Château-d’Œx

L’artisan qui défie le temps

Pierre Turrian est le seul chaudronnier sur cuivre de Suisse romande. De son atelier de Château-d’Œx, ses chaudrons partent loin à la ronde. Portrait d’un artisan dont la passion ne faiblit pas, après vingt-cinq ans et des millions de coups de marteau.


Pierre Turrian: «Quand on aime son métier, faire beaucoup d’heures n’est pas un problème» (J.-R. Seydoux)

«A l’aube du XXIe siècle, je défie un peu les temps modernes.» Pierre Turrian sourit, conscient de l’anachronisme de son métier. Officiellement, il n’existe même plus. Le Damounais est le dernier chaudronnier sur cuivre de Suisse romande. Il en a fait sa profession il y a vingt-cinq ans et pratique son artisanat comme au début du siècle, à deux détails près: «Aujourd’hui, il y a des chalumeaux et de meilleures brasures.»
Avec sa salopette, ses moustaches et ses bras costauds, Pierre Turrian a des airs de Cétautomatix, le forgeron du village d’Astérix. Nulle potion magique toutefois pour cet ancien lutteur de 51 ans, qui travaille seul dans son atelier de Château-d’Œx, fabriquant des chaudrons pouvant atteindre 150 kilos. Ce matin-là, il termine de nettoyer une superbe pièce de 320 litres. Une autre, plus modeste, attend déjà son tour, posée sur un pneu. Car même s’il ne les fait que sur commande, il ne connaît pas la crise. «Là, j’ai quatre à cinq mois de travail à l’avance. De plus, je suis tout le temps dérangé, par des touristes… ou des journalistes», lance-t-il en riant.
Sans compter qu’il n’y a pas que les chaudrons, dans son activité, même s’ils constituent 70% de son travail. Depuis quatre ans, Pierre Turrian s’est aussi mis à faire des sonnailles, des toupins. Reste ensuite à trouver le temps pour honorer d’autres commandes, cheminées de salon, alambics, poinçons d’église, baignoires, fonts baptismaux… Pour toutes ces œuvres, l’emplacement de Château-d’Œx se révèle idéal: «Entre la Gruyère, le Pays-d’Enhaut, le Saanenland et le Simmental, c’est une région qui fabrique beaucoup de fromages.» Ça, c’est pour la raison «commerciale». Mais son attachement au Pays-d’Enhaut a surtout des raisons de cœur: «Les Turrian sont originaires de Château-d’Œx depuis 1436. Je ne me vois pas aller ailleurs.»

Des coups et des coups
Passionné par sa profession, Pierre Turrian en connaît aussi les inconvénients: «C’est un métier bruyant, salissant et pénible.» Bruyant parce que «sur une journée de dix heures de travail, huit sont consacrées aux coups de marteau». On l’oublie parfois: un chaudron naît surtout d’une multitude de coups. Du rouleau de cuivre de départ, le chaudronnier forme un cylindre, qui est ensuite chauffé et refroidi plusieurs fois. La suite? Marteler et marteler encore, avec divers maillets en bois, en caoutchouc…

«Maniaque de la finition»
Pierre Turrian s’est même amusé à estimer que pour un chaudron de 700 litres (ceux qu’il fabrique ont entre 15 et 900 litres), il faut 600000 coups de marteau! D’où une quinzaine de jours de travail pour les plus grosses pièces. «Avec plutôt 60 heures par semaine que 42: je crois qu’un artisan est obligé de travailler plus que la normale. Mais quand on aime son métier, faire beaucoup d’heures n’est pas un problème.» Vrai que travailler seul et entièrement à la main n’augmente pas sa productivité, terme qui ne semble pas avoir sa place dans sa bouche: «Peut-être qu’il serait possible d’utiliser des machines. Mais si j’en sortais trois fois plus, ce serait pour les vendre à qui?»
Pour ce «maniaque de la finition», la qualité ne serait en outre plus garantie: «Il faut se veiller à ne pas vouloir en faire trop. La finition risquerait d’en souffrir.» D’ailleurs, son œil d’expert repère vite les chaudrons martelés à la machine. «Ils sont plus bosselés, alors que je les fais le plus lisse possible, pour que l’entretien soit plus facile.» Expert, Pierre Turrian l’est aussi par sa connaissance encyclopédique des chaudrons: «Chaque région a sa forme spécifique. En Gruyère, traditionnellement, l’angle vif était très marqué. C’est beau, mais peu pratique. En Appenzell, les chaudrons sont plutôt coniques et plats. En Valais, ils sont très profonds.»

Laisser une trace
Aujourd’hui, les chaudrons marqués P. Turrian ont à leur tour une allure bien à eux. «Mes préférés sont ceux de l’atelier Pache, de Lausanne, qui en a produit entre les années 1880 et 1910. C’est de cette forme-là que les miens se rapprochent le plus. J’ai essayé de les faire jolis et pratiques.» Ce savoir, il l’a acquis à la fois dans les livres et en réparant d’anciens chaudrons, une dizaine par année, parfois très anciens: «Le plus vieux datait de 1740!» La moustache souriante, il avoue que cette longévité fait partie des satisfactions de son métier: «Peut-être que dans cent ans on verra des pièces à Turrian dans les musées!»

Eric Bulliard / 14 septembre 2000
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