Au retour de l’hiver, elle fait chanter les tavillons

| mar, 03. oct. 2017

Originaire du Kosovo, Shqipe Déforel partage son temps entre l’alpage et son atelier à Vuadens. Elle y perpétue un savoir-faire traditionnel: la fabrication de tavillons. Rencontre

 

Par Martine Leiser

Jeune femme pleine d’énergie aux grands yeux marron, Shqipe Déforel a quitté le Kosovo pour rejoindre la Suisse il y a cinq ans. Elle se souvient encore de son étonnement lors de sa première désalpe en Gruyère «où les vaches défilaient avec des couronnes de fleurs sur la tête. Je n’avais jamais vu ça!» C’est dans le chalet d’alpage du Roter Sattel, situé au pied des Gastlosen, qu’elle est engagée comme aide garde-génisses durant la saison d’été, au côté de son mari, et initiée à la traite des chèvres. «Une vie simple, sans électricité ni douche, mais ça m’a plu. Aujourd’hui encore, quand je redescends de la montagne, le son des cloches me manque», avoue-t-elle.

Installée dans l’appartement de la ferme familiale, à Vuadens, avec son époux Philippe, menuisier-charpentier et garde-génisses, elle s’étonne encore de voir tout ce bois au-tour d’elle. «Au Kosovo, la plupart des maisons sont en briques, le bois est utilisé principalement pour le chauffage».
 

La saison des tavillons
Son immersion dans la tradition ne s’arrête pas en si bon chemin. «Quand le maître tavillonneur, Lucien Carrel, a dit à mon mari qu’il cherchait quelqu’un pour la fabrication de tavillons, je me suis proposée. Mon époux s’est inquiété, jugeant le travail trop dur pour une femme, mais j’étais déterminée à apprendre. Pendant six jours, Lucien Carrel m’a enseigné son savoir-faire, la manière de fendre pour confectionner les tavillons et m’a transmis son amour pour le bois. Puis, satisfait de mon travail, il m’a embauchée. C’est un job exigeant physiquement, mais c’est passionnant car chaque tavillon est unique et il faut s’adapter, être à l’écoute du bois. Au Kosovo, j’étais vendeuse dans une boulangerie et je ne savais même pas que les tavillons existaient!»

Dans son atelier, situé sous l’appartement du couple, les outils sont alignés sur l’établi, dont un couteau à tavillon, un couteau des prés et des mailloches. Les mujyà, quartiers d’épicéa de la taille d’une bûche, débités par le maître tavillonneur de Vaulruz, lui seront livrés sous peu, avant d’être fendus par la jeune femme.

«La fabrication démarre à partir d’octobre-novembre, quand le bois est vert. Cela fait déjà trois hivers que je m’y consacre à plein temps. J’aime le contact avec le bois, entendre son chant lorsque je fais glisser la lame le long de ses veines. C’est très harmonieux».
La voilà en train de reproduire d’une main sûre des gestes ancestraux, en expliquant qu’il faut d’abord nettoyer le bois «avec le kuti pèrià – un couteau à deux manches – pour enlever sa fine couche de peau» avant de procéder
au marquage, qui délimitera l’épaisseur des lamelles.
 

Le bois fendu
La confection peut alors commencer. «Le mujyà doit être fendu à l’aide du couteau à tavillon que l’on engage en frappant avec une mailloche dans le sens des veines, ce qui fait la durabilité du tavillon. Il faut les suivre avec la lame, se laisser guider et surtout ne pas les entailler. Le bois est un matériau vivant, c’est lui qui commande, qui décide quand il va se fendre!» Les tavillons sont ensuite regroupés en «paquets», c’est-à-dire en rouleaux, et solidement ficelés, en respectant l’ordre dans lequel ils ont été fendus. Ils sont alors prêts à la pose.
 

L’aigle des montagnes
Tel l’épicéa qui peuple nos forêts, Shqipe Déforel a trouvé ses racines en Gruyère. Elle confie sa satisfaction de pouvoir faire ce travail, en étant respectée et valorisée. D’ailleurs, jusque-là, elle n’a rencontré aucune autre femme dans le milieu de la fabrication de tavillons.

Et ce prénom si difficile à prononcer («chipè»)? «Il signifie aigle», dit-elle avec un large sourire, en avouant le sentiment de liberté que lui procure la montagne en été, tandis qu’au retour de l’hiver, une autre aventure commence, où résonne le chant mystérieux du bois fendu.

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De Gjilan à Vuadens
Shqipe, 34 ans, est originaire de Gjilan, petite ville du Kosovo, située à 47 kilomètres de la capitale, Pristina. Elle travaille alors comme vendeuse dans une boulangerie «pour un salaire de 150 euros par mois», dans un contexte politique et économique difficile. La Suisse? Elle la découvre lors de vacances chez sa parenté, à Genève. C’est durant ce séjour qu’elle va également rencontrer «son grand amour», Philippe Déforel. Un an plus tard, ils se marient et s’installent à Vuadens. Depuis son premier jour de travail, le maître tavillonneur, Lucien Carrel, l’encourage: «Shqipe est une très bonne fabricante, consciencieuse, son ouvrage est soigné». Et Philippe, son mari, de rajouter: «Elle a un tempérament de fonceuse, elle est capable de déplacer des montagnes!»

 

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