«Nous devons être plus fiers de ce que l’on peut proposer»

| mar, 08. aoû. 2017

Il a survécu à bien des catastrophes. Le village de Semsales coule aujourd’hui des jours plus tranquilles et poursuit sa croissance. Visite subjective en ces premières journées d’août, baignées dans une torpeur tout estivale.

PAR SOPHIE MURITH

A sept kilomètres de Châtel-Saint-Denis et de Vaulruz, séparé du Crêt par l’autoroute – et de vieilles rancœurs dont plus personnes ne se souvient de l’origine – Semsales est bien seul.
Dans le calme du début du mois d’août, traverser dix fois en un jour l’axe cantonal qui transperce le village est moins problématique que de trouver à qui parler dans la rue. Les panneaux «Vacances annuelles» ont partout fleuri. Qu’à cela ne tienne! Bravons timidité et bonnes manières, allons sonner aux portes sans s’être préalablement annoncés.
«Il faut aller à la déchetterie pour voir qu’on n’est plus rien seul.» Alfred Bard, «Mimi» pour ceux du village, a l’impression de ne plus y connaître personne. «A mon âge, 85 ans, tous les copains sont bientôt morts.»
Attablé dans sa maison achetée dans les années 1970 après avoir quitté la boucherie, l’ancien marchand de bétail se souvient encore du Semsales comptant 700 âmes. Et de la fusion avec La Rougève en 1968. «Ils étaient une cinquantaine à y vivre.»
Aujourd’hui, ils sont 1400 Semsalois. «L’évolution du village ne me déplaît pas.» Mais Alfred Bard ne se mêle plus de politique. «C’est tout le temps la même rengaine. Après on ne dort pas de la nuit parce qu’on a écouté ces bêtises.»
Pourtant, la politique, ce n’est pas rien à Semsales, les campagnes y restent plus chaudes que dans le reste de la Veveyse. «Maintenant, ça s’est quand même calmé. Dans le temps, c’était l’horreur. Ils se battaient.» Physiquement? «Il y a eu jusqu’à cinq bistrots, à chacun son parti. Si les sympathisants avaient le malheur de se rencontrer, ça se passait mal.»
Autre particularité de Semsales: le village s’est déplacé au gré des catastrophes qui l’ont secoué. Le premier emplacement se trouvait au lieu-dit Les Côtes. Le Niremont a avalé l’église, en même temps que le prieuré et une grosse partie du village originel au XIIIe siècle.
De ce premier village, il ne reste qu’une croix. Un deuxième glissement de terrain, au XVe siècle emporte à nouveau le prieuré, mais épargne cette fois-ci l’église. Selon l’ouvrage de Denis Gendre, Semsales à la clarté des sources, une croix en bois rappelle aussi l’emplacement du cimetière, où auraient été enterrées les victimes de ce deuxième éboulement. Les rescapés reconstruisirent le village, plus à l’ouest, à La Villette, avant de s’installer sur la rive gauche de la Mortivue.
L’étymologie de ce cours d’eau qui partage Semsales, qui n’a pas non plus été épargné par le feu, laisse peu de doutes sur sa capacité de nuisance: la Mortive, rivière de la mort. «Quand j’étais petit, elle sortait de son lit au niveau de l’école et elle passait à travers le village et inondait les caves, se souvient Alfred Bard. C’était normal. Heureusement les barrages la freinaient un peu.»
L’autoroute, ça a changé quelque chose? «On a vendu très vite nos terres, sans faire d’histoire», explique Marlyse Bard, l’épouse d’Alfred. C’était dans les années 1960. La route a été mise en service vingt ans plus tard. «Ça a beaucoup bataillé. Mais aujourd’hui, on ferait comment sans elle? On ne pourrait plus sortir de la maison à cause de la circulation.» Et comme les industries qui se sont installées à ses abords, l’autoroute a contribué à la reprise démographique du village.
 

Un surnom bien collant
«Le paradis des femmes, à l’enfer des chevaux», dit de son village Alfred Bard. Pourquoi? «En hiver, les hommes prenaient leurs chevaux et partaient toute la semaine pour descendre le bois de la montagne, jusqu’à la crête du Moléson. Pendant ce temps-là, les femmes étaient tranquilles.» Les Semsalois en conservent un sobriquet: traîna manchou, voleur de bois. Un tiers de la superficie communale est toujours livré à l’exploitation forestière.
On ne sait pas si la situation des femmes s’est péjorée, en tout cas on prend désormais grand soin des animaux à Semsales. En cherchant l’ancien moulin de La Rougève, on se casse le nez sur une bâtisse entièrement rénovée, mais dont les propriétaires se trouvent être en vacances.
A proximité, un cabinet d’ostéopathie pour animaux. Là-bas, en revanche, cela ne chôme pas. Indika-animal reha est un centre de rééducation, pour chiens et chats. On leur y prodigue traitements ambulatoires – massage, thermothérapie, hydrothérapie, biorésonance notamment – et il est possible d’y hospitaliser des animaux convalescents.
«Un concept unique en Europe», insiste le site internet. «Il a été créé en 2011 par Iris Challande-Kathmann.» La vétérinaire ostéopathe Nadine Seguret-Rime a à peine le temps pour un petit tour du propriétaire entre deux patients. On n’en saura pas plus.
Direction une autre amie des bêtes. Après avoir montré patte blanche – ma carte de presse – Chantal Eisele accepte de nous recevoir. «On vient du canton de Vaud, on cherchait une maison un peu isolée pour faire pension canine.» Une vieille maison qu’ils retapent gentiment et, où depuis quatre ans, elle propose un service de toilettage. Comment on s’intègre en étant si à l’écart du village? «Ce n’était pas évident.»
Cela fait maintenant près de cinq ans qu’elle fait partie de la société de développement. «Je suis en plein dans les derniers préparatifs pour la désalpe.» Beaucoup au village participent à sa bonne marche. «Les gens viennent de loin pour cette manifestation, elle est connue jusqu’au Brésil.»
Chantal Eisele ne regrette pas d’avoir posé ses valises à Semsales. «C’était un sympa petit village qui commence sérieusement à s’agrandir.» Une croissance qui n’a pas empêché la fermeture de la poste au début de l’année au profit d’une agence à la supérette du village. «Un coup dur.»
Au cœur du village, la fromagerie. Emmanuel Piller, Manu pour tous, y offre un endroit où se réunir. Les ouvriers tôt le matin, les dames pour le café et les habitués pour l’apéro. Il en est justement l’heure et en attendant le retour du patron parti en tournée, on tente un coup de bluff. Lancé à la cantonade, notre appel à parler de Semsales fait chou blanc. Gentiment, on tend tout de même le Traîna Manchou, la feuille villageoise. Tout est dedans assure-t-on.
Plus tard dans l’après-midi, l’homme pressé, Manu, est intercepté. Il a racheté le pub, en face. Une institution il y a encore un quart de siècle. Les serveuses étaient jolies. Manu Piller l’ayant racheté, il compte installer son commerce et un débit de boissons. «Bien séparé, pour pouvoir ouvrir plus tard le soir.»
Acheteur de lait à Semsales depuis vingt-trois ans, il trouve que les Semsalois jouent bien le jeu. «Il existe encore cet esprit village. A nous de l’inculquer aux nouveaux habitants. Il faudrait encore davantage de commerces au centre. Le monde amène le monde.» Selon lui, parler du savoir-faire des Semsalois est la plus belle des publicités. «Nous devons être plus fiers de ce que l’on peut proposer.»
Florian Seewer, 32 ans, a décidé d’innover. Producteur de lait et éleveur de brebis, il a trouvé un débouché original dans la région. Il en fait des merguez. «Avec un ami boucher, on a préparé nos propres recettes.» Il en écoule 700 à 800 kg l’an, sans compter la viande d’agneau et son salami de brebis. «Avant c’était un à-côté, maintenant c’est un revenu de l’exploitation.»
Sa passion pour l’élevage est née après qu’il eut sauvé d’une noyade certaine un troupeau de moutons. Pour le remercier, leur propriétaire lui fit cadeau d’une agnelle. Aujourd’hui, il en a 140, et quatre de plus depuis la veille de notre visite. Une brebis a mis bas dans la nuit.
Pour Florian Seewer, la vie sociale des jeunes du village se cristallise autour des sociétés: guggen, football, unihockey, théâtre, fanfare, chœurs, pompiers et bien sûr la jeunesse. «Elle est partie en vacances hier soir.» Certainement ce qui explique le calme dans le village. ■

 

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De l’eau rafraîchissante

Il faudra s’y reprendre à deux fois pour trouver la cascade du Dâ. A chaque fois, les indications étaient claires. A la déchetterie, tournez à gauche et empruntez le chemin de la Cascade. Jusque-là, tout va bien. On flanche un peu au moment de poursuivre sur la grimpette gravillonneuse et le doute nous fait carrément caler à la barrière fermant le pâturage de Pra Cucu. Et pourtant, on était sur la bonne voie. Après quelques minutes de marche sur le même chemin, il faut tirer sur la droite. L’ombre bienfaisante de la forêt est comme un avant-goût de la fraîcheur de la cascade tant espérée. Le lit du Dâ, qui délimite les territoires de Châtel-Saint-Denis et de Semsales, est à sec. Zut! Le clapotis de l’eau semble proche, pourtant, et rassure en attendant d’en avoir le cœur net. Au bout d’un sentier aménagé, la cascade, réduite à un mince filet d’eau en cette période d’étiage, est bien là. Rien à voir avec la Mortivue en furie des jours d’orage. Un torrent que les Semsalois ont tenté d’apaiser et de mâter à grand renfort de barrages et d’ouvrages en béton. Ici, la pierre garde des traces de la puissance d’un Dâ capable de la sculpter patiemment et d’y former quelques bassins. Le calme, dans ce coin reculé, est à peine troublé par les stridulations des insectes et le va-et-vient du tracteur plus bas. Les cloches sonnent 15 h 30. Loin, si loin. SM

Un mystérieux tumulus

On a entendu dire que Semsales possède un tumulus. Des haches datant de l’âge du bronze ont même été retrouvées au Clos Moyon, attestant ainsi d’une présence humaine dès 2000 à 1500 ans av. J.-C. Mais ce fameux tertre, qui pourrait appartenir à un groupe de tombes de l’époque de Hallstatt, se trouverait à la Montaneire. Longeant la route de Monterban, il s’agit d’ouvrir l’œil et le bon. Il y a bien cette colline comme un bol retourné dans ce champ. Renseignons-nous. Le quidam qui passe par là est tout aussi perplexe. Au point qu’il préfère mentionner le ski-lift qui, il y a quelque temps encore, voyait dévaler les pentes de Pra Mory. En parlant de tumulus, paraît-il que les Celtes les construisaient souvent à la source des rivières. Est-ce qu’à l’époque, avant les drainages de la plaine, les Celtes pensaient que la Broye prenait sa source là-bas? Aujourd’hui, de source sûre, on sait que la rivière qui se jette dans le lac de Morat prend vie aux Alpettes. La Mortive, elle, au Niremont. Semsales est, d’ailleurs, bâti sur son cône de déjection. Elle rejoint très vite la Broye, avant Progens même. SM

 

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