. Un mercredi par mois, elle sert de point de ralliement à une poignée des fidèles. Pasquier, Andrey, Gachet, Currat… Si les effectifs ont fondu, les paroissiens sont restés les mêmes.
L’office terminé, ils se donnent rendez-vous au Carambar pour prendre un café. C’est là que l’on rencontre Roger Pasquier. Cela fait nonante ans – «et six mois», précise-t-il – qu’il vit au Pâquier. Il y est né, y a vécu, en a été le syndic de 1962 à 1984. Et comme patron de Jean Pasquier et fils, Roger Pasquier a même construit l’essentiel des routes et des bâtiments du lieu. Le boulot n’a pas manqué, surtout ces dernières années.
Le Pâquier, qui a longtemps refusé de se développer malgré la volonté des autorités, s’est soudainement mis à enfler. «Quand j’étais syndic, il y avait 500 habitants», se souvient-il. Aujourd’hui, le village en compte 1200 et même bientôt 1500 quand les nouveaux immeubles seront occupés.
Roger Pasquier n’est pas nostalgique. Les temps ont évolué, quelquefois en bien, quelquefois en moins bien. Personne ne regrette les violentes querelles familiales du passé: «C’est ce qui a poussé papa (n.d.l.r.: Jean, le fondateur de JPF) à s’en aller à Bulle.», précise-t-il. Dans les années 1950, l’entreprise de génie civil installe ainsi son siège social à Bulle. Les ateliers, eux, restent au Pâquier.
Les clans ont disparu, dissous dans un village grandissant. Chez les anciens, on devine parfois quelques vieilles rancunes latentes…
Quand il parle du futur, Roger Pasquier aimerait que les Pâquiésans fréquentent un peu plus l’église et les commerces du village. Que le village garde son âme, en somme. Lui-même joue le jeu au point de soutenir l’épicière du lieu. Il croit en cette jeunesse très active qui, chaque année, organise un événement comme un festival de musique ou des pièces de théâtre.


Entre-deux
Entre montagne et plaine, entre Bulle et Gruyères, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, Le Pâquier est toujours dans l’entre-deux. Même le nombre d’élèves pour le primaire est entre deux, ni trop ni trop peu, au point que la commune a décidé de financer de sa poche une classe supplémentaire.
Cette situation a ses avantages. Proche de Bulle, proche du Cycle d’orientation de La Tour, proche de la H189, mais quand même à l’écart. Ici, pas de route cantonale qui coupe le village en deux. Voilà qui explique la présence de toutes ces imposantes maisons flambant neuves, signes d’une invasion récente. Les nouveaux habitants sont là, même si on ne les voit pas toujours.
Ce n’est pas le cas de Célia et de Daniel De Nicola. Avec leurs trois enfants, Nora, Mateo et Nelio, ils ont acheté une maison au Pâquier en 2009 pour se rapprocher du lieu de travail de monsieur.
Des nouveaux habitants exemplaires, régulièrement cités en exemple. Elle fait partie du chœur mixte – «J’ai mis pour la première fois un dzaquillon» – donne un coup de main quand il le faut. Lui va intégrer la commission scolaire et entraîne les jeunes footballeurs du coin. «L’intégration s’est d’abord faite par les enfants», explique la Veveysanne, kinésiologue à ses heures. «Ici, il y a tout: un petit magasin, une laiterie, l’école, les sociétés…»
Pour beaucoup d’autres résidents, c’est dodo au Pâquier. Rarement bistrot. Avec le risque que le village devienne une cité-dortoir. «C’est la banlieue de Bulle, mais avec une identité villageoise», nuance une connaissance croisée en chemin.
A part les impressionnants ateliers de JPF, à son entrée, le village n’a pas de zone industrielle. «Il en a été question par le passé, mais la commune avait refusé», regrette Roger Pasquier. Tant pis pour les recettes fiscales, tant mieux pour la tranquillité.
Calme et proche de tout: ce qui, jadis, a attiré les ordres religieux, séduit désormais des gens de l’extérieur. ■

 

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Les femmes au pouvoir

La nomination, en mars 1991, de Denise Firmann à la fonction de syndique est un événement à double titre. D’abord parce que pour la première fois depuis 1837, le poste ne revient pas à une des familles historiques du village que sont les Pasquier, Morand, Andrey, Yerly, Gremaud, Gillet ou Vallélian. Arrivée en tête en 1991, Denise Firmann est aussi une des rares à accéder à la syndicature d’une commune fribourgeoise. Elle effectuera une législature. La tradition se perpétue. Depuis 2006, c’est Antoinette Badoud qui tient les rênes. Il n’y a pas de hasard: elle a été convertie par Denise Firmann.

 

Les Pasquier du Pâquier

Pourquoi y a-t-il autant de Pasquier au Pâquier? Certainement parce que vers les XIIe et XIIIe siècles, quand il s’est avéré nécessaire de donner un nom de famille aux individus, on a appelé tous ceux qui habitaient le hameau du Pâquier (du patois patchi, pâturage), les «dou Pasquier». Et comme beaucoup d’entre eux sont restés sur place… D’ailleurs, les armoiries du village et de la famille se confondent, avec le trèfle caractéristique du pâturage. Selon Marius Pasquier, auteur de Chronique de mon village, un problème s’est posé quand, au XVIe siècle, deux pères de famille s’appelaient Valérien dou Pasquier. Pour distinguer les descendances, l’une est devenue «de Valérien» (Vallélian, aujourd’hui). D’ailleurs, le trèfle se retrouve sur le blason des Vallélian. Reste un mystère non élucidé: pourquoi le «s» de Pasquier s’est transformé en circonflexe pour le village et pas pour le nom de famille? JG

Commentaires

Mon arrière-grand-père était vigneron à Curel. Mon grand père était Raoul Pasquier.

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