Etre salarié plutôt que rentier, par le stage de réinsertion

mar, 19. juin. 2018

PAR PRISKA RAUBER

Avec l’aide de son chien-guide Basyl, Isabel prend deux trains et un bus, quatre jours par semaine, pour venir de son village glânois à Bulle. Là, elle effectue un stage de réinsertion professionnelle au sein de We Group SA, orchestré par l’Office AI du canton. «Quand on est forcé de rester à la maison sans rien faire, on se sent mal, comme si on ne valait rien. Alors je suis heureuse de travailler, je suis heureuse ici.» «Ici» n’est pourtant pas là où elle devrait être. Elle devrait être en train de bichonner une cliente dans son propre institut de beauté. Mais la vie compte ses aléas.

En 2011, après une opération au cerveau pour tenter de soigner son épilepsie, la Glânoise de 49 ans se retrouve malvoyante. Le nerf optique a été accidentellement touché. Elle souffre aujourd’hui d’hémianopsie latérale homonyme, dans le jargon. Elle a perdu, à chaque œil, la vision d’une même moitié du champ visuel, le gauche dans son cas. Il lui est devenu impossible de maquiller une cliente ou de lui épiler les sourcils, puisqu’elle ne peut voir ses deux yeux en même temps. Comparer lui est impossible, la symétrie est son ennemie.

Elle était pourtant prête à démarrer son activité en tant qu’indépendante. «J’avais les produits, le matériel, tout. Comme l’opération était prévue quelques jours plus tard, j’ai préféré attendre pour l’ouverture de mon salon, ne sachant pas combien de temps allait prendre la convalescence…»

Les crises empirent

L’esthétique représentait déjà une reconversion. Depuis qu’elle est enfant, l’épilepsie la guette. Isabel a souffert de crises de l’âge de 5 mois à 3 ans, puis elles se sont arrêtées, avant de reprendre lorsqu’elle a eu 20 ans. Plus ou moins fortes, plus ou moins sous contrôle. Les horaires d’équipe de son ancien job ont eu raison de leur stabilité. «Je ne parvenais plus à me concentrer pour assembler les petites pièces électroniques. Et, à cause de la fatigue, les crises ont empiré.» Elle décide alors de changer de voie et suit, sur trois ans, une formation d’esthéticienne. Elle espérait travailler chez elle, gérer ses horaires, éviter l’épuisement. Mais travailler, toujours, évidemment.

Aujourd’hui, pendant son stage pour We Group, courtiers en assurance, elle effectue des tâches administratives. «De la mise en page pour le site internet, de la correspondance.» Son stage se termine dans deux mois (ils durent au maximum six mois).

La Glânoise redoute ce moment. Elle craint de se retrouver à nouveau sans travail, sans ressources – elle venait d’être inscrite en tant qu’indépendante avant l’opération qui l’a laissée handicapée, elle n’a donc pas droit au chômage, et comme son taux d’invalidité est inférieur à 40%, elle n’a pas droit non plus à une rente AI.

Un paradoxe

«Je veux travailler! Mais je fais du bureau durant ce stage, l’AI estime que je vais trouver un travail là-dedans. Personne ne va m’engager. Je n’ai ni formation dans ce domaine ni expérience. Mon conseiller AI me dit “postulez quand même”. Il refuse d’entrer en matière pour une formation…»

Sans doute, les entreprises qui recherchent une assistante administrative préféreront une assistante diplômée à une assistante sans expérience et malvoyante. C’est le paradoxe: la volonté de réinsertion s’est généralisée (notamment avec la 6e révision de l’assurance invalidité), dans un système qui exclut les moins performants du marché du travail.

Reste que ces stages, comme les mesures de réadaptation professionnelle en général, ont dans certains cas des effets bénéfiques essentiels. Comme le dit Isabel, «au moins pour sortir de chez soi et se sentir quelqu’un». Donc un bien pour l’estime de soi, pour sa motivation, celle qui permet de garder ou de retrouver le courage de se battre, vers la réalisation de soi. Pour être salarié plutôt que rentier. ■


«Cela fait par tie de notre philosophie»

Le champ de la réinsertion professionnelle se situe à la frontière entre le marché du travail et l’Etat social. Ce dernier doit pouvoir compter sur des employeurs qui considèrent la responsabilité sociale comme une partie de leurs tâches. «Nous sommes convaincus que, souvent, il manque juste quelqu’un sur le parcours chaotique d’une personne qui lui donne une chance.» A l’instar de JPF Construction, de la Boulangerie Grangier, de Liebherr Machines, de Grisoni Zaugg et d’autres entreprises de la place, les courtiers en assurance de We Group SA s’engagent pour la réinsertion professionnelle. «Cela fait partie de notre philosophie, précise Sébastien Engeler, directeur adjoint. Il faut dire que certains de nos cadres sont issus de la réinsertion.»

We Group compte vingt employés et, actuellement, trois personnes en stage de réinsertion: Isabel, malvoyante (lire ci-dessus), un homme souffrant de problèmes de dos et un jeune sans emploi depuis trois ans malgré un CFC. Une trentaine de stagiaires sont déjà passés en ses murs, dont 30% sont parvenus à réintégrer le monde du travail, estime le directeur adjoint. Quelquefois au sein de son entreprise, «mais cela reste rare, car nous œuvrons dans un milieu qui nécessite des qualifications spécifiques. Cela dit, nous leur ouvrons notre réseau.»

Le bénéficiaire de la mesure ne coûte rien à la société. Sa rémunération est à la charge de l’Office AI qui organise ces placements et avec qui l’entreprise bulloise collabore. «Et en termes de temps investi, cela dépend du stagiaire. S’il est là, c’est qu’à un moment donné, il y a eu une casse… Il faut donc souvent passer par une phase de reprise de confiance en soi. C’est génial quand la personne y parvient et se rend compte qu’elle vaut plus que ce qu’elle pensait, confie Sébastien Engeler. Mais parfois, on le voit très vite à son attitude, c’est mort. La personne a totalement baissé les bras. Je comprends, c’est dur. Le monde d’aujourd’hui est impitoyable. Si tu n’es pas au top, tu restes à côté.»

Forte de ce constat et consciente que la meilleure mesure de réinsertion est d’éviter d’avoir besoin de se réinsérer, l’entreprise confie être sensible à la santé et au bien-être de ses propres employés, en se montrant attentive à l’ambiance ou arrangeante en cas de difficultés personnelles, d’une naissance. «Nous veillons à mettre les collaborateurs au minimum sous pression et si on doit le faire, à leur expliquer pourquoi.»

En tant qu’employeur, We Group se trouve en outre en première ligne pour observer les forces et les faiblesses de la politique de réinsertion. De l’avis de Sébastien Engeler, «on pourrait aller plus loin dans cette mission si le soutien de l’Etat s’élargissait aux risques de rechute. Si un employé qui revient par exemple d’un burnout rechute, ça tombe sur la perte de gain maladie de l’entreprise. Les primes augmentent, du coup, tous les collaborateurs en paient le prix. Je pense que ce fait freine beaucoup de PME à engager des personnes ayant fait face à des problèmes de santé.»
Le directeur adjoint relève aussi un décalage, parfois, entre la réalité de l’entreprise, dont l’objectif est de gagner de l’argent, et celle de l’Etat social, dont la mission est de réinsérer les personnes en difficulté. «Une formation en institution, un stage réalisé en PME, c’est bien, mais pour assurer ensuite dans une entreprise, il manque peut-être un palier.» Et de conclure: la cohérence du projet d’insertion est un élément essentiel de sa réussite. PR


«La réadaptation prime la rente»

L’an passé, l’Office de l’assurance invalidité du canton (OAI) a octroyé 2949 mesures d’ordre professionnel (intervention précoce, réinsertion et nouvelle réadaptation), contre 642 rentes. Elle a refusé 787 mesures et 1383 rentes. Depuis la 6e révision de l’assurance invalidité, qui cherche à diminuer sa dette, les offices travaillent désormais à un objectif: réinsérer plutôt qu’octroyer des rentes.

Mais impossible de dire dans quelle proportion ces mesures atteignent leur objectif et combien de bénéficiaires retournent à la case départ, indique Marco Lepori, adjoint de direction à l’OAI. Le chiffre du nombre total de personnes ayant bénéficié de mesures de réadaptation professionnelle n’étant pas mentionné dans la statistique cantonale. Cette dernière relève toutefois que, l’an passé, 524 emplois ont pu être maintenus, et que 238 personnes ont pu retrouver un emploi, dont 46 avec un contrat de durée déterminée et 192 de durée indéterminée. PR

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