Un village avec deux clochers, mais qui bat d’un seul cœur

| sam, 05. aoû. 2017

Tout a toujours été construit à double à Cerniat: l’église, la laiterie, la poste. Au village et à La Valsainte. Resté un peu à l’écart, la bourgade a su se préserver. Peut-être un peu malgré elle. Et elle fait la fierté des Cerniatins, d’ici et d’ailleurs.

PAR SOPHIE ROULIN

Blotti contre les flans arrondis du Vanil-des-Cours et de la Berra, Cerniat s’étire du pont du Javroz jusqu’au Plasselbschlund. Soit presque 12 kilomètres à vol d’oiseau. Un territoire immense – plus de 33 km2 – pour un village qui compte 361 habitants, selon l’édition 2015 des statistiques fribourgeoises, dans laquelle il est mentionné pour la dernière fois puisque Cerniat se fond désormais dans la commune de Val-de-Charmey. Malgré un tissu bâti très étendu, son centre est facile à trouver. L’un en face de l’autre se trouvent l’Hôtel de la Berra et le P’tit Marché, le bistrot du village et son épicerie.
A l’heure de l’apéro, des habitués sont assis au bar du premier. «Les habitants jouent bien le jeu, glisse Françoise Brunetti qui a repris l’exploitation de l’établissement en octobre dernier. Il y a ceux qui se donnent rendez-vous pour le café, ceux qui s’arrêtent pour l’apéro à midi ou le soir et ceux qui viennent boire un verre en rentrant des champignons. Il y a presque tout le temps du monde. La surprise vient plutôt du nombre de repas qu’on va servir à midi.» A côté du menu du jour, la carte propose des mets du terroir, si possible de producteurs locaux.
Avant de s’établir à Cerniat, la restauratrice était active à La Loue, à Gruyères. «Les gens n’y montaient quasiment que pour manger sur réservation. C’est dire le changement! Je suis venue à Cerniat parce que j’avais envie de cette ambiance de bistrot de village. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si présente.» Il faut dire qu’elle le travaille aussi cet esprit.
Après quelques recherches, elle a mis la main sur le vieux jukebox de l’auberge. «Il était parti chez un client.» Elle l’a confié à un bricoleur passionné qui l’a fait revivre et l’appareil a repris sa place dans la salle du café. «Je rêvais d’en avoir un depuis que je suis toute petite», s’enthousiasme Françoise Brunetti, qui alimente régulièrement l’appareil en pièces de deux pour lui faire chanter Dalida ou le Lyoba. Dans le galetas d’un autre client sommeillait la cagnotte. Elle a, elle aussi, retrouvé sa place contre une paroi du bistrot.
Un vendredi par mois, il y a bal dans la salle du café. «Et pour le recrotzon, on va remonter le pont de danse. La jeunesse a l’air prête à me donner un petit coup de main.» Le village compte toujours un chœur mixte, un ski-club, une société de tir (en collaboration avec Corbières), une société de jeunesse et l’Association des Amis de Cerniat.
«Mais les effectifs diminuent», note Gérard Andrey. Employé de banque aujour-d’hui retraité, il a été quelques années secrétaire communal. Passionné d’histoire et de généalogie, il est la mémoire et les archives du village. Il a d’ailleurs publié un ouvrage regroupant une partie de ce savoir l’année dernière, à l’occasion du 50e anniversaire des Amis de Cerniat, une association qui réunit les Cerniatins d’ici, d’ailleurs et de cœur. Tiré à cent exemplaires, Cerniat… Un village de là-haut a été rapidement épuisé.
«Tous les hameaux qu’on croise le long de la route font partie de Cerniat de longue date, reprend-il. A Cerniat, tout a toujours été à double. Il y avait deux églises avec la chapelle de la chartreuse, deux postes, deux laiteries, deux écoles… Tout cela réparti entre le village et La Valsainte. Il y a même eu jusqu’à cinq magasins, deux à La Valsainte et trois au village.» Le territoire de l’ancienne commune s’est étendu lorsque les propriétés de la chartreuse lui ont été annexées.
«Le couvent était bien géré et connut de bonnes années quand les petits comtes du coin, notamment ceux de La Roche, au XIVe siècle, faisaient faillite, ajoute Gérard Andrey. Les propriétés de la chartreuse se sont étendues jusqu’à Plasselb. Après l’annexion, le territoire de la commune est devenu très grand, mais peu rentable. Même la carrière des Tatures, dont le siège administratif est à Plasselb, mais qui est située à Cerniat, ne rapportait rien alors qu’elle employait de nombreu-ses personnes.»
En 1984, Cerniat est approché par l’évêché qui cherche à vendre un terrain situé en amont du centre du village. «L’évêché l’avait reçu en donation de la part de Lucie et Marie Charrière ainsi que de leur frère Mgr François Charrière, un Cerniatin qui a été évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, de 1945 à 1970. Le terrain a été mis en zone à bâtir avec l’objectif de vendre ces parcelles petit à petit à des familles.» Un moyen de rajeunir le village et de gagner quelques contribuables.
Cette histoire est racontée sur l’un des 22 panneaux qui parsèment le centre du village. Reprenant le parcours de la procession de la Fête-Dieu vers les années 1900, cette balade propose de découvrir le patrimoine bâti. Avis aux curieux d’histoire, les panneaux devraient disparaître à la fin septembre. Ceux qui veulent en savoir plus sur l’église, la pinte d’en-bas, la ferme à Placide Overney ou encore sur la maison de l’évêque n’ont plus qu’à se dépêcher.


Croître peu à peu
Dans les années 1990 et 2000, on espère un développement à Cerniat. «Un développement à notre échelle, en gagnant deux contribuables par année, relativise Jacques Demierre, ancien conseiller communal. On avait mis en place un système de financement pour faciliter les constructions de résidence primaire. On était très inquiets pour nos finances.»
Les seize parcelles de la Fin ont aujourd’hui trouvé preneur. «Cela a permis à des Cerniatins de revenir et à d’autres familles de s’installer», note Gérard Andrey. Les habitants, eux, se réjouissent que le village ait su préserver son cachet malgré ces nouvelles constructions. «Le règlement d’urbanisme était très strict», souligne Jacques Demierre. Haies de thuyas bannies, toiture à deux pans obligatoires, du bois sur au minimum une paroi… Entre deux averses de cette journée de fin juillet, une balade dans le nouveau quartier confirme le bien-fondé de ces mesures. Les habitations de style chalet se fondent parfaitement dans le paysage de ce village de montagne.
La météo n’étant pas très favorable, il y aura peu de rencontres fortuites. A la ferme du Borgeat, un cheval gris clair prend l’air par la demi-porte de l’écurie, fidèle au poste. Des enfants attendent que l’averse s’apaise pour partir en promenade.
La propriétaire Sylvie Rouvière compte parmi les nouveaux habitants: «Entre les chevaux, nos quatre filles, les visiteurs et les apprentis, on n’a pas beaucoup de temps pour s’intégrer. Je trouve le village riche en activités artisanales avec le four de l’Adde, les cueillettes de Françoise Rayroud, les ateliers de Judith Baumann et les tavillons de Vincent Gachet. Ici, on est à la fois loin et proche de tout. On est perdus dans la nature, mais en quarante-cinq minutes, on est à Lausanne ou à Berne.»
Est-ce qu’on peut décemment consacrer une page à Cerniat sans passer par le couvent de la Valsainte? Se poser la question, c’est y répondre. L’austère bâtiment impose toujours le même respect. A l’accueil, un billet indique l’horaire d’ouverture. Mince, c’est fermé. Une bure bleue se laisse pourtant apercevoir par le hublot. Un petit toussotement et voilà Frère Nicolas qui tend déjà une brochure sur la chartreuse par la petite fenêtre.
Quel contact les moines ont-ils avec le village? «C’est assez restreint, répond le chartreux. On voit les habitants qui viennent à la messe ici. Il y a aussi ceux que l’on croise lors de nos promenades hebdomadaires. Mais on voit moins de monde depuis que la Grande Chartreuse est vendue au P’tit Marché.»
On aurait pu poursuivre vers la Pinte des Mossettes, vers les alpages ou vers les buvettes des Gros Chomiaux et de l’Auta Chia. Mais on a préféré écouter les conseils de Frère Nicolas. ■

 

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Des poneys pour s’initier

La famille Rouvière s’est établie au Borgeat il y a huit ans. «On cherchait une ferme parce que nos filles étaient passionnées d’équitation. Quand on est arrivés ici, on a eu le coup de foudre», explique Sylvie Rouvière. D’origine vaudoise, la famille rénove la ferme et s’installe avec quelques poneys. «On ne pensait pas développer une activité liée à l’équitation. Mais de fil en aiguille, pour initier les copines de nos filles et d’autres enfants, ça s’est mis en place.»
Le domaine s’est aussi agrandi pour pouvoir faire de l’élevage. «On le fait par passion, pour offrir aux jeunes et aux enfants cette activité qui les éloigne des écrans et les rapproche de la nature.» L’écurie du Borgeat propose différents cours, des journées et des après-midi liés à l’équitation (www.ecurieduborgeat.com). «On accueille aussi des jeunes en institution et des autistes. Les poneys sont fantastiques pour se reconnecter.» SR

 

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Du bus postal au P’tit Marché
«On est arrivés à Cerniat parce qu’on voulait construire et que le prix du terrain était attractif», explique sans détour Nelly Castella. Depuis quatre ans, elle tient l’épicerie du village, le P’tit Marché. Avant cela, elle a assuré la liaison entre La Valsainte et la route cantonale durant près de dix ans. Même si elle n’a pas grandi dans la vallée du Javroz, elle s’est donc vite intégrée.
Avec l’Auberge de la Berra, le P’tit marché est un lieu de rencontre pour les habitants. «Avec moi ou avec d’autres clients», glisse Nelly Castella. Une clientèle fidèle? «Les personnes les plus âgées du village jouent très bien le jeu, les autres un peu moins. Mais le passage, les randonneurs, les champignoneurs constituent aussi une clientèle importante.»
C’est qu’ils trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin: du pain, du fromage et du Parfait, mais aussi du savon, du riz et même une petite bouteille pour l’apéro. Et cela six jours sur sept, avec à peine une semaine de vacances, en janvier. SR

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