Décompresser et parler de son quotidien de «maman solo»

jeu, 19. jui. 2018

PAR KARINE ALLEMANN

CAMP PRO JUVENTUTE. Tout le monde imagine à peu près ce qu’élever un ou plusieurs enfants, seul, peut représenter. On comprend les difficultés, on compatit volontiers. Et puis il y a ces mamans qui se dépatouillent comme elles peuvent dans cette réalité qu’elles ne connaissent que trop bien. L’isolement, le regard des autres, l’obligation de se justifier sans cesse et de renoncer à presque tout.

C’est pour évoquer cela, entre femmes qui vivent la même chose ou presque, et pour souffler un peu à un prix vraiment abordable, que quinze mamans de Suisse romande participent cette semaine à Charmey au camp mères-enfants mis sur pied par Pro Juventute. Et pour rigoler aussi. Parce que si les sujets sont lourds, l’ambiance était joyeuse, hier, quand ces femmes rassemblées autour de la formatrice Véronique Charrière ont ouvert la porte de leur réunion à la presse. Spontanément, elles expliquent pourquoi elles participent au camp et évoquent leur drôle de quotidien. Extraits des discussions.

«Je me suis inscrite pour que, sur ces longues semaines de vacances, il y en ait au moins une où je ne serai pas toute seule avec les enfants.» «Dès qu’il y a un souci à l’école, être maman solo déclenche comme une sirène d’alarme chez les enseignants. Un jour, on m’a demandé si j’étais dépassée. Franchement, je l’ai mal pris. Parce qu’ils pensent que maman solo = maman dépassée.»

«Quand on est seule, on est seule pour tout: l’école, la maladie des enfants, la paperasse…»

«Nous, on est venus pour nous changer les idées à la suite du décès de mon mari…» (elle fond en larmes).

«Je dis toujours que ce n’est pas zéro temps pour soi. C’est bien moins que zéro! Cet après-midi de libre qu’on a eu mardi (n.d.l.r.: les enfants ont été pris en charge pour que les mamans aient du temps pour elles): c’est juste le bonheur!»

«Le papa de mon aînée est décédé. Quand elle me parlait du fait qu’elle n’avait pas de père, j’essayais de la rassurer en lui racontant des histoires de princesses qui avaient perdu leurs parents. Ou de Nelson Mandela, qui était orphelin.» «Quand on est maman solo, on n’est jamais à jour. Il y a toujours un truc à faire, une paperasse à remplir, une corbeille de linge à ranger… Dès que j’ai un peu de temps, je me demande systématiquement si je dois en profiter pour faire un truc utile, ou un truc pour moi. C’est fatigant d’être tout le temps dans ce dilemme. Et c’est encore plus flagrant l’été, quand je vois une famille avec un papa, une maman et deux enfants qui se baladent à vélo.»

«Parfois, je me retrouve le soir en ayant parlé avec personne de toute la journée.»

«Les gens disent “génial, c’est les vacances!” Pour eux, c’est le paradis. Mais pour moi, c’est l’enfer. Il faut amener les enfants au centre aéré, aller travailler, on les récupère le soir dans un état d’excitation totale. Quand ils vont enfin se coucher, je n’en peux plus. Quand l’école recommence, c’est la libération! Les gens ne comprennent pas ça. Mais allez remplir votre déclaration d’impôts ou faire vos paiements avec un enfant qui hurle à côté de vous. Alors on fait toutes ces choses tard le soir, ou le matin. Quand j’arrive au boulot à 8 h 30, j’ai déjà une demi-journée de travail derrière moi.»

«La société ne nous aide pas toujours. Ce n’est pas normal qu’une femme qui veut travailler se retrouve plus pauvre que si elle restait à l’aide sociale. Il faut changer ça. Car l’aide sociale, en plus d’être mère célibataire, engendre un deuxième préjugé» (les autres mamans applaudissent). «Des “bons de respiration” de trois heures existent à la Croix-Rouge. Un jour, je n’en pouvais plus, ma fille avait été malade et j’avais encore mon fils à garder. Alors j’y suis allée pour demander un bon. On me l’a refusé, car je travaille. Je n’y ai pas droit… La personne m’a dit que, si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à aller me plaindre à la directrice. Quelque temps après, cette personne était interviewée à la télé. Mon fils m’a dit: “Regarde maman, c’est la dame qui ne voulait pas que tu te reposes!”»

«On est beaucoup dans le renoncement. Pas seulement de sa vie de couple, mais aussi de sa carrière. Par exemple, on ne peut pas accepter un emploi où les horaires risquent de changer ou de nous faire travailler tard. C’est extrêmement frustrant.»

«L’isolement est encore plus difficile le soir. Une fois que les enfants sont couchés et qu’on a personne pour évoquer la journée ou parler du lendemain.»

«J’ai peur que cet isolement m’appauvrisse, à la longue.»

«La grande difficulté est de retrouver quelqu’un. Les messieurs ont souvent plus de temps. Nous, on n’en a pas. Et trouver une baby-sitter pour sortir un soir coûte cher. Alors on se fait une raison et on accueille le célibat à bras ouverts!» (rires de toute l’assemblée).■


«Expliquer pourquoi on a dépensé 10 fr.»

«Avoir un endroit où on n’a pas à organiser des choses, cuisiner, faire la vaisselle… Et se retrouver entre adultes pour discuter, c’est vraiment sympa!» Maman de trois enfants, Laure participe au camp de Charmey pour la troisième fois. Ses deux filles étant trop âgées (lire ci-contre), elle passe la semaine avec son fils de 9 ans. «La formatrice est vraiment géniale. Elle essaie tout de suite de créer un esprit de groupe, pour que les gens se rencontrent sans jugement. Car il y a infiniment de manières d’être maman célibataire.»

La jeune femme (photo) a grandi en Gruyère, où elle a rencontré le papa de son aînée. Après le décès de celui-ci, elle est partie étudier à Genève, où elle s’est installée. Divorcée du père de ses deux autres enfants, elle travaille à mi-temps comme enseignante. «Mon fils adore ce camp! Cette semaine, j’ai la chance que ma maman, qui habite Riaz, puisse garder ma deuxième, âgée de 13 ans. Et la grande de 19 ans est autonome. Mon frère m’aide beaucoup aussi.» Si tout n’est pas parfait, bien sûr, Laure apprécie l’existence des différentes associations d’aide aux mères célibataires. «Parfois, on a juste besoin de vider notre sac, quand les enfants nous fatiguent, quand leur père nous fatigue… A Genève, on peut aussi faire appel à une psychologue, qui vient nous trouver à la maison. On n’est pas seule.»

Le plus humiliant

Pour les démarches administratives aussi, toute aide est bienvenue. «En tant qu’enseignante, je sais lire et écrire! Pourtant, j’ai besoin de l’aide d’assistantes sociales pour remplir les documents. C’est vraiment très compliqué. Et le plus humiliant, c’est qu’il faut tout justifier, expliquer pourquoi on a dépensé 10 francs à telle occasion…»

Après avoir en plus suivi des cours de théologie par correspondance, Laure s’est formée comme prédicatrice. Vu de l’extérieur, il peut sembler étonnant qu’une enseignante, en Suisse, soit obligée de recourir à l’aide sociale. «Au début, je travaillais à temps plein. Les enfants étaient bien, ce n’était pas un problème. Mais, pour moi, ça faisait beaucoup. Alors j’ai baissé mon temps de travail. Financièrement, c’est dur quand on doit tout assumer. Une assistante sociale m’a fait remarquer que, si je supprimais les cours de musique de mes enfants, mon budget tiendrait. Mais je m’y refuse. La musique leur apporte des amis, une rigueur, des expériences… Et puis, dans la famille, elle tient une place importante. Dans les moments durs, c’est la musique qui nous a fait tenir.»

Laure est contrebassiste. Le garçon joue de l’alto violon – «il a terminé deuxième Romand à un concours» – sa sœur de la trompette et la plus grande du fifre. «Elle a remporté le 2e prix lors de la Fête fédérale des tambours, fifres et clairons qui a eu lieu à Bulle. Ses grands-parents paternels étaient là. Ils ont d’ailleurs toujours entretenu les liens avec elle. Y compris quand elle est partie vivre trois ans dans ma famille, à Haïti. Pour moi, c’était naturel qu’elle le fasse. Pour eux, c’était un peu plus difficile à comprendre. Mais ils ont toujours téléphoné, envoyé des cadeaux. Elle a de la chance que ce lien soit toujours présent.»

Le fromage, bien sûr

Des liens avec la région, Laure en a gardé d’autres. «Le gruyère! Quand des gens viennent en visite chez moi, ils s’attendent toujours à ce que je leur cuisine un plat exotique. Et moi je leur sers une tarte au fromage!» KA


Avec 15 mamans et 22 enfants

Le camp mères-enfants de Pro Juventute existe depuis 2002 à Charmey. Cette année, il réunit 15 mamans et 22 enfants, encadrés par quatre animateurs et animatrices, une équipe de quatre personnes pour la cuisine et l’intendance, ainsi qu’une formatrice pour adultes. Tout ce petit monde – les enfants sont acceptés de 3 à 11 ans, soit jusqu’à la fin de leur cursus primaire – est réuni dans une colonie. Le matin, les enfants participent à différentes activités ludiques – hier, les plus grands ont fait du pain, qu’ils ont ensuite pu griller sur le feu avec du chocolat à l’intérieur… – tandis que les mamans se réunissent pour des ateliers pédagogiques, obligatoires. Avec la formatrice bulloise Véronique Charrière, elles évoquent différents thèmes: être maman solo, le développement des enfants de 3 à 11 ans, l’autorité et la gestion des conflits en famille et les disputes entre enfants. Les après-midi, les familles disposent de temps libre pour des activités sportives ou culturelles dans la région.

Le prix pour les cinq jours de camp, en pension complète, est de 550 francs par famille. «Le camp devrait coûter entre 2000 et 2500 francs par famille, explique la secrétaire de Pro Juventute Fribourg, Chantal Aebischer. Nous devons proposer un encadrement compétent. Car certains participants, que ce soit les mamans ou les enfants, sont quand même fragilisés. Nous bénéficions notamment du soutien de la Loterie romande et de la Direction de la santé et des affaires sociales. Et si une maman n’arrive pas à payer ces 550 francs, nous avons encore d’autres solutions pour demander du soutien.»

Le succès est tel qu’il en appelle d’autres. Cette année, un deuxième camp est organisé en octobre, à Champéry. «On nous demande de plus en plus souvent pourquoi un tel camp n’existe pas pour des papas célibataires, explique le président de Pro Juventute Fribourg, Gérald Mutrux. Avec la Haute Ecole de travail social, nous avons donc lancé une étude de faisabilité. Si la demande existe, nous pourrions le proposer l’année prochaine déjà.» KA

Commentaires

Ce genre de camp est plus que bienvenu dans la vie trépidante et tellement complexe d'une maman solo. Je le suis toujours et les enfants plus grands rend la vie plus facile. Mais lorsque j' ai dû me retrouver seule avec eux il y a 6 ans, quand je ne savais pas par quel bout empoigner la réorganisation de ma famille, faire face aux regards des gens, gérer les enfants et quand même leur apporter le minimum à tous les niveaux, les chéques reka m'ont proposé, quand je chercais des vacances pas chères et pas loin, une semaine de vacances pour mamans solos. La participarion était dérisoire; pourtant chaque famille avait son châlet de vacances. C'était dans le village de vacances à Montfaucon, avec d'autres mamans de toute la suisse romande, toutes différentes les unes des autres. On a eu droit à des ateliers artistiques et d'échanges, une sortie resto, un massage et une sortie marche très réussie pour faire connaissance avec les autres mamans. Ce "break" m' a marqué car je me suis ressourcer et j'ai rencontré de superbes femmes battantes et fortes qui m'ont inspirée pour m' en sortir. Ce camp tombait bien! Merci pour l'organisation de ce ces camps.
En lisant cet article, cela a éveillé tellement de chose en moi. La réalité de mon quotidien; les problèmes financiers, les explications à donner, la paperasse, jongler entre le travail, l’acceuil, les devoirs, le jeu avec ma fille, la solitude, n’avoir personne le soir à qui parler l’enfant soir. Ma fille n’est pas orpheline de son père, mais les relations extrêmement tendues entre lui et moi m’amène à devoir tout gérer seule en ce qui concerne notre enfant, je n’ai aucun soutien ou aide de sa part de ce côté. Il ne paie d’ailleurs plus de pension. Quand j’ai entendu parler pour la 1ère fois de cette semaine pour maman solo, cela m’a fortement intéressé. Malheureusement, même s’il est déjà bien « abaissé » le prix n’est pas abordable pour mon budget. Quoiqu’il en soit, à la lecture de paroles de certaines participantes, je reste convaincu que c’est un camp qui peut être très bénéfique. Courage et bonne continuation, toujours avec force et amour, à toutes l’esprit maman solos. Et les papas solos aussi!

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