Un canton totalement transformé en un siècle

jeu, 29. mar. 2018

PAR VALENTIN CASTELLA

En un siècle, le visage économique du canton de Fribourg s’est transformé. De l’agriculture au début de l’industrialisation, avant l’avènement du secteur tertiaire et des nouvelles technologies, l’historien Michel Charrière dresse le portrait d’une région qui s’est métamorphosée. A l’occasion de l’assemblée des Amis du Musée gruérien, l’enseignant à la retraite de Barberêche a présenté son travail réalisé en collaboration avec la Chambre de commerce et d’industrie du canton de Fribourg: «Un siècle d’histoire économique». Retour sur différentes périodes qui ont amené le canton là où il est aujourd’hui.

1917: LA CRAINTE DE L’INDUSTRIE

La guerre fait rage en Europe et la Suisse est touchée. Différentes fractures se font ressentir. Elles sont d’abord sociales, avec des pauvres qui souffrent encore davantage. Politique aussi, avec des sympathisants allemands et d’autres français. Et enfin économique, dans un pays qui a improvisé une économie de guerre qui n’empêche pas les difficultés d’approvisionnement et donc l’inflation.

A Fribourg, on craint l’avènement de l’industrie: «Selon les dirigeants, elle est porteuse de troubles liés à l’émergence d’une classe ouvrière. Le canton a peur de rencontrer les mêmes problèmes qu’ailleurs. On ne veut pas des grèves et on souhaite conserver le contrôle sur les ouvriers. Alexandre Cailler ne souhaite par exemple pas de syndicat dans son entreprise à Broc.»

Réticent et conservateur, le canton prend l’option de miser sur l’agriculture: «On a préféré favoriser un électorat agricole et donc conservateur.»

1922: LA CRISE ET LE CHÔMAGE

Au début des années 1920, le chômage fait rage. «Il n’y avait pas de travail. Chaque année, près d’un millier d’habitants, des ouvriers pour la plupart, quittaient le canton. Les agriculteurs ont également souffert après la guerre, durant laquelle ils se sont beaucoup endettés. Les prix se sont effondrés et ils ne sont pas parvenus à rembourser.» La crise de 1929 est encore venue assombrir le tableau. «La Suisse est touchée dès 1932. Les chômeurs étaient occupés à peller la neige l’hiver. Sans grands moyens, le canton n’a pas formulé de politique de relance et les gens partaient.» Dans le Sud fribourgeois, la vente de fromages est également touchée en raison de la baisse des prix. «On commence à s’associer face au vent contraire. A l’image de la centrale de beurre qui deviendra Cremo en 1927.»

1937: LE PLAN WAHLEN

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Confédération prend le relais au niveau économique, avec la mise en place du plan Wahlen en 1940. «Extension des cultures, rationnement: le canton a dû suivre le mouvement.»

Déjà timide, l’industrialisation est désormais moribonde, malgré la fondation de quelques petites entreprises qui deviendront grandes, comme Roland à Morat en 1939.

1955: LA PRISE DE CONSCIENCE

Face au chômage et à l’appauvrissement démographique qui engendre des pertes fiscales, le canton décide de réagir. «On s’est rendu compte que l’idée d’être le grenier de la Suisse grâce à l’agriculture ne fonctionnait pas. Il fallait s’ouvrir et offrir de bonnes conditions cadres.» Ainsi, des surfaces sont mises en vente et les entreprises, à l’étroit dans les grandes villes de Suisse où le prix du terrain est élevé, viennent s’installer à Fribourg. A l’image de Micarna, en 1958, à Courtepin. Cardinal et Cailler s’agrandissent également. «Le secteur secondaire a pris son envol. Pour la première fois, il égale le primaire.»

1965: UN CANTON INDUSTRIEL

Dix ans plus tard, Fribourg est devenu un canton industriel. Les secteurs de l’alimentaire, du bois et de la métallurgie dans le sud du canton notamment, se développent, appuyés par les grosses industries déjà en place, comme Cailler, Cardinal ou la Brasserie Beauregard. Puis, la chimie fait son apparition, avec Ciba à Marly. «Socialement, cette période a eu un immense impact. Désormais, le canton conservait ses concitoyens et en attirait d’autres.»

Des changements qui ne sont pas sans conséquences pour les communes, qui doivent investir pour accueillir de nouveaux habitants. «Entre 1960 et 1968, la population de Villars-sur-Glâne a doublé. De nombreuses constructions ont vu le jour, sans qu’il y ait de vision de développement. On n’anticipait pas grand-chose.»

Cette nouvelle donne industrielle a également permis de créer de nouveaux pôles économiques. «On a souhaité les regrouper dans les chefs-lieux.»

1970-1980: LA GLACE ET LE FEU

Après une période de «surchauffe», un terme à la mode dans les discours des années 1960 selon Michel Charrière, le premier choc pétrolier vient calmer tout le monde en 1973 et l’industrie entre dans une phase de déclin. «Le choc a servi de déclencheur. Désormais, Fribourg est conscient que la situation peut être instable et que toutes les décisions ne sont plus prises sur ses terres. Les décideurs se situent parfois à l’extérieur du canton.»
Après cette nouvelle crise, les années 1980 redonnent le sourire à ses habitants. Une situation favorable symbolisée par l’arrivée de Liebherr à Bulle, en 1982. «C’était l’emballement total, qui peut se mesurer par la hausse des prix du terrain. Durant ces années, le secteur tertiaire a explosé.»

1996: LA FIN D’UNE ÈRE

Cette date est importante pour le canton, qui assiste à la fermeture de la brasserie Cardinal. «L’erreur de communication avait été immense, en annonçant la nouvelle publiquement en pleine période électorale. Tout le monde était descendu dans la rue. En 1996, Ciba à Marly avait également fermé. Il s’agissait là d’une perte bien plus importante pour les finances cantonales. On l’estimait à 15 millions par année.»

Certaines industries disparaissent, et d’autres font leur apparition, comme UCB Farchim à Bulle. «Cardinal et Farchim sont le symbole d’une époque qui était en train de changer.» Désormais, le secteur tertiaire est largement au sommet de la pyramide, alors que l’industrie s’est renouvelée, pendant que le socle de l’agriculture s’érode au fil des années. Un retournement total de situation en l’espace d’un siècle. ■


Une image faussée
Aujourd’hui, le secteur tertiaire occupe une large majorité des Fribourgeois. Selon Michel Charrière, cette constatation n’est pas encore entrée dans l’esprit collectif des citoyens. Il décrit un décalage entre la réalité et la vision que se font les habitants de leur économie. «Il faut se rendre compte qu’il y a davantage d’employés chez Liebherr que d’agriculteurs en Gruyère. Mais l’image persiste, car lorsqu’on se promène, on voit des fermes et des ouvriers en salopette. Mais pas ce qui se passe dans les murs d’UCB Farchim.» Il continue: «L’affectif est aussi une raison de la vision faussée de l’économie fribourgeoise. Lors d’un défilé, plus de monde va venir admirer un train de chalet plutôt qu’un tracteur muni d’un GPS. On va défendre une bouteille de bière Cardinal et moins se révolter lorsqu’il s’agit de fermer une entreprise de chimie, par exemple.» VAC

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