Bouleyres, un poumon vert de forêt à deux pas de la ville

mar, 20. mar. 2018

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Les Bullois ne mesurent pas toujours la chance qu’ils ont d’avoir Bouleyres. Une forêt périurbaine de 260 hectares, située à dix minutes à pied du centre-ville. Un poumon vert au cœur de la cité, une salle de sport gratuite en plein air, un terreau naturel pour la biodiversité. Ce fragile écosystème fait l’objet de toutes les attentions, notamment après la tempête Eleanor qui, au début janvier, a couché un certain nombre d’arbres. En cette veille de Journée internationale de la forêt, La Gruyère fait le tour du propriétaire en compagnie d’Amédée Andrey, responsable des forêts de la commune de Bulle, et de Fran- çois Sottas, forestier adjoint du IIIe arrondissement.

Depuis plusieurs semaines, les bûcherons bullois procèdent à des abattages de sécurité le long des chemins et des sentiers. «Comme ailleurs dans le canton, les frênes sont touchés par le champignon chalara fraxinea, qui bouche les pores de l’arbre, perturbe sa photosynthèse et cause son dépérissement, explique Fran- çois Sottas. Les racines des frênes malades s’assèchent et risquent davantage de tomber lors de forts vents. Les arbres touchés ont peu de chances de survie, seuls certains spécimens, entre 1% et 5% d’entre eux, parviennent à lutter.»

A 95% pour le chauffage

Pas question en effet de laisser ces arbres affaiblis et dangereux en bordure de chemin. «Il y a quelques années, en Suisse alémanique, un cycliste est décédé à cause de la chute d’un épicéa», rappelle le forestier adjoint. «Couper ces arbres n’est pas une lubie de forestiers, poursuit Amédée Andrey. Les propriétaires forestiers et leurs représentants ont une responsabilité à assumer.» Du coup, quelque 700 m3 de bois ont été marqués et seront abattus sur une période de deux ans. A 95%, ils seront déchiquetés en plaquettes et destinés au chauffage à distance des écoles de la Léchère et de l’HFR de Riaz. Les 5% restants seront préparés en bûches et vendus à des particuliers.

L’actuelle campagne d’abattage ne s’éloigne pas au-delà d’une trentaine de mètres des chemins, la limite en cas de chute d’un arbre. «Regardez cette chandelle (tronc sectionné, mais pas versé), coupée à une dizaine de mètres de hauteur. On la laisse sur pied, car des oiseaux vont certainement y nicher», explique le forestier bullois. Plus loin, certains troncs morts sont laissés sur place. «Dans les années 1950, on ramassait tout, jusqu’à la dernière branche, explique François Sottas. Après le passage des bûcherons, on pouvait manger par terre. Mais cette manière de faire a évolué pour des raisons économiques et de biodiversité.» «Aujourd’hui, on dit qu’un arbre sec, c’est comme une essence d’arbre en plus dans la forêt», explique Amédée Andrey.

Du papier en Italie

On se déplace vers une autre coupe, à proximité du stade. Là, quelque 150 m3 d’épicéas attendent d’être transportés chez Despond. Anecdote: «Un jour, j’accompagnais une classe primaire en Bouleyres. Je lui expliquais que ce bois partait en scierie. Juste devant moi, un gamin m’a demandé, tout étonné. “Jusqu’en Syrie, c’est quand même loin, non?”» Si plus ou moins un tiers du bois de Bouleyres est valorisé en bois-énergie, la majorité part donc en scierie. «Ici, nous avons également sélectionné des épicéas et des sapins que nous vendons à une papeterie italienne, raconte Amédée Andrey. Et ce tas-ci part en bois d’industrie, pour des panneaux de fibres.»

L’exploitation en forêt de Bouleyres coûte en moyenne 30 francs/m3 de plus que d’ordinaire, soit un peu moins du tiers du prix final. «Nous sommes obligés de sécuriser la zone de travail, car, même si on pose des barrières, certaines personnes parviennent encore à se retrouver à proximité de zones d’abattage, explique Amédée Andrey. Nous devons engager des gens pour la surveillance.» Hormis ces menus soucis, les utilisateurs sont en général très contents. Un récent sondage auprès d’une centaine de promeneurs a montré, par exemple, qu’ils sont aux trois quarts satisfaits par les équipements. «Certains ont dit qu’il manquait encore un parcours équestre ou des sentiers didactiques», avoue François Sottas.

Favoriser les tiges d’élite

La visite se poursuit tandis que les bûcherons sont aux 9 h. «Ici, nous avons créé des trouées pour amener de la lumière au sol et favoriser des cônes de rajeunissement», explique le forestier. Depuis qu’elle a été plantée, dans les années 1940, cette forêt ne présentait qu’un étage d’arbres. «Notre but est au contraire qu’elle soit étagée, que le rajeunissement se fasse de manière naturelle», explique François Sottas. Dans ce contexte, les forestiers choisissent parfois de favoriser telle essence plus rare, les tiges d’élites, à l’exemple des cerisiers sauvages ou de certains érables, comme ceux vendus au début du mois lors d’une criée à Echarlens.

«En plus, nous établissons un concept de desserte, afin que les machines n’empruntent que le minimum de pistes.» Car il faut savoir que, après leurs passages répétés, la terre subit un tassement qui anéantit la vie durant plusieurs décennies.

Au bord du chemin, Amédée Andrey nous montre un vieux peuplier couché. Un feuillu parmi les résineux plantés le long de nombreux chemins en Bouleyres. «A l’époque, jusqu’au début des années nonante, on nous en donnait jusqu’à 190 fr./ m3 pour en faire des allumettes, se souvient le Bullois. Aujourd’hui, il faut se contenter de 50 francs. Et encore.»

L’arrivée des cerfs

Plus loin, François Sottas pointe de jeunes sapins blancs abroutis par des chevreuils. «Cela pose problème pour leur régénération.» Depuis peu, les cerfs ont également fait leur apparition en Bouleyres. «Une femelle a mis bas l’année dernière. On a trouvé pas mal de traces et même un cadavre.» Conséquence de cette implantation, les forestiers constatent de plus en plus d’arbres écorcés. «Ce genre de dégâts peuvent devenir problématiques, les arbres risquent de pourrir de l’intérieur.»

Que ce soit au niveau des relations entre humains ou avec les animaux, une chose est certaine: la question de l’utilisation de la forêt de Bouleyres doit être gérée de façon durable. C’est pourquoi le message de la Journée internationale de la forêt est à ce point primordial. ■


Une propriété que Bulle a vendue au XIXe siècle

Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, la commune de Bulle n’est pas propriétaire de Bouleyres, bien que la forêt se trouve, à plus de 90%, sur son territoire. Dès le Moyen Age en effet, les comtes de Gruyère et les évêques de Lausanne, qui règnent alors sur le chef-lieu, se chamaillent déjà pour revendiquer sa possession. Après la faillite du comte Michel, la République de Fribourg devient, en 1555, propriétaire de cette forêt de mille poses. En 1622, les bourgeois de Gruyères, de Bulle et de Morlon demandent le partage du droit de parcours et de l’usage du bois. Contrairement à ceux de La Tour-de-Trême. En dépit de cette opposition, Fribourg ordonne à chaque commune de «mettre et maintenir en culture 25 poses sans y placer aucun bétail à foin l’espace de huit années, jusqu’à ce que les jeunes arbres puissent croître». La situation perdure ainsi durant deux siècles, jusqu’à ce que le Grand Conseil ordonne, le 21 décembre 1809, l’abolition et le rachat des droits de pacage qui grèvent les forêts. Tous les droits de parcours et de pâturage sont ainsi indemnisés à hauteur de quatorze fois la valeur d’une jouissance annuelle.

Mais la ville de Bulle, en grande partie détruite par un incendie en 1805, préfère un mode de rachat en argent. Elle vend à l’Etat, le 8 mai 1820, tous les droits qu’elle possède sur Bouleyres pour la somme de 16 000 livres, soit l’équivalent de 23 200 francs or. Trois ans plus tard, l’Etat passe une convention avec La Tour-de-Trême et cède à ses bourgeois trente poses de forêt à l’ouest de Bouleyres. Mais la commune touraine lui revend cette propriété en 1880 pour le prix de 48 000 francs, dans le but de financer la nouvelle église. A ce jour, l’Etat de Fribourg dispose donc de 145 hectares en Bouleyres (55%), Morlon 71 ha (27%), Gruyères 35 ha (14%), Broc 2 ha (1%). Le solde, soit environ 7 ha (3%), est en main de propriétaires privés. CD

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