«Des études pour mes filles»

| mar, 07. nov. 2017

Lucia* est une travailleuse du sexe. Indépendante, déterminée, elle gère son activité comme une femme d’affaires. Mais ce travail n’a pas toujours été une partie de plaisir.

PAR SOPHIE WOELDGEN

Sous le toit d’un atelier abandonné, au croisement de deux routes de campagne, un studio exigu. Rudimentaire, propre, l’endroit est accueillant. Cela est peut-être dû à la voix qui vous invite à franchir le seuil de la porte. Une voix chaleureuse, au léger accent slave et à la tonalité chantante.

Une jupe en cuir noir et un haut en dentelles qui dévoile un soutien-gorge noir, sobre. Une belle paire de gambettes, des cheveux noirs aux mèches rebelles. Lucia attire le regard. Belle, élégante et souriante, cette femme porte ses 52 années avec féminité.
Elle est une travailleuse du sexe. Indépendante, elle met des petites annonces pour trouver ses clients, sur internet ou dans le journal du canton. «Celui-ci apporte des bons messieurs, bien éduqués, mais l’annonce doit être discrète. J’écris “massages rela­xants +++”.» Son téléphone sonne toutes les demi-heures en moyenne. Tous les numéros sont enregistrés. «Je surnomme chacun de mes clients selon une caractéristique, comme ça, je les reconnais tout de suite: moto, moustache, normal, gros, exagéré…» Manuscrite, une autre liste, collée contre le placard de la cuisine, rassemble une centaine de numéros, ceux des «connards». Pas le temps pour eux.
Lucia est très organisée. Assurance maladie, impôts, factures, chaque document est parfaitement classé et tenu à jour.


100 francs les 30 minutes
Elle a grandi entre la Slovaquie et la République tchèque. Née dans une famille aisée, elle a étudié. La comptabilité, l’économie. Elle parle six langues couramment. Mais l’histoire laisse ses marques. A la chute du Mur, l’économie s’effondre. Elle perd son travail, divorce. Mère de deux filles, elle regarde les petites annonces. L’une d’elles attire son regard. «Je n’avais jamais vu un salaire aussi élevé. Alors je me suis dit pourquoi pas? J’ai choisi un salon dans la ville à côté, plus loin, pour ne pas être reconnue, je me suis bien habillée et je me suis présentée. Aujourd’hui, elle travaille toujours de la même manière.
Les trente minutes à cent francs commencent par «un massage relaxant de la nuque pendant dix minutes. Il permet un premier contact. Ensuite, je m’assieds sur lui, dénudée, alors qu’il est couché sur le dos. Je fais un massage érotique, où j’utilise plumes, poitrine, cheveux, langue. Je masse tout le corps.» C’est seulement après qu’elle se concentre sur l’entrejambe. «Baiser, ce n’est pas systématique. Et puis, comme je travaille avec la tête, je ne suis pas un bout de carton, en trois temps, c’est fini.»
Les clients de Lucia sont souvent des pendulaires. «Il y a même un mec qui s’arrête avec son camion.» Entre Berne, Fribourg et Lausanne, il y a du passage. «Il y a aussi des hockeyeurs, des footballeurs qui s’arrêtent ici. Les jeunes viennent car ils sont timides, ne savent pas comment s’y prendre. Je suis une professeure pour eux, “la vieille qui apprend”. Pour les vieux je suis médecin, psychologue… Il y a beaucoup de psychologie dans le métier.»


Du primitif au radin
De 18 à 101 ans, du «primitif» au «patron radin», les profils sont variés. «Mais le pire, ce sont les hommes entre 30 et 50 ans. Ils ont un boulot stressant, une voiture à changer, un crédit immobilier à rembourser, des enfants à s’occuper. Ils sont fatigués.» Lucia analyse cet arc-en-ciel de situations. «Je ne comprends pas pourquoi ce pays, qui a tellement d’argent, n’investit pas plus dans l’éducation. Chez nous, c’était l’école obligatoire jusqu’à l’âge de 19 ans. Les études, c’est un merveilleux investissement.»
Mais pourquoi se prostituer? Il y a dix ans, elle s’est fait arrêter pour prostitution illégale et a donné la réponse aux policiers: «Ecoutez, j’ai deux filles qui doivent étudier, je vais revenir.» Voilà son leitmotiv.
Ce petit bout de femme s’est toujours débrouillé pour donner le meilleur à ses filles. Dès qu’elle en avait la possibilité, elle les emmenait voyager, «je voulais qu’elles découvrent le monde. Elles sont intelligentes, il fallait qu’elles apprennent.»
Aujourd’hui, elles sont diplômées. Mais elles ne savent pas d’où vient l’argent. Celui-là même qui permet maintenant d’offrir un piano à la petite-fille et des cours de sport au petit-fils. Car comme Lucia le dit, «la pute c’est ici. Dehors, c’est la madame.»
Ces choix pris pour prendre soin de ses proches ne lui ont pas rendu la vie tout rose. Lucia a enchaîné les petits boulots, elle est aussi passée par les salons de prostitution. «Là, tu peux te faire 4000 francs par mois, mais les propriétaires t’en prennent 3000. De plus, il faut être disponible 24 heures sur 24 et les conditions d’hygiène sont désastreuses. Un rat m’a sauté dessus un jour.»


«J’ai pété un câble»
Après cette expérience, Lucia est allée vivre chez un particulier, «tu me baises, tu nettoies, tu fais à manger». Souvent non payée, obligée de travailler non-stop. «J’ai pété un câble, je suis allée dormir dans la forêt sous une tente pendant trois mois. La police m’a retrouvée. Je leur ai tout raconté. Ils m’ont dit que je devais contracter une assurance, qu’ils allaient m’aider.»
C’était il y a quatre ans. Lucia souffrait de psoriasis. Maintenant, soignée, elle va mieux. Mais le stress est toujours présent. Les périodes creuses mettent toujours ses finances à mal. «Je travaille désormais pour ma vieillesse. Je ne vais pas me prostituer jusqu’à 80 ans».
Elle a d’ailleurs un avis bien tranché sur la politique à mener. «Il faut enlever les patrons. Il faut que les personnes qui se prostituent puissent travailler légalement de manière indépendante, payer des impôts, l’AVS. Sinon qu’est-ce que les autorités vont faire avec toutes les vieilles?»
Pour Lucia, malgré un travail légal, c’est un retour au pays, avec un projet de restaurant qui est envisagé. «J’aimerais faire des choses simples qu’on ne trouve pas là-bas. Des steaks sur ardoise, des fondues bourguignonnes. J’aimerais élever des poulets, des cailles, des autruches, bon, ça, c’est plus cher… mais la viande est délicieuse.» ■


* Prénom d’emprunt

 

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Entre 100 et 120 filles dans le canton

«On peut dire qu’il y a entre 100 et 120 filles qui travaillent dans le canton», explique Antoine Bezzola, chef du groupe prostitution de la police cantonale. «En Gruyère, le chiffre tourne autour de cinq, avec un salon à Bulle.» Concernant les nationalités, approximativement trois quarts des filles sont espagnoles, pour la plupart originaires d’Amérique latine, 20% sont roumaines et les 5 derniers pour-cent sont des Suissesses en «besoin d’argent».
Ici, la prostitution est traitée au féminin. Non que la prostitution masculine n’existe pas, mais elle ne représente que 5% des effectifs au maximum. L’âge varie en fonction du lieu. Les filles dans les salons ont généralement entre 20 et 25 ans. Les travailleuses du sexe qui racolent dans la rue ont entre 30 et 65 ans.
Les origines des travailleuses du sexe varient énormément selon les cantons, les différentes législations attirant des profils variés. A Fribourg, les filles ont toutes la nationalité européenne. Impossible sinon d’obtenir un permis de travail. Elles sont donc toutes inscrites au service de la population des migrants en tant qu’indépendantes. Les travailleuses du sexe sont ensuite entendues et enregistrées à la police cantonale. «Cela permet de les voir hors de leur milieu professionnel. Les filles ont comme un bouton on/off. Ici, on a affaire à la femme et non pas à la prostituée», explique Antoine Bezzola.


«Fribourgeois tranquille»
«Recensées», «indépendan­tes», mais comment être aussi certain qu’elles le soient vraiment? «On sait surtout ce qu’on ne connaît pas, répond l’inspecteur. On surveille notamment les sites recensant les petites annonces de sexe tarifé. Lorsqu’on tombe sur l’une ou l’autre annonce de quelqu’un qu’on ne connaît pas, on tente d’entrer en contact et de discuter avec la personne.»
Sinon, les policiers sont sur le terrain, à la rue de la Grand-Fontaine, à Fribourg, dans les salons. «C’est un business, il y a donc une concurrence entre filles. Quand quelque chose ne leur plaît pas, ça arrive chez nous. On connaît 90 à 95% des filles.»
Chaque année, ce travail permet de découvrir environ deux cas de traite d’êtres humains. «C’est toujours une réussite pour nous de démanteler ces abus.»
Comme indépendantes, la plupart des filles choisissent de travailler la journée. Moins de problèmes, moins d’alcool. «C’est rare qu’il y ait une grosse bagarre.»
Enfin, toujours selon la police, la devise du «Fribourgeois tranquille» se vérifie dans le domaine de la prostitution. «La région n’offre pas l’anonymat des grandes villes, on risque toujours de croiser son voisin», sourit Antoine Bezzola. SW

 

 

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