L’assistant, cette paire d’yeux dans le dos de l’arbitre

| sam, 23. sep. 2017

Jean-Yves Wicht a endossé mercredi le costume d’arbitre-assistant pour la 164e fois en Super League, à l’occasion du choc Saint-Gall-Bâle. Reportage au Kybunpark, dans l’intimité des hommes en noir, avec l’Arconcelois de 37 ans. Cet ex-défenseur a connu une ascension éclair.

PAR QUENTIN DOUSSE

«Notre victoire, on l’obtient quand les journaux ne parlent pas de nous le lendemain.» Les dires de cet arbitre illustrent le quotidien particulier des hommes en noir, contraints soir après soir de briller par leur absence. Entre leurs mains, le sort d’un match, d’un joueur, voire même d’un club à un stade avancé de la saison. «Troisième équipe» sur le terrain de football, le quatuor arbitral porte des responsabilités grandissantes dans un marché en pleine inflation. Joueur, coach, supporter, média: la pression vient de toute part et représente une difficulté dans l’exercice de la fonction.
Pour y faire face, les arbitres se «réfugient» alors dans leur préparation, minutieuse, et dans ce travail d’équipe, indispensable. Le temps d’un duel de Super League, entre Saint-Gall et le champion de Suisse Bâle, La Gruyère s’est plongée dans l’intimité de ces hommes de loi, avec l’assistant sarinois Jean-Yves Wicht. Reportage.

● «La tension apparaît la veille, déjà»
Le rendez-vous est fixé non loin du Kybunpark, dans un hôtel bien connu de la place saint-galloise. Sur le parvis, les joueurs locaux partent à pas comptés pour la balade d’avant-match. A l’intérieur, on retrouve un Jean-Yves Wicht détendu, alors même que le choc de ce mercredi s’ouvre dans trois heures seulement. Son match d’arbitre-assistant a, dans son esprit, déjà commencé. «La tension apparaît la veille, déjà, au moment de préparer mes affaires. Elle augmente ensuite crescendo jusqu’au début de la partie», confie l’Arconcelois de 37 ans. Lequel s’appuie sur son expérience (n.d.l.r.: il officiait ce mercredi pour la 164e fois en Super League) pour gérer le stress lié à la fonction.
Pour le quatuor, réuni sur place dans l’après-midi, le coup d’envoi est donné à 17 h 45 avec la théorie d’avant-match. Le ton est donné d’emblée par l’arbitre principal: «On le sait bien, les matches de Bâle ne sont jamais des matches comme les autres, affirme Stephan Klossner. C’est toujours nerveux, sans parler des turbulences qui secouent actuellement le staff de ces deux clubs. J’attends donc une clarté maximale sur chaque décision. Pas question, non plus, de faire de cadeau sur les cartons jaunes.» Le chef de 36 ans poursuit sa donnée d’ordres sur la tablette, où sont décryptés des cas spécifiques de hors-jeu et de coups francs, notamment. Les consignes de communication par oreillette sont également définies. «Pour ce match, deux mots d’ordre les gars: confiance et précision», conclut Stephan Klossner, déterminé.
Sous la conduite de Jörg, délégué saint-gallois, les quatre officiels gagnent les entrailles du Kybunpark pour la routine d’usage: derniers instants de détente autour d’un verre au bar VIP du club, un bref contrôle de la pelouse et direction le vestiaire pour les préparatifs personnels. L’échauffement (d’une vingtaine de minutes) effectué, le match – le vrai – peut alors débuter.

● «On a toujours une oreille qui traîne»
Ce mercredi-là, la venue du grand mais chancelant FC Bâle ne suffit pas à remplir l’arène saint-galloise. Si 7000 des 19500 sièges n’ont pas trouvé preneur, l’ambiance est bien présente à l’entrée des équipes. «Le public est une source de motivation, souligne Jean-Yves Wicht. Et même s’il faut faire abstraction du contexte, on a toujours une oreille qui traîne.» Placé devant le banc de l’équipe locale, l’assistant sarinois traverse une première période «tranquille». Tout le contraire des champions de Suisse en titre, menés 2-0 après 25 minutes. Frustré par la tournure du match, le milieu bâlois Taulant Xhaka passe ses nerfs sur un adversaire avant d’invectiver Stephan Klossner. «A la mi-temps, Stephan a attiré l’attention sur ce joueur, qu’on sait provocateur, indique Jean-Yves Wicht. Sinon, la pause sert surtout à faire redescendre la pression.»
Bien que cantonnés hors des limites du terrain, les deux arbitres-assistants jouent un rôle clé dans la prestation du corps arbitral. Responsables en premier lieu du hors-jeu, ils aiment se décrire comme la «paire d’yeux dans le dos de l’arbitre». Jean-Yves Wicht d’abonder: «On doit scruter les deux ou trois secondes “derrière l’action”, hors du champ de vision du central. Il doit aussi pouvoir avertir un joueur les yeux fermés, sur le seul jugement de son assistant.» Plus qu’une entente, une confiance absolue doit régner au sein du quatuor.
A observer de près l’activité de l’assistant, deux éléments ressortent de prime abord: la multiplication des sprints courts pour se trouver en permanence sur la ligne du hors-jeu (n.d.l.r.: Jean-Yves Wicht a parcouru huit kilomètres au total mercredi) ainsi que le dialogue continu entre les quatre hommes en noir. Introduit à l’orée 2010 sur les pelouses helvétiques, le système de communication par oreillettes a révolutionné l’arbitrage. «Tous les faits de jeu sont commentés, en allemand généralement. Cela permet d’instaurer la confiance entre nous. Les décisions sont aussi devenues plus rapides et plus précises. A l’arrivée, j’estime que ce système a permis de diminuer le nombre d’erreurs.»

● «Ce match, On l’a gagné en équipe»
Retour au match, où la soirée vire au cauchemar pour les visiteurs. Brouillon, tendu, ce FC Bâle version Raphaël Wicky n’a ce soir-là rien du champion de Suisse. Malgré la réduction du score, trop tardive, les Bâlois n’évitent pas leur troisième défaite de la saison (2-1). Au coup de sifflet final, la déception des Rhénans contraste avec la satisfaction du corps arbitral. «Stephan était content de notre prestation. Ce match, on l’a gagné en équipe. Cela s’est aussi très bien passé à titre personnel», savoure Jean-Yves Wicht.
Le débriefing des deux inspecteurs, effectué dans les vestiaires au sortir de la douche, confirme le ressenti du Sarinois. «Je n’ai pas eu de “décision cruciale” à prendre, mais j’ai quand même signalé deux fautes. Une bonne moyenne, même si l’assistant ne doit pas prendre le rôle de l’arbitre. Mon défi consiste justement à trouver l’équilibre dans ce dépassement de fonction.» Cette discussion terminée, Jean-Yves Wicht peut attendre sereinement le rapport noté (de A à D) des inspecteurs. L’horloge du stade indique 23 h 30. Pas une minute à perdre pour les quatre officiels, qui peuvent quitter le Kybunpark avec le sentiment du devoir accompli. En sachant, aussi, qu’ils auront à nouveau tout à prouver au prochain match. ■

 

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«Je ne pouvais pas rêver d’une meilleure carrière»

Ils n’ont pas été nombreux, les arbitres du canton, à officier au plus haut niveau. L’histoire récente se souvient de Jean-Luc Schmid (Neyruz, arrêt en 2002) ainsi que des assistants Charles Helbling (Morat, 2014) et Jean-Paul Remy (Rossens, 2009). A 37 ans, Jean-Yves Wicht est aujourd’hui l’un des dix assistants suisses au bénéfice du statut FIFA. Une fierté pour ce policier d’Arconciel, loin de s’imaginer évoluer dans le monde professionnel après son premier match de juniors C, en 1999. «Je me suis lancé sans me poser de question et, c’est vrai, tout est ensuite allé très vite pour moi. Aujourd’hui, je dirais que je ne pouvais pas rêver d’une meilleure carrière.»
Ironie de son histoire, cet ancien défenseur n’était pas – mais alors pas du tout – en odeur de sainteté avec les arbitres. «Je ne les aimais pas. Joueur rugueux, j’avais toujours mon mot à dire sur leurs décisions. Je me souviens même avoir été expulsé pour réclamation, avec mon club du Mouret», sourit l’ancien «frondeur». Conscient de ses limites balle au pied, Jean-Yves Wicht s’empare du sifflet «un peu par hasard». Au centre d’abord, puis rapidement à la touche. «Avec ma petite taille (1,70 m), je savais qu’il serait difficile de percer comme arbitre principal.» Peu importe, l’homme gravit les échelons à un rythme effréné. Assistant de 2e ligue en 2002, le Sarinois est promu en Super League seulement cinq ans plus tard. Il lui faudra ce même laps de temps pour recevoir l’insigne FIFA. Le Neyruzien Jean-Luc Schmid se souvient de plusieurs inspections: «Sa rapidité lui permettait d’être toujours très bien placé. Jean-Yves avait aussi un certain rayonnement à la touche. Il assumait sa fonction et osait prendre ses responsabilités vis-à-vis du principal.»
Cette attitude courageuse lui a également valu certains jugements erronés. Un passage obligé, mais douloureux. «C’est à chaque fois dur d’admettre une erreur, admet Jean-Yves Wicht. Il faut l’accepter et vivre avec. Le plus important reste de comprendre le pourquoi de cette erreur à la vidéo.» Un épisode malheureux lui revient en mémoire. «C’était en février dernier à Saint-Gall. J’avais signalé un hors-jeu inexistant sur le premier but de Tranquillo Barnetta pour son retour en Suisse. Si l’erreur est souvent attribuée au central, cette fois-ci, c’est mon nom qui avait fait les gros titres...»


Un emploi du temps bien chargé
Menuisier de formation, Jean-Yves Wicht exerce aujourd’hui à temps plein au sein de la police de proximité. Ajoutez à cela une vie de famille (n.d.l.r.: il a deux filles, de 7 et 4 ans), cinq heures d’entraînement hebdomadaire ainsi que les nombreux déplacements pour l’arbitrage, et vous obtenez un emploi du temps plutôt chargé. «Il y a de la fatigue, c’est clair. Il est évident que nos conditions et nos rémunérations n’ont rien à voir avec celles des joueurs. Mais je m’y retrouve, au final. Car l’arbitrage est pour moi une passion avant d’être une affaire d’argent ou de prestige.»
Son apparente simplicité ne saurait toutefois cacher ses ambitions. A l’international, il a notamment officié à 19 reprises en Europa League. Géorgie, Israël, Iles Féroé: le Fribourgeois a découvert plus d’une quinzaine de pays grâce au football. Des voyages qui ont fait progresser l’arbitre. «A chaque sortie, je récolte du savoir. J’ai beaucoup appris sur la mentalité des joueurs, leur manière d’évoluer.» Les rêves de grandes compétitions internationales, Jean-Yves Wicht préfère les garder sous silence. Pour mieux savourer ce qu’il a déjà vécu. «J’ai eu la chance d’arbitrer Italie-Brésil (2013) ou Italie-Portugal (2015), en match amical, à Genève. Serrer la main des plus grands comme Neymar ou Buffon, ce n’est pas rien.» Une manière, surtout, d’obtenir la reconnaissance si rarement accordée à cette fonction de l’ombre. QD

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