La course folle des jeunes sportifs fribourgeois

jeu, 28. mar. 2019

PAR KARINE ALLEMANN ET QUENTIN DOUSSE

SPORT-ÉTUDES. Pour Mathilde, 14 ans, le quotidien est une course effrénée. Chaque soir de la semaine, le même rituel: sa (première) journée achevée au Cycle d’orientation de Bulle, la jeune nageuse saute dans la voiture de sa maman direction Montreux. Où l’attendent ses entraîneurs pour l’échauffement, suivi de deux heures d’entraînement dans l’eau. Une douche express et le retour à la maison de Vuadens. Il est presque 21 heures lorsque Mathilde passe à table. Sa (deuxième) journée n’est pas terminée. Au programme encore, ses exercices de stretching et ses devoirs.

«Cet horaire est pour elle difficile à supporter sur toute l’année. Il lui faut un sacré moral. C’est dur physiquement aussi, rien qu’au niveau de la récupération», observe Marie-Pierre Genoud, sa maman, qui ne compte ni son temps ni les kilomètres parcourus pour permettre à sa fille d’assurer chaque semaine ses quinze heures d’entraînement. «En travaillant comme indépendante, j’ai la chance de pouvoir organiser mes journées en fonction de son programme. Mais sinon…»

Certains diront que Mathilde l’a choisie, cette doublevie. D’autres loueront le courage et la persévérance de la nageuse du Montreux-Natation, dans un canton de Fribourg qui a ardemment défendu son modèle via un rapport (publié le 13 mars dernier) critiqué mardi au Grand Conseil fribourgeois (lire ci-contre). Le statut Sport-Art-Formation (SAF), octroyé à Mathilde et 238 autres jeunes Fribourgeois, est satisfaisant à en croire le Conseil d’Etat. Reste la réalité de ces jeunes, comme Mathilde, souvent obligés de courir contre le temps pour concilier études et sport de haut niveau.

Du système en vigueur, qui dispense Mathilde des heures de sport à l’école et lui accorde une vingtaine de jours de congé dans l’année, Marie-Pierre Genoud se dit globalement «satisfaite». Mais la maman de rappeler les moult efforts requis par le sportif et son entourage pour aboutir à «une situation gérable jusqu’à présent». «Comme parents, il faut être tous les jours sous haute surveillance. Le problème de ce système, ce sont les rattrapages scolaires, qui doivent s’effectuer totalement à l’initiative du jeune. La plupart des professeurs sont compréhensifs et jouent le jeu, mais d’autres ignorent la charge que représente toute l’organisation personnelle, souligne Marie-Pierre Genoud. Et si Mathilde réussit à suivre, c’est aussi parce qu’elle est consciencieuse, autonome et ne rencontre pas de difficultés scolaires.»

Fatigués mais satisfaits

Un point relevé dans la plupart des témoignages recueillis par La Gruyère à la suite du positionnement du Conseil d’Etat: le système fribourgeois en place laisserait peu de chances aux jeunes sportifs qui peinent à l’école, faute de réels appuis scolaires, d’encadrement, et d’une meilleure coordination au niveau de la planification des cours et des évaluations notamment. Face à cette situation, le système D est souvent de rigueur. Damien Fragnière l’a vécu, lui qui patine avec les minis de Fribourg-Gottéron quand il n’est pas sur les bancs du CO de Riaz. «Je ne suis pas une étoile à l’école et, l’an dernier, j’ai eu une professeur qui ne comprenait pas ma situation avec le hockey et ne faisait rien pour m’aider, regrette le Gumefensois de 15 ans. Il a fallu me débrouiller et faire du mieux que je pouvais, en demandant de l’aide aux copains.»

D’autres jeunes au bénéfice du statut SAF décrivent heureusement un quotidien moins tourmenté. C’est le cas d’Audrey Remy, étudiante à l’Ecole de culture générale à Fribourg. La Bulloise bénéficie de deux matinées «allégées» pour s’entraîner avec les garçons, à côté des quatre entraînements en soirée avec son équipe M19 de Young Boys. «Je suis satisfaite. Mon horaire aménagé me permet de bien gérer le sport et l’école. Même si les semaines sont très intensives et fatigantes.» Un ressenti partagé par Arnaud Jungo, qui évolue avec les U15 de l’Académie Fribourg Olympic. «Il y a beaucoup de stress, c’est assez rude, confie le Charmeysan de 13 ans.

Même si c’est dur pour les devoirs, qui me prennent plus de temps, s’il est difficile de rester totalement concentré le soir à l’entraînement, je ne regrette pas mon choix. J’aime trop le basket pour arrêter!»

Aide essentielle des parents

Arnaud fait contre mauvaise fortune bon cœur. Comme Mathilde, Damien, Audrey et bon nombre d’autres sportifs fribourgeois, qui entretiennent l’espoir de faire de leur sport une profession. A peine envient-ils leur adversaire (ou coéquipier) issus de classes spéciales dans les cantons voisins. Les jeunes Fribourgeois sont comme ça: ils profitent autant que possible de leur statut SAF, qui leur assure les conditions de base pour une pratique assidue de leur sport. Et pour aller plus loin, ils comptent sur leur passion et leurs parents, rouages plus que jamais essentiels pour espérer faire carrière dans ce canton. ■


«Il est urgent qu’on se mette à niveau»

Directeur général de Fribourg-Gottéron, Raphaël Berger fait également partie de la Commission SAF, groupe d’intérêt constitué de six acteurs du sport fribourgeois. «Déçu» du rapport publié, le dirigeant de 40 ans assure ne «pas vouloir en rester là».

Quelle est votre réaction au rapport résolument positif rendu par le Conseil d’Etat?
Je suis d’abord déçu. Car lorsque notre commission avait préalablement présenté notre rapport au Service des sports, nous croyions nous rejoindre sur une majorité de mesures avancées. Sauf que, à l’arrivée, il n’y en a qu’une seule qui ressort dans le document du Conseil d’Etat: celle concernant la numérisation des cours pour faciliter le rattrapage scolaire, le grand problème du système actuel. D’autre part, ce rapport s’appuie sur des données de service et d’organisation, pas sur le retour direct des sportifs. Résultat: les conclusions ne correspondent pas à la réalité du terrain.

Quelles suites votre commission va-t-elle donner à ce document?
Nous devons encore nous réunir, la semaine prochaine je l’espère, pour nous définir plus précisément. La commission sera complétée par d’autres acteurs et l’objectif est d’aller plus loin. On ne veut pas en rester là. Les solutions applicables rapidement? Outre la numérisation des supports, il y a le regroupement des sportifs au sein de classes spécifiques, avec des horaires individualisés. Sur 17 cantons qui possèdent un système de sport-études, 13 proposent des classes spécifiques. Cela paraît être la solution aujourd’hui. Sans cela, ce sera toujours le casse-tête pour les clubs et les jeunes.

Quelles sont les répercussions de la situation actuelle pour un club comme Gottéron?
Les impacts ont lieu à deux niveaux: a) pour nos propres jeunes comme les novices, qui passent en secondaire II tout en devant répondre aux exigences sportives de semi-professionnels; b) pour la quinzaine d’espoirs recrutés à l’extérieur. Avec la situation actuelle du sport-études à Fribourg, notre club n’est jamais en pole position au moment de vendre notre projet à la famille du joueur. Ce ne sont donc pas les meilleurs éléments qui nous rejoignent. L’autre problème concerne le jeune joueur appelé avec la première équipe. Aujourd’hui, soit il doit renoncer au monde pro soit il arrête les études (dans le pire des cas). Pour FR-Gottéron, il est donc urgent qu’on se mette à niveau et même, pourquoi pas, que notre canton soit meilleur que les autres. On doit valoriser notre système dual de formation. Mais il faut pour cela réussir à faire changer rapidement un système SAF qui n’est, à l’heure actuelle, pas évolutif. QD


Un «manque d’ambition» relevé

A la suite d’un postulat déposé par Gabrielle Bourguet (pdc, Granges), Romain Collaud (plr, Massonnens) pour le volet sportif, et par Philippe Savoy (ps, Corpataux) et Laurent Dietrich (pdc, Fribourg) pour le volet artistique, le Conseil d’Etat a commandé un rapport sur le programme Sport-Art-Formation (SAF). Les députés ont pris acte de ses conclusions (présentées dans La Gruyère du 16 mars) mardi en séance du Grand Conseil. En résumé: le programme SAF fonctionne très bien.

Egalement présidente de l’Association fribourgeoise des sports, la Veveysanne Gabrielle Bourguet ne veut pas s’en contenter, elle l’a fait savoir en séance. «Le ton du rapport rédigé par le Conseil d’Etat ne me convient pas. Il laisse penser que tout va bien et ce n’est pas ce que j’entends remonter du terrain. Ce raccourci manque d’ambition.»

La députée a invité le conseiller d’Etat chargé des sports Jean-Pierre Siggen à réfléchir à quelques pistes pour le futur. Notamment la création d’une commission indépendante pour l’octroi du statut SAF, le regroupement des sportifs au sein d’une même classe ou le développement d’une plateforme numérique pour faciliter l’accès aux devoirs.

Son collègue Romain Collaud a abondé: «Dans ce rapport, Fribourg apparaît comme un élève modèle dans les possibilités offertes aux sportifs. Or, nous sommes loin du compte. Si on ne soutient pas les jeunes athlètes, le risque est grand qu’ils s’essoufflent, qu’ils finissent par arrêter le sport ou qu’ils mettent fin à leurs études de manière précoce.»

Plusieurs députés sont intervenus dans le même sens, voyant dans ce rapport un manque d’ambition et de vision. «Il fait l’éloge de lui-même, il manque d’autocritique et d’audace», a fustigé Ruedi Schlaefli (udc, Posieux). Député et proviseur au Collège Sainte-Croix – qui accueille notamment les jeunes basketteurs et basketteuses du programme SAF – Urs Perler (vert-centre gauche, Schmitten) a salué le programme pour le panel d’études complet qu’il offre aux sportifs. Néanmoins: «Le problème majeur est que, pour les élèves de 15-16 ans, la charge de travail est énorme, car ils doivent combiner les intérêts de leurs parents, de leurs clubs et de leurs professeurs. Chaque année, j’ai affaire à des élèves complètement épuisés. Il y a toujours des jeunes qui quittent ce programme pour une école mieux adaptée.»

«Méandre administratif»

Marie-France Roth Pasquier (pdc, Bulle), Yvan Hunziker (plr, Semsales) et Solange Berset (ps, Belfaux) ont eux aussi invité le Conseil d’Etat à réfléchir à des mesures. «Aujourd’hui, les parents se perdent dans un méandre administratif pour obtenir quoi? Une dispense de trois petites heures de gymnastique?» a ironisé Solange Berset, par ailleurs présidente du Club Athlétique Belfaux.

Directeur de l’Instruction publique, de la culture et du sport (DICS), le conseiller d’Etat Jean-Pierre Siggen a reconnu que «ce rapport avait ses propres limites», préférant toutefois «améliorer le système plutôt que de le changer». Et le ministre de rappeler: «Ce programme laisse tous les choix possibles, quel que soit le niveau d’études. Regrouper les élèves SAF dans des classes spécifiques reviendrait à réduire ces choix, ce que nous n’avons pas voulu faire. De plus, tous les sportifs n’ont pas les mêmes besoins en termes d’horaire d’entraînement.»

Concernant le nombre d’heures de cours obligatoires, Jean-Pierre Siggen ne veut pas de diplôme au rabais. «Et la possibilité de rallonger le temps d’études existe. Mais c’est souvent du côté des parents ou des élèves que ça coince.» KA


Et maintenant quoi?

Gabrielle Bourguet connaît bien la problématique des sportifs de pointe dans le canton. «Il ressortait d’une enquête effectuée en 2015 par l’AFS sur les besoins du sport que le programme SAF pouvait être amélioré, que de jeunes athlètes quittaient le canton, car le système était mieux ailleurs.» Dès lors, la Veveysanne et Romain Collaud ne pensent pas en rester là. «J’ai l’impression que, pour les institutions, tout est trop compliqué, regrette le député glânois. Assez rapidement, il faut définir quelle est la meilleure manière de rendre service aux jeunes athlètes et arriver avec des propositions concrètes.» Plusieurs outils politiques existent: une motion pour modifier la loi ou un mandat pour agir sur les règlements. «L’appareil politique est assez long. Même en prévoyant de rédiger un document pour cet été, nous ne pourrions pas imaginer une mise en application avant 2021.»

Le ministre des sports ayant latitude pour décider d’aménagements ou de modifications, les deux députés pourraient choisir la voie de la discussion. «Les remarques entendues au Grand Conseil sont assez convergentes, analyse Gabrielle Bourguet. Et on voit que le Conseil d’Etat n’est pas fermé. Dès lors, il s’agit pour nous de prioriser ce dont le sport a le plus besoin, puis de définir quel sera le meilleur moyen de l’obtenir. Cela ne passera pas forcément par l’instrument parlementaire.» Affaire à suivre, donc… KA


Le SAF, c’est quoi et ça fonctionne comment?

Projet pilote lancé en 2008, puis officialisé par le Grand Conseil en 2013, le programme Sport-Art-Formation (SAF) permet aux jeunes sportifs ou artistes de «bénéficier d’aménagements scolaires pour concilier au mieux leurs activités sportives ou artistiques d’un certain niveau et leurs études», présente Benoît Gisler, chef du Service cantonal des sports. Explications.

A qui s’adresse le programme?

Aux élèves de l’école secondaire I (CO) et II (collège). Des exceptions existent pour les gymnastes artistiques encore à l’école primaire ou des jeunes de plus de 20 ans en apprentissage.

Qu’est-ce que le statut SAF implique pour un jeune?

La possibilité d’aménager son programme de cours en fonction de ses entraînements. «On cherche la solution individuelle (et non les classes spécifiques) pour que chaque élève puisse garder toutes les possibilités d’études ouvertes, rappelle Benoît Gisler. Dès qu’un élève obtient un statut SAF dans une école, celle-ci doit désigner un coordinateur comme personne de référence.» Une obligation pour rester dans le programme: l’élève doit être promu.

Quels sont les aménagements possibles?

Des dispenses peuvent être accordées. Principalement pour les cours d’éducation physiques, mais pas que. «Il faut respecter un minimum de 26 heures de cours par semaine. Parfois, un jeune souhaite garder l’éducation physique, mais il demande plusieurs congés dans l’année pour participer à des compétitions. D’autres ont besoin d’un temps de pause plus long à midi pour pouvoir aller s’entraîner et certains vont juste changer d’école pour être plus proches de leur lieu d’entraînement.»

Qui décide d’attribuer le statut SAF?

Le Service cantonal du sport. «Nous étudions les demandes en fonction des conditions et des concepts définis par chaque fédération sportive. Nous suivons l’officialisation du niveau de performance par l’attribution de la Talent Card par ces fédérations. Toutefois, un élève qui n’a pas de Talent Card peut aussi entrer dans le programme SAF. Mais nous discutons toujours avec les fédérations nationales, qui sont les plus à même de déterminer le potentiel de leurs athlètes.»

La Talent Card, c’est quoi?

Elle confère aux jeunes un statut officiel d’espoirs. «Chaque fédération décide comment et à qui elle attribue ses Talent Cards, qui peuvent être nationales ou régionales.»

Combien y a-t-il de Talent Cards en Suisse et dans le canton?

En Suisse, 2800 Talent Cards nationales et 7300 régionales sont enregistrées. Dans le canton, c’est 110 nationales et 331 régionales. KA


«On a essayé, mais il faut se résoudre à aller voir ailleurs»

«Au collège, Niels (son fils) est dispensé de sport et il a pu changer deux fois une heure de cours dans la semaine, en plus des congés accordés pour certaines compétitions ou camps d’entraînement. Mais la matière des cours, elle, n’est pas allégée. Niels doit tout rattraper. Entre cela et les efforts de l’entraînement, je sens une grande fatigue chez lui. On a essayé de trouver des solutions. Mais, s’il veut profiter de ses qualités de nageur et savoir s’il est capable de percer à haut niveau, il faut se résoudre à aller voir ailleurs. Dès cet été, Niels prévoit d’intégrer le Centre national de performance (de Swiss Swimming, la fédération) à Tenero. Là-bas, il pourra se concentrer sur la natation en poursuivant son cursus d’études normal. Mais avec de nombreux aménagements dans l’horaire, qui lui permettront d’avoir davantage de récupération tout en passant de 8 à 10, voire 12 entraînements par semaine. Mon avis de président de club sur le système fribourgeois actuel? Pour moi, il s’agit de parler “d’études-sport” et non de ”sport-études“. Les aides et soutiens sont insuffisants en faveur du sport d’élite. Pour développer ce secteur, il faudrait une volonté politique que je ne ressens pas aujourd’hui. C’est dommage, car le canton perd des talents en route.» QD

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