La pénurie de foin menace partout en Suisse

| jeu, 16. aoû. 2018

PAR JEAN GODEL

«Les foins étaient bons. Mais pour les regains, avec une autochargeuse par hectare, on a raclé les champs pour égaliser les taupinières!» Agriculteur à Châtonnaye et président de l’Union des paysans fribourgeois (UPF), Fritz Glauser s’attend à perdre jusqu’à deux, voire trois coupes de foin sur les quatre ou cinq récoltées habituellement.

En cause: la sécheresse, bien sûr. Les quelques pluies tombées sur ses terres ces derniers jours n’y ont rien changé: elles n’ont apporté que 6 mm d’eau. «Et le temps prévu la semaine prochaine m’inquiète…» Une haute pression s’installe qui devrait apporter du soleil et des températures supérieures à la moyenne. «Mais elle ne sera probablement pas aussi bloquée que celle qui nous a valu le dernier épisode caniculaire», tempère Marianne Giroud, de MétéoSuisse.

Selon l’institut, le pays vient de vivre son cinquième mois de juillet le plus chaud depuis 1864. De surcroît, c’était le quatrième mois d’affilée où il a fait très chaud, avec un ensoleillement record dans de nombreux endroits et un manque extrême de pluie, qui se prolonge, là encore, depuis quatre mois.

Situation «très tendue»

Dans le canton, le directeur de la Chambre fribourgeoise d’agriculture, Frédéric Ménétrey, estime la situation «très tendue» pour ce qui est du fourrage. Malgré une bonne première coupe, qui fournit jusqu’à 40% des réserves pour l’hiver, il estime la perte actuelle entre 10 et 20% en moyenne, soit une ou deux coupes intermédiaires. Même si, de l’avis de tous, les situations varient beaucoup d’une exploitation à l’autre.

Mais tout le canton souffre, tant en plaine qu’en montagne. D’ailleurs, l’engagement de l’armée pour approvisionner les alpages à sec se poursuit jusqu’à jeudi prochain, voire une semaine de plus si nécessaire.

Collaboratrice scientifique en production végétale au Centre de conseils agricoles de Grangeneuve, Jasmin Jordi explique que la sécheresse a des conséquences non seulement sur la quantité de fourrage, mais aussi sur sa qualité: manquant d’eau, l’herbe est dure et présente moins de feuilles, mais plus de tiges et d’épis.

Episode plus long

Par rapport à 2015, dernier été caniculaire en date, et même 2003, 2018 a ceci de particulier que l’épisode, commencé tôt, se prolonge dans l’été, compromettant la repousse automnale de l’herbe. Qui plus est, depuis 2015, il n’y a pas eu une seule année où les sols ont pu faire le plein d’eau. Du coup, la séchere sse touche plus d’agriculteurs.

Elle concerne aussi tous les types d’exploitations, y compris le maraîchage et les grandes cultures. Même si, pour ces dernières, la récolte de céréales (blé, colza notamment) a été bonne. Pour les pommes de terre hors irrigation, la baisse de rendement atteint parfois 50%, relève Frédéric Ménétrey. Cela dit, tant pour les pommes de terre que pour les betteraves, deux cultures sensibles à la sécheresse, le gros des récoltes est à venir – elles ne commenceront qu’en octobre pour les betteraves.

Espoirs dans l’automne

Comme à chaque fois, le seul espoir est un retour rapide et durable de la pluie. Frédéric Ménétrey se souvient qu’en 2015, les conditions favorables de l’automne avaient conduit à une reprise très rapide de la pousse de l’herbe, offrant pour ainsi dire une «surcompensation». «En 1976, on n’avait même jamais vu une telle production fourragère automnale.» Mais Jasmin Jordi avertit: «Là où l’herbe est brune, ce sera plus difficile.»

Pour les troupeaux à l’alpage, cela dépendra aussi de la date de leur retour en plaine. Si, alors, l’herbe manque, il faudra puiser dans les réserves de foin. Pour ceux restés cet été en plaine, c’est déjà le cas dans bien des exploitations. Fritz Glauser, lui, le fait depuis six semaines!

Un bel automne permettrait de laisser les troupeaux paître plus longtemps à l’extérieur. Ensuite, il faudra tenir jusqu’au printemps. Surtout si l’hiver est long… «Tout le monde s’attend à un hiver problématique, confie Frédéric Ménétrey. Il faut attendre encore un peu avant de parler de catastrophe. Mais si la météo ne s’améliore pas d’ici quinze jours…» ■


Les alternatives ne sont pas nombreuses

Pour les agriculteurs en manque de foin, les solutions ne sont pas nombreuses. Habituellement, ils en achètent ailleurs en Suisse ou à l’étranger ou placent une partie de leur bétail dans d’autres exploitations. Mais cette année, tout le monde souffre de la sécheresse. Il faut donc trouver autre chose.

La France, traditionnel marché d’approvisionnement, et l’Allemagne sont aussi touchées. Résultat: les prix explosent, passant de 27 francs les 100 kilos à la mi-juillet à 35 francs cette semaine. Et on parle déjà de plus de 40 francs pour les meilleures qualités. C’est dire si la suppression temporaire des trois francs de droit de douane à l’importation, qui figure sur la liste de recommandations de l’Union suisse des paysans actuellement étudiée par la Confédération, sera vite «mangée». Vert ou ensilé, le maïs peut être une alternative. Or, avec la sécheresse, les rendements diminuent. Autre piste pour les agriculteurs: se débarrasser dès maintenant des bêtes qu’ils prévoyaient de ne mener que cet hiver à l’abattoir. Ces derniers jours, beaucoup l’ont fait. D’où une chute des prix de la viande, que la légère remontée constatée depuis n’a pas compensé.

Marché de la viande bousculé

Dès lors, Proviande a décidé de prolonger jusqu’au 30 septembre la période d’importation en cours. Fin juillet, en effet, vu la forte demande en viande de transformation et les prix élevés, l’interprofession suisse de la filière viande sollicitait la libération de 800 tonnes pour le mois d’août sur le quota annuel d’importation. Une demande qui s’est donc heurtée à la brusque hausse de l’offre en bétail pour l’abattoir.

Dans le canton de Fribourg, précise toutefois Frédéric Ménétrey, directeur de la Chambre fribourgeoise d’agriculture, on n’a pas encore constaté de hausse notoire du nombre de bêtes sur les marchés surveillés. «Sans doute les agriculteurs attendent-ils encore étant donné la force, ici, des filières AOP qui garantissent de bons prix pour le lait.»

Filière fromagère peu concernée

Pour l’instant, la filière fromagère n’est pas vraiment touchée en termes de production. Même si, Philippe Bardet le reconnaît, ces «prairies jaunies sont préoccupantes». Mais pour le directeur de l’Interprofession du gruyère AOP, pas question de renoncer aux 70% minimaux de fourrage provenant de l’exploitation, comme l’exige la charte de l’IPG. «On n’y dérogera pas. C’est ce qui garantit le lien au terroir.» En revanche, ajoute-t-il, il est permis de réfléchir à une baisse de la charge en bétail sur les exploitations, notamment les plus grandes…

Les agriculteurs ne sont pas restés les bras croisés, notamment dans les alpages, où ils investissent toujours plus dans l’augmentation des capacités de stockage d’eau. Depuis la sécheresse de 2015, bon nombre de projets ont d’ailleurs été lancés. Fritz Glauser place aussi ses espoirs dans des variétés végétales mieux adaptées ou des méthodes de culture différentes. «La recherche doit nous aider. Car ce qui m’inquiète, c’est de voir ces épisodes extrêmes revenir toujours plus souvent.» JnG

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