«J’ai la chance de pouvoir me battre pour la perfection»

| mar, 14. aoû. 2018

PAR KARINE ALLEMANN

La paire de Madeline Coquoz s’est classée septième de la compétition de synchro à 3 mètres, dimanche dans la Royal Commonwealth Pool d’Edimbourg. Septième de la hiérarchie européenne, avec le sentiment du devoir accompli, mais qu’il y avait de la place pour mieux faire. Une des plongeuses italiennes titrées n’est-elle pas une athlète que les Suissesses ont déjà battu en individuel? Dans ce sport, d’infimes détails peuvent vite faire grimper ou plonger dans le classement.

Madeline Coquoz, 19 ans, est en apprentissage. Apprentissage du sport de haut niveau, de l’excellence et du dépassement de soi. La veille de sa compétition, après avoir encouragé les autres membres de l’équipe de Suisse, l’athlète de Pont-la-Ville a pris le temps d’évoquer ce tortueux chemin qui, peut-être, la mènera un jour jusqu’aux jeux Olympiques. Avec la fraîcheur qui la caractérise.

Votre partenaire Jessica Favre avait participé à deux compétitions avant dimanche. Pas facile de trouver une énergie commune entre une plongeuse qui a déjà géré beaucoup d’émotions, et vous qui avez dû maintenir la tension toute la semaine...

Oui, c’est vrai J’avais obtenu les points pour me qualifier à 1 mètre, ce qui est encourageant. Mais la Suisse ne pouvait aligner que deux plongeuses... Alors c’était compliqué de regarder mes copains vivre leur truc alors que moi je n’avais même pas commencé! Samedi, Jessica était vraiment très dé- çue de sa 18e place à 3 mètres. Dans un moment comme ça, on a besoin de deux ou trois heures pour broyer du noir... Mais, après, je lui ai proposé de venir manger un bon steak avec mes parents. Ensuite nous avons eu un meeting avec notre entraîneur, qui gère assez bien ces situations. En sport, il faut toujours se relever d’une déception.

Vous faites partie d’une génération de plongeurs suisses ambitieux sur la scène internationale. Comment fonctionne votre team?

Nous sommes une des équipes les plus jeunes présentes à Edimbourg. Et nous sommes très soudés. Avant, en Suisse, c’était déjà un exploit de se qualifier pour un grand rendez-vous. Aujourd’hui on vise des finales, et certains comme Guillaume (Dutoit, le petit ami de Madeline) ou Michelle (Heimberg) peuvent espérer des médailles. C’est juste incroyable!

Votre objectif est-il de vous qualifier pour Tokyo 2020?

Franchement, ces JO arrivent très vite... Les qualifications commenceront l’année prochaine déjà. Je pense que ce sera difficile d’être dans les deux meilleures Suissesses. C’est faisable, je devrais avoir le niveau pour. Mais il faudra de la propreté dans les plongeons et augmenter la difficulté... Dans deux ans, j’espère avoir une liste complète de plongeons difficiles. Et si Tokyo arrive trop tôt, je viserai 2024. J’aurai alors 25 ans, l’âge de la maturité dans notre sport. En fait, c’est le chemin qui nous mène vers les jeux Olympiques qui est super intéressant.

En parlant de chemin... Quand on vise le haut niveau, le sport doit être une priorité. Qu’avezvous mis en place pour vous permettre d’évoluer à ce niveau?

A 16 ans, je suis partie à Plymouth pour pouvoir m’entraîner. Cela n’a pas été facile de quitter ma famille pour trois ans. Maintenant, le compromis que j’ai trouvé, c’est la possibilité de faire ma première année de HEC sur deux ans, pour pouvoir m’entraîner deux fois par jour.

Il faudra concilier le sport avec les études universitaires...

Et c’est très bien! Quand je suis partie à Plymouth, je me suis mis beaucoup trop de pression. J’étais dans une école privée, il avait fallu trouver des sponsors, je m’entraînais beaucoup... Tout à coup, je n’étais plus seule, plein de monde était impliqué. J’avais l’impression qu’il me fallait absolument des résulats. Tout cela m’a fait plonger en étant stressée, ça a coincé plein de choses. Avant, j’adorais la compétition. Et là j’ai commencé à l’appréhender. C’est pour cela que je suis très contente de commencer l’uni en septembre. Cela me permettra de relativiser un peu. J’espère pouvoir m’épanouir, construire des plongeons plus sûrs, plus élégants, plus libres. Et non plus avoir l’attitude de la petite junior stressée au milieu des élites.

La vie de sportive d’élite requiert une organisation bien carrée. Cela vous convient-il?

Complètement! J’adore tout ce qui est structuré, organisé, rangé. C’est dans mon caractère. Mais cela peut vite devenir un défaut quand je bloque. La vie d’étudiante devrait me relaxer un peu.

Entre les entraînements le soir et les compétitions le weekend, il reste peu de temps libre. Vous avez l’impression de rater des choses?

Ça dépend. Ce week-end par exemple, j’aurais dû aller au mariage de mon oncle. Ça me fait vraiment mal de le rater. Même si je me suis entraînée toute l’année pour les championnats d’Europe, même si c’était mon but ultime. Je me suis dit: «Purée, encore un sacrifice!» Mais, au final, je ne regrette rien. Le monde du plongeon est celui de mes amis. Je n’ai pas l’impression de passer à côté de ma jeunesse. Et je pourrai toujours faire la fête après, quand mon corps aura dit stop!

Vous pourrez alors devenir juge...

Peut-être. En tout cas pas entraîneure! Ou alors des petits. Mais pas à ce niveau. Ça doit être tellement difficile. Parce que franchement, on est dur à vivre les athlètes! On pleure, on fait la gueule, on est frustrés, on engueule l’entraîneur... Moi, je ne me supporterais pas!

Ah bon? Vous êtes ce qu’on appelle une tronche?

Non, mais je suis très émotive. J’ai vite les larmes aux yeux. Je pense que je suis hyper volontaire, je vais tout faire pour arriver à quelque chose, tout en écoutant les conseils, car je ne suis pas bornée. Mais je pleure beaucoup. Il faut reconnaître que notre sport est parfois difficile à gérer. On réalise un plongeon 500 fois, et on le rate complètement en compétition. C’est tellement frustrant!

Justement, qu’est-ce qui fait rater un geste qu’on maîtrise complètement?

Comme je suis assez stressée, je suis vraiment bloquée au niveau du diaphragme. Et je perds la vision. J’ai connu ça en Coupe du monde en Chine. Je ne savais même plus comment je m’appelais. ll faut apprendre à se dire: «OK, tu as des sponsors, tout le monde te regarde en ce moment, mais c’est juste un plongeon! Tu ne joues pas ta vie.»

Beaucoup de sportifs utilisent l’hypnose...

Moi j’ai fait de la sophrologie, de la visualisation, et j’ai aussi une coach mental pour travailler sur le positivisme. Comme je suis sensible au jugement, je dois apprendre à ne pas me laisser miner par les choses extérieures. Tout cela représente beaucoup de temps et d’argent. Ce n’est pas le moment actuellement de tout faire. Mais je suis persuadée que, sur le long terme, un travail mental me permettra d’améliorer mes performances.

Les sportifs sont un peu contradictoires: d’un côté vous êtes des durs au mal à l’entraînement, et en même temps très sensibles au contexte extérieur...

En effet. C’est pourquoi beaucoup d’athlètes ont des tics. Certains ne passent jamais sous l’échelle qui mène au plongeoire, d’autres ont absolument besoin d’une douche avant de plonger, d’autres jettent leur petit linge d’une certaine façon... Dans ce domaine, j’ai de la chance, je ne suis pas supersticieuse. Je crois plutôt au karma: si tu rates quelque chose, c’est parce que tu ne t’es pas assez entraîné.

N’empêche: cette sensation de maîtriser votre corps dans les airs doit être géniale!

Oui, on vole! Mais on veut le faire toujours mieux. L’autre jour, je disais à mes parents que j’avais la chance de pouvoir me battre pour chercher la perfection. C’est une chance, mais c’est aussi tellement dur. Reste qu’en effet, la sensation en l’air est incroyable. Le feeling avec l’eau aussi. Rechercher cette verticalité quand tu entres dans l’eau, c’est vraiment cool! ■


«Forcément, cela change aussi notre quotidien»

Le plongeon, les week-ends passés dans les piscines: ce monde a toujours été familierpour Nathalie et Alexandre Coquoz, les parents de Madeline pré- sents à Edimbourg avec leur cadette Elise. «On était membre de Fribourg Natation. Moi comme nageuse, Alexandre comme plongeur, raconte la maman. Plus jeunes, on se regardait en chien de faïence, les deux groupes trouvaient que les autres étaient des frimeurs... Finalement, on s’est retrouvés aux cours de moniteurs Jeunesse et Sport à Tenero qui, à l’époque, étaient encore conjoints pour les nageurs et les plongeurs. Ce qui était une aberration, mais bon... On est devenus amis. On a commencé à fréquenter plus tard.»

Comme toujours dans le sport individuel, les parents jouent tour à tour les rôles de chauffeur, entraîneur, soutien psychologique, soutien logistique, et bien sûr financier. «Je m’investis pour tout ce qui est logistique, organisation des voyages, prises de rendez-vous chez le médecin, chez la coach mental... explique Nathalie Coquoz. Maintenant que Madeline est de retour en Suisse, la fédération va gérer les déplacements. Mais je m’occupe aussi de la recherche du sponsoring. J’essaie de la décharger le plus possible.» La maman, dont l’activité principale est celle de conseillère communale à Pont-la-Ville, estime que son travail pour sa fille athlète équivaut à un 20%.

Budget annuel de 50000 francs

La plongeuse bénéficie de soutiens de la part de la Loterie romande et de l’Aide sportive suisse. Ainsi que de différentes associations (Panathlon, Vivre son rêve, Fribourg Sport). Le reste des 50 000 francs de budget annuel est couvert par du sponsoring. «Nous avons de la chance, car nous réussissons à réunir l’entier du budget. En plus des sponsors principaux, beaucoup d’entreprises de la région offrent des petits montants», remercie Nathalie Coquoz.

Ancien plongeur – dans sa jeunesse il a même été engagé pendant une année dans un spectacle aquatique aux Etats-Unis – Alexandre Coquoz travaille comme conseiller en entreprise. C’est lui qui accompagne le plus souvent Madeline. «On a de la chance qu’elle continue à ce niveau. Forcément, cela change aussi notre quotidien, puisqu’on participe un peu à ce qu’elle vit. Mais si un jour elle décide de tout arrêter, elle arrêtera.» Et le papa de grimacer: «On a raté les deux déplacements où Madeline a décroché une médaille européenne...»

Pour assister aux compétitions d’Edimbourg, les Coquoz ont décidé de passer leurs vacances familiales en Ecosse. «On l’a fait avec l’accord d’Elise, précise Nathalie. C’était important. On a toujours fait en sorte de lui consacrer autant de temps qu’à Madeline. D’ailleurs, pendant les compétitions, je pense qu’on n’est pas trop intrusifs. Certains parents s’accrochent un peu à leur enfant. Nous, on reste en retrait et on la laisse venir si besoin. Tant qu’on n’a pas de nouvelles, c’est que tout va bien.» KA


Vu et entendu à Edimbourg

Cohabitation difficile
On l’a écrit dans notre édition de samedi, plusieurs festivals ont lieu en même temps dans la capitale écossaise, dont le célèbre Edimbourg Tattoo. Logés dans une résidence pour étudiants – un des bâtiments est un impressionnant manoir que l’on imagine forcément hanté (lire ci-dessous) – les plongeurs ont pour colocataires les musiciens militaires, dont la fâcheuse habitude est de «s’entraîner» tard le soir ou tôt le matin. Ah! Jamais facile, la cohabitation dans les campus!

Plaisir olfactif
Au début, on avait pensé à un distributeur de pop-corn. Ou à une pâtisserie, peut-être même à une crêperie. Puis on s’est rendu compte que cette odeur était identique à la sortie de l’avion, au cœur du quartier historique et même du côté de la piscine. Alors on demande à une policière si elle sent aussi une drôle d’odeur, et de quoi il s’agit. «Cela doit venir des usines à bières, de l’autre côté de la ville.» «Ah bon? C’est du houblon? Je pensais plutôt à une pâtisserie.» Notre étonnement fait sourire cette gardienne de l’ordre: «Mais nous sommes en Ecosse, bien sûr que c’est de la bière!»

Un ange passe…
Il est bien connu que les châteaux d’Ecosse, et Dieu sait qu’il y en a beaucoup, sont habités par des fantômes. Et on dit que la ville d’Edimbourg est la plus hantée du monde, car elle aurait été bâtie sur les corps des anciens habitants décimés par la peste… Des explications s’imposent, on les requiert auprès du photographe David Gibson, né dans cette drôle de ville. «Vous savez, je n’ai jamais vu de fantôme… Et cette histoire de ville hantée, c’est surtout bon pour le tourisme.» L’Ecossais s’interrompt: «Je ne crois pas vraiment à tout ça. Mais mon grand-père m’a dit qu’il avait aperçu un ange, dans le parc situé juste derrière la piscine. Je ne prendrais pas cette histoire au sérieux si quelqu’un me la racontait aujourd’hui. Mais la génération de mon grand-père ne plaisantait pas. Alors oui, je pense qu’il a effectivement vu un ange.» On ne saura jamais si cette histoire est directement liée à celle rapportée juste au-dessus… KA


Aux JO coûte que coûte

Pour Michelle Heimberg, tous les chemins mènent à Tokyo. Ou du moins l’espère-t-elle. Seule athlète de l’équipe de Suisse actuelle à avoir déjà obtenu une médaille aux championnats d’Europe élites – l’argent, en 2017 – l’Argovienne de 18 ans s’est mise au plongeon à 12 ans, après des années de gymnastique artistique à haut niveau. «J’allais commencer à préparer des compétitions internationales avec le cadre de la relève quand je me suis blessée à la deuxième rotule», raconte l’ancienne partenaire de synchro de Madeline Coquoz (elles ont gagné ensemble le titre européen juniors en 2016). Championne de Suisse en gymnastique artistique à plusieurs reprises, la jeune fille a dû réorienter sa carrière. «Nous devions trouver un sport qui n’était pas dangereux pour mes genoux, et surtout un sport qui me permettrait de disputer les jeux Olympiques. Car depuis que j’ai 5 ans, il est clair pour moi que je veux aller aux Jeux. Dès que j’ai essayé le plongeon, ça m’a plu. Je pouvais utiliser ce que j’avais déjà appris, comme les rotations en l’air, la souplesse... D’ailleurs, à haut niveau, plusieurs plongeurs viennent de la gym artistique.»

L’Argovienne établie à Genève est aussi connue pour son mental d’acier. «Oui, c’est vrai. Mais le mental ne se construit pas tout seul, cela se travaille au fil des compétitions.» En Ecosse, où le niveau est monté d’un cran puisque les prochains Jeux approchent, Michelle Heimberg s’est notamment classée cinquième en synchro mixte avec Jonathan Suckow et cinquième à 3 mètres. KA


Mieux classé par Swiss Olympic

Au-delà de la médiatisation que cela implique, obtenir des résultats au niveau international est primordial pour une fédération. Swiss Diving a pu s’en rendre compte quand, fin 2016, elle est passée du groupe 4 au groupe 3 dans le classement des fédérations effectué par Swiss Olympic. «C’est arrivé grâce aux bons résultats obtenus en juniors par cette génération de plongeurs», explique Hans-Peter Burk, directeur de Swiss Diving depuis huit ans. «Au niveau des subventions, c’est incomparable! Avant, nous recevions 30 000 francs par année. Depuis que nous sommes dans le groupe 3, c’est 100 000 francs, plus de l’argent pour payer les quatre coaches de nos centres de performance à Lausanne, Genève, Aarau et Zurich. D’ailleurs, depuis le début de l’année, nous avons également monté un centre d’entraînement pour la région Fribourg-Berne. Nous devons tout faire pour, au minimum, rester dans ce groupe après la nouvelle évaluation de 2020.»

Sur quoi se base Swiss Olympic pour l’établir? «Cela dépend des participations à des jeux Olympiques, à des Mondiaux ou à des championnats d’Europe, des médailles ou des places de diplômes obtenues, répond le dirigeant établi à Fribourg. Y compris chez les juniors. Par exemple, la médaille d’or de Madeline (Coquoz) et Michelle (Heimberg) en 2016 a contribué au fait qu’on monte dans le groupe 3. En revanche, un critère où nous sommes faibles, c’est le le nombre de pratiquants et de pays représentés aux grands rendez-vous. A Edimbourg, il n’y a que 22 nations.»

Si aucun Suisse n’a remporté de médaille en Ecosse, dimanche en fin de journée, le directeur a appris avec plaisir que son team terminait sixième au classement par équipes. «Nous figurons juste derrière les grandes nations que sont la Grande-Bretagne, la Russie, l’Allemagne, l’Ukraine et l’Italie. C’est le meilleur résultat obtenu par la Suisse!» KA

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