En parler pour enfin prendre le harcèlement au sérieux

sam, 21. oct. 2017

Depuis le début de l’affaire Weinstein, la parole des victimes de harcèlement et d’agression sexuelle semble se libérer. Pour Martine Lachat Clerc, directrice de l’association Solidarité Femmes Fribourg, la société reste encore trop tolérante face à ces violences.

PAR ERIC BULLIARD

L’affaire Weinstein a délié les langues: depuis que des femmes ont osé dénoncer le comportement du producteur de films hollywoodien, les témoignages de victimes de harcèlement et d’agression sexuelle se multiplient. Notamment via les réseaux sociaux et des hashtags comme «balance ton porc» ou «me too».
A Fribourg, Solidarité Femmes lutte depuis trente ans contre ce type de violence et toutes celles faites aux femmes. Au total, l’association a reçu plus de 4760 femmes en consultation et en a accueilli 1470 ainsi que 1380 enfants dans sa structure. Entretien avec sa directrice, Martine Lachat Clerc.

Depuis que l’affaire Weinstein a éclaté, le monde semble découvrir qu’énormément d’affaires de harcèlement et de violences sexuelles restent tues: est-ce aussi votre impression et comment expliquer ce silence?
A Solidarité Femmes, nous constatons vraiment cette crainte de parler. Il y a une honte de subir de tels agissements. Parfois, on les prend pour des égards mal placés. Comme ils sont souvent liés au cadre professionnel, on a peur de perdre son travail, peur aussi d’être pris pour quelqu’un qui provoque. Les femmes qui viennent chez nous disent aussi souvent qu’elles ont peur de ne pas être crues.

Avec ce qui se passe ces jours, notamment via les réseaux sociaux, les femmes vont-elles, à votre avis, oser davantage parler?
Personnellement, je ne suis pas sûre que les réseaux sociaux soient la meilleure manière d’agir. Ce que nous constatons, c’est que les personnes concernées se sentent blessées, humiliées, n’ont plus l’impression d’être en sécurité dans leur milieu professionnel. Plutôt que d’en parler sur les réseaux sociaux, elles ont envie qu’on les aide, qu’on les écoute et que cela cesse.
Il y a aussi tout et n’importe quoi qui se dit sur ces réseaux. Mais peut-être qu’ils peuvent aider certaines personnes à ne pas se sentir seules et, comme les médias, jouer un rôle important pour qu’on parle de cette thématique, que l’on se rende compte que cette forme de violence doit être prise au sérieux.
Je trouve que tous les types de violence sont banalisés dans notre société. Il faut que les institutions spécialisées, les gens qui travaillent dans ce domaine fassent plus de campagnes de prévention, mais elles doivent avoir davantage de moyens et il manque pour cela une vraie volonté politique.

Comment expliquer cette banalisation qui est aussi une forme d’acceptation?
C’est surprenant, oui… La société accepte beaucoup de violences, même graves. On ne les prend pas au sérieux, c’est difficile pour la victime de porter plainte, les procédures ne sont pas faciles à vivre. Et quand ça va jusqu’au pénal, c’est bien pour la victime d’être reconnue comme telle, mais, pour l’auteur, les conséquences ne sont souvent pas énormes. Par rapport à la circulation routière, où nous avons bientôt une tolérance zéro, il y a encore trop de tolérance pour les violences, qu’elles soient domestiques ou sexuelles. Dans les cas de viol, ce n’est pas normal d’entendre encore des choses comme: «Oui, mais elle a provoqué…»

Des affaires comme celles qui sortent ces temps peuvent-elles faire évoluer cet état d’esprit?
Il faut en tout cas saisir l’occasion pour en parler, pour expliquer que ce n’est pas tolérable, qu’il y a des lois et pour sensibiliser les personnes. Tous les auteurs de harcèlement sexuel ne sont pas conscients qu’ils n’agissent pas normalement et qu’il peut y avoir des conséquences sur la personne touchée. Des études montrent que plus de 10% des hommes et 28% des femmes en Suisse se sont sentis harcelés sexuellement. C’est énorme.

Comment distinguer une drague lourdingue du harcèlement?
Ce qui fait foi, c’est la façon dont la personne concernée ressent l’acte et non pas l’intention de celle qui en est à l’origine. Ce n’est pas toujours facile à identifier, parce que certaines situations peuvent paraître drôles au départ. Et tout à coup, on se rend compte que ça devient insistant et ce n’est pas ce qu’on voulait. Là, ça devrait cesser. Dans le harcèlement grave, la situation est claire, mais quand il s’agit simplement de paroles, il faut parfois un peu de temps pour s’en rendre compte. Si c’est un flirt, normalement, on a envie que quelque chose d’autre se développe. Dans le harcèlement, on n’a pas envie que ça aille plus loin.

Les hommes semblent assez peu s’exprimer sur ces affaires…
C’est lié à notre société. A l’Etat de Fribourg, des directives ont été mises en place pour interdire le harcèlement sexuel, avec des personnes de confiance qui sont autant des hommes que des femmes. Ils sont là pour aider dans des situations concrètes, mais ils ne font pas beaucoup campagne. Et au Bureau de l’égalité, ce sont des femmes qui s’engagent. Dans nos comités, il n’y a pas beaucoup d’hommes. Sûrement parce que le thème est encore tabou, qu’on le banalise et qu’il n’est pas pris au sérieux.
On a fait de grands progrès pour l’égalité, mais il en reste à faire. C’est aussi dû à l’histoire: les femmes se sont battues, elles voulaient se défendre elles-mêmes et ont pris beaucoup de place dans ce combat. Ce n’est pas facile pour les hommes de l’intégrer maintenant. Mais il faut que ça change! ■

 

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Remarques sexistes et avances

L’article 4 de la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg) définit le harcèlement sexuel comme une discrimination et une atteinte à la dignité: «Par comportement discriminatoire, on entend tout comportement importun de caractère sexuel ou tout autre comportement fondé sur l’appartenance sexuelle, qui porte atteinte à la dignité de la personne sur son lieu de travail, en particulier le fait de proférer des menaces, de promettre des avantages ou d’exercer des pressions de toute nature sur une personne en vue d’obtenir d’elle des faveurs de nature sexuelle.»
L’employeur est tenu de prendre les mesures nécessaires à la prévention et d’intervenir en présence de harcèlement sexuel: si ce n’est pas le cas, «le tribunal ou l’autorité administrative peuvent également condamner l’employeur à verser au travailleur une indemnité», selon l’article 5 de la LEg.
Le Bureau de l’égalité hommes-femmes et de la famille du canton de Fribourg (BEF) précise que le «harcèlement sexuel peut prendre différentes formes: remarques sexistes, regards insistants, commentaires grossiers ou embarrassants, usage de matériel pornographique, contacts physiques et comportements gênants, avances accompagnées de promesses de récompenses ou menaces de représailles voire, dans les cas extrêmes, agressions sexuelles, viol ou violence physique».
Ces comportements sont souvent répétés, mais un seul acte peut suffire. Pour déterminer s’il s’agit de harcèlement sexuel, le site d’information www.non-c-non.ch, souligne que «ce n’est pas l’intention de l’auteur qui compte, mais le malaise ressenti par la personne qui se plaint. Peu importe si l’auteur souhaitait plaisanter ou n’avait pas l’intention d’être méchant.»
Des conseils et informations se trouvent aussi sur le site du BEF (www.fr.ch/bef) et celui de Solidarité Femmes Fribourg (www.sf-lavi.ch). EB

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