«Toucher un autre public que celui des historiens»

mar, 03. avr. 2018

PAR SOPHIE ROULIN

Henrique Bon est un descendant des Suisses partis pour le Brésil en 1819. Son arrière-arrière-grand-père, Henri Cougnard, a quitté Genève pour s’installer à Nova Friburgo, à 137 km de Rio. Le calviniste y tomba sous le charme d’une catholique fribourgeoise. De cette union – impensable en Suisse – naîtront les aïeux d’Henrique Bon qui se targue d’avoir des ancêtres sur chacun des sept navires qui ont quitté Estavayer-le-Lac le 4 juillet 1819.

Pas étonnant dès lors que leur histoire le passionne depuis plus de quinze ans. Il a retracé leur périple dans un roman, dont la traduction française, Un aller simple pour Nova Friburgo, est parue récemment aux Editions Faim de Siècle. Rencontre avec l’auteur brésilien, qui était en Suisse en mars pour assurer la promotion de son livre, et son traducteur, le Marlinois Robert Schuwey.

Pourquoi avoir choisi le roman pour raconter le voyage de vos ancêtres?

Henrique Bon: J’avais déjà réalisé tout un travail académique autour de cette émigration. Dans un ouvrage paru en 2002, j’ai proposé le résultat de mes recherches sur la généalogie des migrants et sur leur parcours au Brésil, une sorte de dictionnaire avec des éléments très factuels. Mais ce livre ne pouvait toucher qu’un public d’historiens. En écrivant un roman, mon envie était d’atteindre un public plus large.

Quelles libertés vous a permises cette version romancée de l’histoire? H. B.: Mes recherches académiques servent de squelette à l’histoire romancée. La liberté du roman permet de faire se rencontrer des personnages sans savoir s’ils se connaissaient vraiment. Il y a eu tellement de morts durant le voyage que ça me paraissait important de le relater autrement que par des listes.

Est-ce que vous aviez imaginé dès le départ que votre roman serait traduit en français?

H. B.: Pas du tout, mon livre est paru en 2008 au Brésil. Il s’est vendu à 1000 exemplaires. Sa traduction est due au hasard et à Robert Schuwey.

R. S.: Je suis tombé sur cet ouvrage à la Maison des colonies, à Nova Friburgo. J’ai été enthousiasmé par ce texte et par ce qu’il apportait. Je trouvais dommage qu’il ne soit pas disponible en français. Alors je me suis essayé à le traduire. Ça m’a pris deux ans pour faire une traduction littérale. Je l’ai ensuite posée quelques mois avant de la reprendre et de me rendre compte que ce n’était pas du français. Je l’ai alors retravaillée avant de chercher un éditeur.

Avant de vous lancer dans des recherches académiques, que saviez-vous de cette émigration suisse vers le Brésil?

H. B.: Mon grand-père, qui était dentiste, me parlait beaucoup de son arrière-grand-père genevois et de son épouse fribourgeoise. Il me racontait ce qu’il avait entendu de son père et de son grand-père. Dans la ferme familiale, on avait aussi beaucoup de gravures de la Suisse pendues aux murs, des paysages enneigés, Genève et le Salève et même la cascade de Bellegarde.

Votre aïeul avait emporté autant de souvenirs à son départ en 1819?

H. B.: Probablement pas, mais il a effectué une visite de six mois à ses parents quelques années plus tard. C’est probablement lors de ce deuxième voyage qu’il a ramené ces gravures.

Est-ce que votre famille est une exception ou est-ce que toutes les familles émigrées ont eu cette tradition de raconter leur voyage?

H. B.: Certaines ont gardé cette mémoire, comme les familles Thürler ou Monnerat. Mais pour d’autres, le voyage a été très dur, avec des morts, et celles-là ont peut-être préféré oublier. Un autre facteur a probablement joué un rôle: certains émigrés se sont rapidement éloignés de Nova Friburgo pour rejoindre des terres plus chaudes, où ils pouvaient cultiver le café. Grâce à cette culture plus lucrative, ils se sont créé une situation aisée. D’autres, en revanche, sont restés dans l’agriculture de subsistance et ont fait face à de grandes difficultés. Ce qui ne laissait pas beaucoup de place pour entretenir les souvenirs.

R. S.: Il faut aussi se rappeler qu’à cette époque beaucoup de gens étaient illettrés. Ils n’ont donc pas gardé de liens par le biais de correspondances avec leurs familles suisses. Très vite, ils sont passés à autre chose.

Y a-t-il eu des correspondances dans votre famille?

H. B.: Mon aïeul a gardé toutes les lettres échangées avec son frère. Pas seulement celles qu’il recevait, mais il a aussi pris la peine de recopier ses propres courriers. J’envisage de publier cette correspondance en contextualisant les propos échangés.

Ce n’est pas votre premier voyage en Suisse. Est-ce que vous vous souvenez de la première fois que vous êtes arrivé ici?

H. B.: La première fois que je suis venu, c’était en 1974, j’avais un sac à dos et des longs cheveux! Quand l’avion s’est approché de Genève, que j’ai vu les contours du lac et du Salève, j’ai retrouvé les images qui étaient à la ferme. J’ai eu une sensation de retour chez moi. Par la suite, je suis venu à plusieurs reprises pour me plonger dans les archives. Et j’ai pu recréer des liens avec des cousins lointains qui sont ensuite venus nous trouver au Brésil.

Est-ce qu’on n’a pas une tendance à entretenir un peu artificiellement ces liens?

H. B.: Dans l’Etat de Rio, il y a probablement près de deux millions de personnes qui descendent des émigrés suisses du début du XIXe siècle. Tous n’ont pas le même intérêt pour leur histoire. Mais certaines familles organisent encore des rencontres et ont une certaine fierté de leur origine suisse.

R.S.: Et du côté fribourgeois, on n’avait pas oublié non plus. Un livre intitulé Terre! terre! paraissait en 1939. Et un feuilleton publiait les témoignages des émigrés dans La Liberté, en 1942. ■

Henrique Bon, Unallersimple pourNovaFriburgo, Editions
Faim de Siècle, 589 pages


Des agriculteurs, mais pas que

En se penchant sur l’histoire de ses ancêtres, Henrique Bon s’est rendu compte qu’on se faisait une image réductrice de cette émigration suisse vers le Brésil. «On croit souvent que ceux qui quittaient le pays étaient des petits paysans auxquels s’ajoutaient des miséreux que la société d’alors souhait voir partir. Mais c’est très réducteur. Parmi les émigrés, on retrouve également de nombreux artisans, mais aussi des médecins, des instituteurs ou des vétérans de la guerre contre Napoléon.»

En effet, si les années de misère qui ont suivi l’explosion d’un volcan en Indonésie en 1815 – désignées comme des années sans soleil – ont bien été le déclencheur de cette émigration, il n’y a pas que les agriculteurs qui en ont subi les conséquences. «C’est toute l’économie qui s’était effondrée», commente Henrique Bon, psychiatre à la retraite et historien passionné.

Le Gouvernement fribourgeois d’alors envisage une émigration vers le Brésil et envoie Sébastien-Nicolas Gachet, de Gruyères, négocier avec les représentants du roi Jean VI du Portugal, en exil à Rio. Celui-ci signe, en mai 1818, un décret autorisant la fondation de la colonie de Nova Friburgo et accepte l’immigration de cent familles suisses, à qui il paie le voyage et l’installation sur place. Peu scrupuleux, Gachet et un complice recrutent plus de 2000 colons. Ce grand nombre va causer d’importants problèmes, obligeant les voyageurs à camper dans des marais en Hollande avant leur traversée et à s’entasser ensuite sur les navires. Trois cent trente personnes décèdent durant ce voyage. «Malgré ces morts, d’autres familles suisses émigrent dans les années 1830 et 1850 pour rejoindre ceux qui s’étaient établis et pour qui ça se passait bien», souligne Henrique Bon. L’introduction des bateaux à vapeur rend la traversée nettement moins aléatoire.

En mai prochain, Nova Friburgo fêtera le 200e anniversaire de sa fondation, à la date de la signature du traité par le roi Jean VI. Une délégation fribourgeoise, emmenée par l’Association Fribourg-Nova Friburgo, sera de la partie. La colonisation n’a pourtant réellement débuté qu’au début 1820, à l’arrivée des colons suisses. Ces derniers étaient partis le 4 juillet 1819, d’Estavayer-le-Lac. Cette date donnera lieu à d’autres célébrations, dans la Cité à la rose. SR

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