Des images nocturnes révèlent le comportement réel du loup

| jeu, 15. fév. 2018

Invité du PNR Gruyère Pays-d’Enhaut, Jean-Marc Landry a présenté ses récentes recherches, la semaine dernière à Château-D’Œx. Des images nocturnes dévoilent toute la palette des comportements du grand prédateur.

PAR JEAN GODEL

La police dépêchée à une conférence sur le loup organisée, à Château-d’Œx? Oui, c’est bien ce qui s’est passé le 6 février, au cinéma Eden, où le biologiste suisse Jean-Marc Landry, spécialiste du comportement animal, était invité par le Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut (PNR) à présenter ses dernières recherches sur les interactions entre loups, chiens de protection et troupeaux.
Les images saisissantes qu’il a montrées s’inscrivent dans le contexte du retour du loup en Suisse dès 1995 (dès 2005 sur le territoire du PNR). Sa coexistence avec l’agropastoralisme dans des régions tantôt désertifiées, comme les Alpes du sud de la France, tantôt densément habitées, comme en Suisse, pose problème. En 2017, la France a ainsi versé des indemnités pour plus de 11 000 bêtes tuées par de grands prédateurs.
Alors que faire? Deux discours sont possibles, résume Jean-Marc Landry: le loup met en danger le pastoralisme; ou le loup est seul garant de la biodiversité. «La vérité est entre les deux. Malheureusement, ces deux mondes ne se connaissent pas.» Jean-Marc Landry le dit sans ambages: «On ne peut plus être complètement proloup sans tenir compte de la réalité du terrain. Je ne veux être ni pour ni contre. Ma mission consiste à faciliter la co-existence en améliorant nos connaissances sur le loup.»
Jean-Marc Landry et l’Institut pour la promotion et la recherche sur les animaux de protection des troupeaux (IPRA), qu’il a fondé en 1997, ont ainsi lancé en 2013 le projet CanOvis. Son objet est l’étude des relations régissant le triptyque «loups-chiens-troupeaux». Car, malgré la généralisation des systèmes de protection, force est de constater une progression, localement sensible, des dommages dus au loup.
L’IPRA a donc mené, en collaboration avec des éleveurs et des bergers, une série d’observations nocturnes à l’aide de caméras thermiques, dans les massifs du Mercantour (Alpes-Maritimes) et le camp militaire de Canjuers (Var), qui concentrent à eux seuls 50% des dommages enregistrés en France.


Images impressionnantes
Lors des 222 nuits d’observation menées en cinq ans, 729 événements ont été filmés, dont 445 impliquant un ou plusieurs loups (passage, attaque, mise en fuite). De ces images, Jean-Marc Landry tire plusieurs enseignements.
D’abord, les loups occupent le terrain: les interactions avec les troupeaux et les chiens de protection sont bien plus fréquentes que ce que l’on pensait. «C’est à se demander pourquoi il n’y a pas plus d’attaques!» Les images en montrent plusieurs déjouées par les chiens, suivies de longues courses-poursui-tes. Certaines scènes sont aussi déconcertantes, comme ce chien de protection qui, loin de chasser le loup, l’invite à jouer. Ou ce loup reniflant une chienne en chaleur, immobile!
Les chercheurs ont aussi constaté plusieurs modes de fonctionnement des loups. Certains soirs, ils semblent en mode «attaque», sur des ovins ou la faune sauvage. D’autres soirs, ils sont en mode «charognage», même sur de vieilles carcasses, parfois à proximité d’un troupeau. Enfin, ils sont parfois en vadrouille, inoffensifs, à proximité des brebis.
Une séquence proprement sidérante montre ainsi un troupeau cohabitant avec un loup calmement assis.


Pointe de l’iceberg
Jusqu’à récemment, analyse Jean-Marc Landry, les connaissances du loup dans le système agropastoral étaient basées sur les témoignages d’éleveurs et de bergers ayant subi des attaques ou observé un loup proche de leurs bêtes. Or, ces événements à proximité ou sur les troupeaux ne représentent que 10% de la totalité des événements. Dans les 90% restants, le loup n’a pas de comportement prédateur sur les troupeaux.
Par ailleurs, les attaques sont plutôt le fait de quelques jeunes loups subadultes, parfois solitaires, isolés de la meute. «Ne faudrait-il pas axer les tirs de régulation sur eux?» questionne Jean-Marc Landry.
Devant le constat d’un loup omniprésent – et pas seulement sur le théâtre de prédations – le spécialiste se demande aussi s’il faut élargir la protection des troupeaux, ce qui impactera encore plus les autres utilisateurs du territoire, par exemple les randonneurs. «A l’avenir, tout le monde sera amené à mieux tolérer la présence des chiens de protection.»


Zéro dégât impossible
Le projet CanOvis a aussi abouti à une meilleure connaissance des phases les plus critiques dans le cycle d’un jour d’estivage, avec des modifications de la conduite des troupeaux à la clé. D’autres techniques sont testées, comme les colliers répulsifs.
«On n’arrivera jamais à zéro dégât», conclut Jean-Marc Landry. Lui veut travailler d’entente avec les éleveurs, les scientifiques et les défenseurs du loup. Sans oublier le soutien indispensable au pastoralisme. ■
 

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Imaginaire et réalité scientifique

D’entrée de jeu, le 6 février, François Margot, coordinateur du Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut, a rendu publique une déclaration du PNR sur le loup «vu les attaques dont le parc a récemment fait l’objet.» Référence à la tenue, le 29 janvier à L’Etivaz, d’une soirée d’information de l’Association romande pour un territoire sans grands prédateurs (ARSGP). Selon François Margot, des «déclarations extravagantes et totalement erronées» y ont été proférées sur le PNR.
«En Suisse, les parcs naturels ne jouent aucun rôle dans les stratégies de conservation du loup.» Ces questions doivent être discutées dans le cadre de la révision en cours de la Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages.
Parmi les missions du Parc, a rappelé François Margot, figurent la préservation de la biodiversité autant que le soutien à l’agriculture de montagne et au tourisme durable. «Le Parc n’est ni pour ni contre le loup. Il constate sa présence et veut informer par des contributions scientifiques en vue d’un débat ouvert.»
Cette mise au point liminaire n’a pas empêché André Erb, président de l’ARSGP, d’attaquer frontalement le biologiste invité Jean-Marc Landry: «Cela fait vingt ans que vous endormez les gens pour faire perdurer la présence du loup. Or, vous savez très bien qu’il n’y aura jamais de solution.»
Jean-Marc Landry s’est contenté de démonter point par point les allégations des antiloup par des arguments scientifiques tirés de ses observations sur le terrain. Les études sur l’hybridation du loup avec le chien, commandées par des opposants français et brandies comme preuve de l’intervention humaine? Un protocole de récolte des échantillons douteux et des résultats qui interrogent tous les spécialistes de la génétique des canidés, en contradiction avec de nombreuses autres études concordantes, répond le biologiste.


Le loup, premier animal domestique
Répondant à des questions plus mesurées du public, notamment sur la présence d’un loup en pleine ville de Bulle l’hiver dernier, Jean-Marc Landry a mis en garde contre notre propre imaginaire, très éloigné de la réalité scientifique. «Le loup est le premier animal à avoir été domestiqué par l’homme, au paléolithique supérieur… Il a toujours coexisté avec l’homme, toujours vécu à proximité des villages.»
Autre danger, celui des simplifications, comme celle consistant à attribuer au loup la baisse des effectifs de grands gibiers. Ainsi de l’effondrement du cheptel de wapitis, un quart de siècle après la réintroduction du loup dans le parc national de Yellowstone, aux Etats-Unis. En fait, a démontré Jean-Marc Landry, les scientifiques dépêchés sur place ont constaté que c’était le fait de l’ours. Pourquoi? Parce que l’homme a modifié la faune piscicole en introduisant des espèces plus intéressantes pour la pêche, mais qui fraient en eaux profondes, hors de portée des ours. «Ils se sont alors rabattus sur les faons des wapitis…»


Incitations au meurtre
Jean-Marc Landry s’est efforcé de montrer la complexité de l’écosystème. «Comme scientifique, je dois regarder à long terme.» A ce titre, le possible passage du loup du statut d’espèce strictement protégée à celui d’espèce simplement protégée par la Convention de Berne ne lui pose aucun problème. «Contrairement à d’autres, je suis allé sur le terrain et j’ai vu les attaques du loup.»
Le loup peut même devenir un argument touristique, comme dans la Sierra Culebra espagnole, l’une des régions d’Europe les plus peuplées de loups. Pourtant, ce message d’espoir est loin de convaincre tout le monde. Cible récente d’attaques répétées d’un noyau d’éleveurs et de députés français décidés à en finir avec le loup, Jean-Marc Landry a été l’objet, l’automne dernier, d’incitations au meurtre sur les réseaux sociaux. Voilà qui explique la présence de la police au cinéma de Château-d’Œx. JnG

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