Un bestiaire du passé pour éclairer nos rapports présents

| jeu, 12. oct. 2017

"Bêtes et bestioles", le onzième tome des Cahiers du Musée gruérien, est sorti de presse. Vingt et un auteurs y racontent nos liens aux animaux, vaches, loups, derbons, escargots ou marmottes. Délicieux.

Par Christophe Dutoit

Après la mode et les bistrots, les Cahiers du Musée gruérien poursuivent leurs excellents travaux de recherche sur l’histoire locale autour d’une thématique rassembleuse et ô combien actuelle: les animaux. «Depuis L’ours – histoire d’un roi déchu (2007), par Michel Pastoureau, le rapport entre l’humain et l’animal est revenu à la mode», explique Anne Philipona, responsable du comité de rédaction de Bêtes et bestioles. Vingt et un auteurs bénévoles – beaucoup d’historiens, mais aussi des biologistes, des journalistes, un héraldiste, un prêtre… – ont rédigé les articles originaux de ce onzième volume, sorti de presse hier et publié à 3000 exemplaires. Petit tour d’horizon autour de cinq bestioles emblématiques.

● La marmotte à tissot
Dans un article à la fois érudit et drôlissime, Serge Rossier raconte la folle aventure de la marmotte de Victor Tissot. Après avoir fait fortune à Paris, l’écrivain séjourne l’été dans la maison Chalamala, à Gruyères. «Le personnage dérange, remue, cultive ses relations mondaines, correspond avec le gotha parisien, adore la polémique, la recherche et l’anime», détaille l’historien.

Dans la cité comtale, il s’instaure un rapport de force entre le curé, le gendarme Jordan et Tissot. De bête querelle de voisinage, l’affaire devient éminemment politique. Le 23 décembre 1887, «le Nouvelliste vaudois raconte, en termes ironiques, comment le gendarme de Gruyères a saisi une marmotte empaillée au domicile d’un Victor Tissot absent, mais accusé de braconnage». L’affaire s’envenime. «L’homme de lettres convoque ses amis qui témoignent, pour les uns que la pauvre marmotte est valaisanne, pour d’autres qu’ils l’ont vue dans son cabinet de travail parisien.»

Au terme de mille péripéties goulûment contées par Serge Rossier, la fameuse marmotte empaillée disparaît dans l’incendie du chalet de Victor Tissot. Elle aura servi de prétexte à l’écrivain pour réitérer ses provocations contre la République chrétienne et de prémices à la publication de l’Almanach de Chalamala, qu’il éditera entre 1911 et 1914 pour dénoncer les abus du régime de Georges Python.

● Le loup
Les Cahiers du Musée gruérien ne pouvaient pas ignorer le loup, aperçu cet hiver à Bulle. Dans un article très détaillé, Yann Fragnière revient sur cette longue histoire d’amour/haine. «Des ossements de loup vieux de quelque 39 000 ans ont été retrouvés sur la commune de Charmey, dans la grotte du Bärenloch.» Au fil des siècles, l’homme a imposé sa mainmise sur l’environnement et restreint le territoire du loup, qui «a également souffert d’un délit de sale gueule. Il est crépusculaire et se déplace souvent dans la pénombre, il hurle, il peut ingurgiter de grandes quantités de viande d’un coup, il est rusé…» Pour le clergé, le loup est assimilé au diable et au mal.

Au XVe siècle, on ordonne déjà la confection de trappes et de filets à loups, on organise des battues, on verse des primes aux chasseurs. Le 17 avril 1837, deux célèbres braconniers tuent le dernier loup fribourgeois sur les Monts-de-Riaz. Il finira empaillé au Musée d’histoire naturelle de Fribourg. Jusqu’à ce que de nouveaux individus apparaissent en Gruyère, ces dix dernières années.

● Les derbons
Un certain nombre d’animaux sont, depuis la nuit des temps, considérés comme nuisibles. Collaborateur aux Archives de l’Etat de Fribourg, François Blanc revient sur le métier de taupier ou de derbonnier, tel qu’il était pratiqué dans les campagnes jusqu’au milieu du XXe siècle. En 1750, Bulle établit déjà un règlement ad hoc. A la même époque, à Corbières, les frais relatifs au taupier reviennent très régulièrement dans les comptes communaux. «Lorsqu’il s’agit de régler les arriérés de salaire du taupier pour 1853 et 1854, les autorités demandent au Conseil d’Etat la permission de lever un impôt spécial de 25 centimes par pose…» On croit rêver.

Un siècle plus tard, les méthodes des derbonniers divisent. «Si certains soutiennent que la taupe obère la production d’herbe en creusant ses galeries et gêne notablement la fauche en élevant ses taupinières, d’autres louent sa consommation de vers blancs, unanimement dénoncés comme l’ennemi numéro un du paysan.»

Enfin, on ne résiste pas à retranscrire une «recette de grand-mère» spécifique pour empoisonner les taupes et les derbons «afin qu’ils n’entrent pas dans les prés et les champs: 1° (prendre une) demi-livre de petits poissons, 2° (ajouter) de l’urine d’homme autant qu’il en faut pour tremper lesdits poissons, 3° (ainsi que) deux ou trois œufs dans la coquille, le tout mêler ensemble. Mettez-les pourrir dans un vase de terre bien fermé et en prendre une pincée avec des pinces, que vous mettrez dans les passages et les taupinières les plus fraîches.» On ne doute pas de son efficacité…

● Les escargots des capucins
«Manger des bêtes à cornes en plein carême, c’est-il bon chrétien? Voui Madame, à condition que lesdites cornues soient gastéropodes, donc non quadrupèdes, cuisinées par les ca-pucins de Bulle et servies gratis pro deo.» Ancien rédacteur en chef de La Gruyère, Michel Gremaud n’a pas perdu sa plume pour raconter les fameux dîners aux escargots. Reprenons. Depuis leur arrivée à Bulle en 1665, les capucins font bon ménage avec les autorités et la population. Une fois l’an, les religieux ont pris l’habitude d’inviter les autorités à leur table. En plein carême, fut-ce un vendredi, jour maigre en principe, on se précipitait donc au couvent pour manger ces «petits-gris» si goûteux.

«La réputation du convivial dîner aux escargots communal engendra un péché d’envie. Quelqu’un souffla aux capucins de doubler la compresse. Se faisant peu prier, les religieux concoctèrent un second dîner pour les gens du château: préfecture, tribunal, gendarmerie, secrétaires hommes et femmes, déjà égales.» Mais les rangs des pères se clairsèment peu à peu et un dernier repas est organisé en 1994. Dix ans plus tard, la congrégation quitte Bulle, avec sa tradition…

● La vache
Evidemment, la vache ne pouvait être absente du bestiaire des Cahiers du Musée gruérien. «Jusqu’au XVe siècle, l’économie était basée sur le mouton, qui fournissait la laine si utile pour la fabrication des draps qui faisaient la réputation de Fribourg, rappelle Anne Philipona, responsable de la publication. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les fromages de Gruyère sont fabriqués uniquement durant l’été sur les alpages.» Il faut attendre le tournant des années 1800 pour que la production laitière augmente et que la vache concentre toute l’attention. «Plus tôt que pour les humains, une assurance du bétail est mise en place, car il est souvent la seule richesse des agriculteurs», précise-t-elle.

Au milieu du XIXe siècle, on commence à sélectionner le bétail. Entre Fribourg et Berne, on s’écharpe pour savoir quelle race tachetée adopter. «En 1889, la polémique enfle encore à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. On attribue ainsi le monopole de la race rouge et blanc au canton de Berne et on oublie les 30 000 bêtes fribourgeoises…»

Parfaite connaisseuse de la question, Anne Philipona éclaire en primeur le lecteur des Cahiers du Musée gruérien, avant la sortie de son ouvrage sur l’histoire du lait, à paraître en novembre.


Cahiers du Musée gruérien,
Bêtes et bestioles, AMG

 

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