Opéra de Fribourg

Un songe d’aujourd’hui

Mieux vaut oublier l’imagerie traditionnelle: «Le songe d’une nuit d’été», opéra de Benjamin Britten présenté à Fribourg dans sa version française, s’éloigne de la forêt merveilleuse. Car, pour le metteur en scène Vincent Vittoz, les fées d’aujourd’hui sont à chercher dans les périphéries urbaines.


Pour Vincent Vittoz, le merveilleux peut aussi se cacher dans les usines désaffectées

Sur scène, une carcasse de voiture, de vieux pneus, des échafaudages. A l’aula de l’Université de Fribourg, Le songe d’une nuit d’été, opéra de Benjamin Britten créé en 1960, d’après Shakespeare, prend des airs urbains et contemporains. Parce que pour Vincent Vittoz les fées d’aujourd’hui se trouvent dans cet univers… Rencontre avec le metteur en scène français, à quelques jours de la première.

– «Le songe d’une nuit d’été», sa forêt merveilleuse et ses fées: votre mise en scène casse l’image traditionnelle…
Ce n’est pas une volonté de casser à tout prix, ni de faire moderne. Simplement, j’ai voulu remettre Le songe d’une nuit d’été dans l’esprit d’aujourd’hui. Je me suis demandé ce que représentent de nos jours les fées, ce que sont les peurs et les fantasmes inhérents aux forêts. Aujourd’hui, si des choses terribles ou étonnantes doivent se passer, c’est plutôt dans les périphéries urbaines, les squats, les lieux désaffectés, les usines vidées par le chômage, où on est un peu en marge de la société. Et je trouvais intéressant de considérer les fées comme des êtres réels: il suffit de regarder autour de soi, d’être à l’écoute des gens pour se rendre compte qu’on peut côtoyer des fées tous les jours.

– Un tel univers ne paraît-il pas moins propice à la rêverie?
Je ne pense pas parce que j’espère rester fidèle à l’esprit de Shakespeare et de Britten: je ne traite pas ces êtres de manière caricaturale. Ils sont en regard de la société. Ils jugent et essaient d’intervenir dans les histoires amoureuses de cette bourgeoisie qui débarque dans ce lieu. Ils ont aussi leurs rapports humains, leurs propres conflits intérieurs. Je les ai un peu traités comme une société tribale, qui se reconnaît par des tatouages, des codes vestimentaires. Les gens ne voient pas ces fées alors qu’elles influent sur leur quotidien et sur leur comportement. Quant au côté onirique… on s’est amusé à rendre magique un lieu quotidien: le capot d’une car- casse de voiture se lève, de la lumière en sort, il y a des lumières phosphorescentes, de la fumée… La féerie vient également de l’imagination du spectateur, à qui je laisse le soin de remplir les cases vides.

– A lui aussi de déterminer le lieu précis… C’est pareil: est-ce que c’était un garage? Un parking d’usine?
On n’a pas voulu noter la fonction de ce lieu. En fait, c’est l’endroit où les artisans ont travaillé quand cette contrée n’était pas encore au chômage. Mais ces artisans sont de l’école Full Monty: ils veulent exister encore, quoi qu’il arrive. Comme il n’y a plus de travail, ils montent une pièce pour prouver au duc d’Athènes, c’est-à-dire au notable du coin, celui qui a fermé les usines, qu’ils sont encore là, vivants, avec leur identité. Avec Philippe Léonard, le scénographe, nous nous comprenons à demi-mot. J’avais envie de hauteur, d’échafaudages, d’un lieu à l’abandon, mais avec des possibilités d’ouverture. Il a pris tout ça et dans ce lieu qui n’est vraiment pas facile à décorer, il a fait un travail qui me convient parfaitement.

– Craignez-vous les réactions du public?
Non, parce que j’ai essayé d’être sincère avec moi-même et avec l’opéra de Britten. Je ne vois plus Le songe autrement. Bien sûr, certains n’entreront pas dans cet univers, mais c’est le propre d’une œuvre artistique: c’est une manière de le présenter, pas une version définitive. Mais je suis assez confiant: peut-être que les spectateurs seront surpris au début. Après, j’espère qu’ils seront pris par la musique, l’interprétation des chanteurs et cette présentation qui pour moi est poétique, jamais provocante. Avec un tel lieu, on aurait pu s’amuser à faire du philtre d’amour une seringue, mais je n’en avais aucune envie: c’était entrer dans une mise en scène gadget, qui aurait rabaissé la hauteur de la musique et du propos.

– Monter une œuvre du XXe siècle, était-ce un défi supplémentaire, alors que la musique contemporaine est réputée difficile?
Non: la musique est tellement géniale, les situations tellement pleines et bien écrites que je trouve même que c’est plus facile à mettre en scène que des Offenbach, par exemple. Ici, jamais les chanteurs ne s’arrêtent pour chanter. Ils sont toujours en action, alors qu’il y a énormément d’ouvrages du XIXe siècle où la situation s’arrête pour un air. C’est un autre genre, qui n’est pas désagréable, mais je trouve ça plus facile à monter. Surtout, je l’ai monté comme du théâtre: la musique elle-même est écrite théâtralement. Elle n’est pas illustrative mais à l’écoute de ce qui se passe. Chacun des trois mondes, celui des fées, des artisans et des amoureux, a sa propre orchestration, son autonomie, sa rythmique. Il suffit d’être à l’écoute de la situation, des personnages, et ça se met en scène tout seul!

– Votre travail de metteur en scène est-il différent avec des jeunes chanteurs?
Ce n’est pas toujours facile: ils ont besoin d’être mis en confiance. Ils ont souvent peu de pratique de la scène: à certains, il faut tout apprendre. Quand on travaille avec des chanteurs plus expérimentés, ils proposent beaucoup plus. Là, ils sont en attente, dans un premier temps, ce qui vous pousse dans vos retranchements. On est obligé de leur montrer des choses, de leur donner matière. C’est parfois un peu long, un peu frustrant aussi, mais quand on voit un chanteur qui commence à se révéler, c’est génial. Et cette équipe-là est formidable, avec une très grande volonté. Bien sûr, ça restera des jeunes chanteurs, avec des maladresses qui peuvent donner un autre charme au spectacle. On voit des gens vrais, avec leurs qualités, leurs manques…

Les douze représentations:
– Fribourg, aula de l’Université (location 323 25 55): le 31 décembre à 19 h, les 5, 12, 17 et 19 janvier à 19 h 30, les 7, 14 et 21 janvier à 17 h.
– Guin, Podium (location 492 04 04 ou 323 25 55): les 24 et 26 janvier à 19 h 30.
– Morges, Théâtre de Beausobre (location 021/804 97 16): le 4 février à 17 h.
– Vevey, Théâtre (location 021/923 60 55): le 9 février à 20 h.

Propos recueillis par Eric Bulliard / 28 décembre 2000