Attentats aux USA

Ben Laden, coupable idéal?

Alors qu’une intervention américaine semble se préparer, aucune preuve incontestable de la culpabilité de Ben Laden n’a encore été apportée. Pris entre un sentiment de fraternité à l’égard de ses coreligionnaires et son dégoût de l’intégrisme, Tariq Ramadan, un citoyen suisse de religion musulmane, reste circonspect. Pour ce professeur de philosophie, chargé du cours d’islamologie à l’Université de Fribourg, il faut éviter de confondre terrorisme et islam.


«La probabilité est grande, mais quelques questions demeurent sans réponse», estime Tariq Ramadan en évoquant l’implication de Ben Laden
dans les attentats contre les Etats-Unis. Beaucoup d’Afghans, eux, n’ont pas attendu ces réponses pour quitter Kaboul

– Ben Laden est-il bien le principal responsable des récentes attaques contre New York?
Tariq Ramadan: Jusqu’à maintenant, les enquêteurs n’ont pas apporté de preuves définitives et claires de sa culpabilité. La probabilité est grande, mais quelques questions demeurent sans réponse: la différence entre l’extrême sophistication en amont et le cumul des maladresses après l’attentat est impressionnante. Pourquoi laisser de pareilles traces et ne pas revendiquer ces attentats? Il y a encore trop d’incohérences pour que l’on puisse déjà désigner définitivement les coupables. Mais quels qu’ils soient, Ben Laden ou un autre, il faut qu’on les trouve et qu’on les juge.

– Pourtant, ce ne serait pas la première fois que des extrémistes musulmans commettent un attentat…
Bien sûr que non, mais en l’occurrence il faut aussi se demander «à qui profite le crime». Aucune cause arabe ou islamique ne tirera profit de ces événements, au contraire: les peuples et tous les musulmans vont en pâtir. Quant à ceux que l’on a identifiés comme les auteurs, ils buvaient, sortaient en boîte et ne pratiquaient pas. Curieux extrémistes religieux. Je m’interroge: Ben Laden n’est peut-être qu’un épouvantail utile comme l’est Saddam Hussein. La représentation
diabolique que l’on en fait sert peut-être d’autres desseins géostratégiques, économiques ou politiques. Il ne faut rien simplifier.

– En cas d’attaque américaine sur l’Afghanistan faut-il craindre des actes violents de la part de vos coreligionnaires qui vivent en Europe?
Je ne pense pas qu’ils s’exprimeront par la violence. Par contre, ils risquent de manifester publiquement, avec d’ailleurs le soutien de citoyens non musulmans, leur déception et leurs critiques à l’égard de l’Amérique et également à l’égard de la soumission totale des Etats européens. Les gens qui, un peu partout, s’opposent à la logique de guerre prônée par M. Bush sont de plus en plus nombreux. Les musulmans ne sont donc pas les seuls à dénoncer les graves dérives que peut entraîner une attaque sur l’Afghanistan.

– Peut-on s’attendre à un embrasement du Moyen-Orient à court terme?
Je ne crois pas. Les autorités du Pakistan, de l’Egypte ou de l’Arabie saoudite sont les fidèles alliés de l’Amérique. Même si les citoyens de ces pays se sentent solidaires des Afghans et veulent leur manifester concrètement leur solidarité, ils ne pourront le faire que de façon très policée, car tous ces régimes sont très répressifs.
Le plus grand risque, au fond, c’est que, quelle que soit l’issue de cette crise, les gouvernements dictatoriaux de la région vont encore accroître leur répression au détriment de leurs opposants. Il leur suffira désormais de brandir l’épouvantail de «l’islamisme» pour se débarrasser de toute opposition, même légitime.

– Les Etats-Unis vont-ils tolérer les taliban encore longtemps?
On peut imaginer deux scénarios sur leur avenir en Afghanistan. Dans le meilleur des cas, ils seront chassés du pouvoir par l’intervention directe ou indirecte des Américains. Mais la question que les stratèges occidentaux se posent déjà est: qui mettre à leur place afin d’éviter une énième guerre civile à un pays qui n’a connu que cela depuis dix ans? C’est pourquoi il est tout aussi envisageable qu’ils se maintiennent au pouvoir encore quelques années, le temps de justifier une présence américaine dans la région. Les ressources pétrolières de l’Asie centrale sont proches et on se trouve à côté du Pakistan et de l’Iran. Les enjeux sont de taille. Souvenons-nous de ce qui s’est passé avec l’Irak. Les Etats-Unis peuvent avoir besoin d’ennemis pour justifier leur présence!

Propos recueillis par Nicolas Geinoz / 22 septembre 2001

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