Cétait
le 24 octobre 1971, sur le circuit automobile de Brands Hatch (Angleterre),
lors dune course ne comptant pas pour le championnat du monde.
Sorti de la piste «pour une raison qui na jamais été
complètement élucidée», selon son biographe
Jacques Deschenaux, Jo Siffert est mort asphyxié dans lincendie
de son bolide retourné. Il avait 35 ans. Cette mort tragique
et les funérailles grandioses qui suivirent, à Saint-Nicolas,
ont gravé dans la mémoire des Fribourgeois la figure du
coureur. Parallèlement, un récit corrosif de Niklaus Meienberg
la fixée dans la littérature. Trente ans après,
comment évaluer ces représentations?
Seppi, Joseph,
Jo
La vie de Siffert, Meienberg en a fait une métaphore de Fribourg
en son temps: «Qui veut comprendre Siffert doit connaître
Fribourg, et toute la boutique.» Un texte beau comme une image
dEpinal, et ni plus ni moins véridique. Résumons.
Ville et société sont symbolisées par le va-et-vient
du funiculaire entre une Haute froidement dominante et une
Basse chaleureuse, mais écrasée: aux pauvres, les riches
font seulement cadeau de leur merde. Lemprise du clergé
renforce les pesanteurs sociales, le paternalisme patricien relaie le
cynisme patronal et la morgue universitaire. En se hissant dans les
beaux quartiers par son culot, par son talent, par son mariage enfin,
le héros populaire Siffert issu de la Basse révèle
aux yeux du lecteur toute la stratigraphie fribourgeoise. Cest
un morceau de bravoure. Il faut en prendre et en laisser.
Assurément, beaucoup de ses compatriotes se sont reconnus dans
cet homme à la trajectoire exceptionnelle sans même que
les effleure lidée dune revanche sociale. Siffert
inspirait aux Fribourgeois une fierté tout imprégnée
daffection. Les contemporains peuvent certifier que le héros
leur est demeuré proche, quà travers ses avatars
successifs Seppi, Joseph, Jo il sest gardé
jusquà la fin de tout snobisme. On savait aussi par quel
travail obstiné le tape-tôle bolze fou de vitesse avait
construit sa carrière sportive, son environnement professionnel,
et finalement son aisance financière, sa fortune pour parler
franchement. Loin du trait incisif de Meienberg, voici donc limage
dun Siffert édifiant. Lexemple même, dixit
le Conseil dEtat dans son hommage funèbre, «du succès
qui naît dune volonté inébranlable et dun
travail incessant».
En dernière analyse, la survie de Siffert dans la mémoire
fribourgeoise a profité du relais formidable assuré par
Jean Tinguely, qui compta parmi ses amis. Tout y a concouru, la passion
du sculpteur pour la mécanique et le sport automobile, une certaine
parenté desprit quil avait avec le pilote, un vécu
partagé (enfance pauvre, vie nomade, gloire mondiale), et jusquà
létrange symétrie finale dobsèques
jetant la ville entière dans la rue. La fontaine des Grand-Places
exprime cela très bien. En regardant ce poétique assemblage
de ferraille et de tuyaux cracher de leau dans la lumière,
même ceux qui ne savent rien de Siffert ni de Tinguely comprennent
que ces deux-là
devaient bien se comprendre.
La passion et
le métier
Ainsi la mémoire de Siffert et son culte éclairent lévolution
sociale de Fribourg dans les années 1960, illustrent le sentiment
identitaire des citadins. Ce sont des enjeux bien réels, mais
qui ne dépassent pas le cadre local. Dautres éléments,
partant de là, poussent la réflexion vers des horizons
plus larges.
Le canton a produit trois coureurs de classe internationale: laristocrate
Toulo de Graffenried, un vétéran des circuits davant-guerre
qui fréquente encore les paddocks; le bourgeois Benoît
Musy, mort en course (Grand Prix de Paris, 1956); et le prolétaire
Jo Siffert, impressionné par Musy au point davoir repris
le dessin de son casque, rouge à croix blanche. A ce
decrescendo
social correspond une évolution radicale du sport automobile,
jadis loisir de gentleman, naguère métier de seigneur,
aujourdhui business industrialisé. La trajectoire de Siffert
sinscrit à une période charnière entre la
course-passion et la course-boulot, entre lépopée
et le marketing. On trouvait encore sur les circuits des fils à
papa, mais les pilotes dusine envahissaient déjà
les grilles de départ. Lui relevait dun troisième
type, impossible à concevoir aujourdhui compte tenu de
la démence financière où baigne la F1. «Il
a été, commente Jacques Deschenaux, le dernier pilote
indépendant, membre dune écurie indépendante,
à gagner un Grand Prix, celui dAngleterre en 1968.»
Cétait en somme le dernier des Mohicans, un sportif-entrepreneur
travaillant comme un fou pour tenir son rang sur les pistes. «Quelques
semaines avant sa mort, rappelle Deschenaux, il avait encore gagné
le Grand Prix dAutriche, et on le comptait parmi les candidats
sérieux au titre mondial pour 1972. Sous contrat chez BRM pour
la Formule 1, chez BMW pour la Formule 2, chez Porsche pour les courses
den-durance (tiens, cest vrai, on sétonne quil
nait pas gagné les Vingt-Quatre Heures du Mans), il écumait
encore les circuits américains (Can Am), et le reste du temps
il faisait marcher, fort bien dailleurs, son garage à Fribourg.
Quand on songe à ce quest aujourdhui la vie dun
pilote de F1, on se pince.
Nicolas Meienberg,
«Jo Siffert (1936-1971)», Tages-Anzeiger Magazin
1972,
N° 5; repris in Reportages en Suisse, Genève, Editions
Zoé, 1977.
Jacques Deschenaux, Jo Siffert. Tout pour la course, Solar Sport.
Du 26 au 28 octobre, Forum-Fribourg accueillera une quinzaine de voitures
de compétition pilotées par Jo Siffert
Jean
Steinauer /
16 octobre 2001
