Schefferville, nord-est
du Québec. Un hydravion décolle en direction de la rivière
George. Grisés, impatients, les passagers observent du ciel la
mosaïque de rivières, de lacs et de toundra qui défile
sous les ailes. Bouffée daventure: le Grand-Nord sera bientôt
à portée de canoë; dans quelques heures la civilisation
ne sera plus. Juste le camp de base, les caribous, la chasse, et peut-être
la fulgurance dune flèche.
«Tous ceux qui goûtent au Grand-Nord y retournent»,
raconte le Sâlois Pascal Dénervaud, lesprit encore
bruissant dune expédition récente. Depuis quelques
années, le multiple champion suisse de tir à larc
enchaîne les voyages dans la région (voir ci-dessous).
Toujours avec des amis, pour partager cette émotion qui palpite
encore dans son récit.
Première étape: trouver un pourvoyeur attaché à
un domaine de chasse. Il organisera le vol en hydravion, procurera le
guide, soccupera des tâches dintendance et dadministration.
Pour un groupe de six chasseurs aguerris et entraînés.
Arrivé au camp, on pose donc pour une semaine son sac et ses
soucis dans une large tente carrée. Le confort est spartiate,
mais le fourneau de fonte plutôt cossu. Première nuit dans
le sac de couchage, ce dernier oripeau du monde moderne, puis déjeuner
copieux aux aurores ce sera le seul repas réel jusquau
soir. Enfin lon revêt lindispensable tenue de camouflage,
aux odeurs scrupuleusement maîtrisées (voir ci-contre).
En marche.
Encagoulés, sac et pack de survie au dos, arc et carquois sur
lépaule, les chasseurs se dispersent par paire dans la
toundra. Ils sen vont cheminant le jour durant, côte à
côte à cent mètres de distance, sur un rythme binaire
fait de marche et daguets. Alentour, aucune route, aucun sentier,
aucun repère. Que de la rocaille, du lichen, de la neige, parfois
des arbres rabougris enterrés dans un creux de vallée.
Un paysage atemporel que sillonnent sans trêve plus dun
million de caribous sauvages.
Ouvrir lil,
le bon
Troupeau repéré, justement. Le signal est furtivement
donné par gestes. On encoche une flèche. Laction
de chasse débute. Objectif: sapprocher impérativement
à moins de 20 mètres du gibier au-delà,
le risque de blessure est trop grand. Contrainte: ne pas flécher
un gibier en pleine course ou sur ses gardes. Il faut donc pénétrer
dans les trois cercles de sécurité de lanimal
les cercles balayés par la vue, louïe et lodorat
sans déclencher lalerte. Pour ne pas finir bredouille
bien sûr, mais aussi pour éviter la simple blessure du
gibier, ou même une confrontation. «Une balle peut arrêter
la charge dun animal, mais pas une flèche.»
Un arbre étrange
Lapproche des caribous est difficile, car le troupeau se déplace
constamment. «Linterception est la meilleure stratégie.
Il faut anticiper le parcours des bêtes, repérer un gué,
un passage entre des lacs.» Et sapprocher face au vent,
sans faire rouler les pierres, en restant immobile car lanimal
repère le mouvement. Avec de la chance, quelques bêtes
curieuses viendront jeter un il, à distance respectable.
«Durant lapproche, qui dure parfois plus dune heure,
je suis tendu à lextrême. Tous mes sens sont en éveil,
je retrouve un peu linstinct du prédateur.» De fait,
le chasseur est si proche de lanimal quil sent son odeur,
entend son souffle, voit ses flancs bouger et distingue même le
poil. Cette proximité procure un sentiment de communion et donne
presque au geste ultime du tireur une dimension sacrée: «Comme
si la nature accordait une offrande.»
Reste à décocher. On vise au défaut de lépaule,
pour atteindre les zones vitales. Ladrénaline monte, le
cur semballe. Tétanisés, certains ne parviennent
pas à tendre la corde. «Pour armer, la maîtrise de
soi est absolument décisive. Je me concentre sur mon geste, qui
doit être un tir parfait.»
Lanimal traversé de part en part tombe moins de dix secondes
après limpact. «Dans lintervalle, il continue
paisiblement à marcher ou à manger. Il ne semble ressentir
aucune douleur et seffondre comme si rien ne sétait
passé. Les Indiens ont coutume de dire dune bête
fléchée: Elle est morte, mais elle ne le sait pas
encore. Cest une formule très juste.»
Festin de chasseur
Mais le plus souvent, le chasseur rentre la gibecière vide. Repéré.
«Le gibier a vraiment toutes ses chances. Le tir à larc
nest pas fait pour les amateurs de trophées.» Quant
à lanimal seulement blessé incident exceptionnel
il est suivi à la jumelle et rattrapé.
Un archer peut tirer deux caribous pendant la saison de chasse
août et septembre. Le gibier mort est vidé sur place et
transporté au camp. Mais comme le transport et les taxes de douanes
sont coûteux, et que la vente sur place est proscrite par la loi,
la viande est le plus souvent offerte au pourvoyeur. Qui la servira
rassise à souhait au groupe suivant.
Mais seulement le soir venu, après une journée démotions,
lorsque les chasseurs se retrouvent autour du fourneau de fonte. Silhouettes
sombres découpées sur la toile lumineuse de la tente.
Perdues dans limmensité.
Une
affaire dinstinct
La tenue de camouflage du chasseur à larc ne leurre
pas seulement la vue. Comme le reste du matériel, elle est soigneusement
étudiée: le tissu au feuillage finement dessiné
ne frémit pas, ne laisse pas échapper un seul cliquetis.
Pas même une odeur: une aspersion de produits permet de cacher
les senteurs, ou dajouter un parfum de terre, un effluve de résineux,
une touche durine pour les bottes. «Personnellement, je
traite ma tenue avec un produit qui détruit les odeurs. Et je
me lave avec un savon spécial.» Pas de musc dhomme
donc, encore moins dafter-shave.
Et larc? Le commun des tireurs choisit un arc à poulie
équipé dun viseur. Mais Pascal Dénervaud
opte pour larc à courbure. Dune poussée de
65 livres, il projette la flèche à la vitesse de 60 à
80 m/s (soit 210 à 290 km/h). «Comme je préfère
le tir instinctif sans viseur, jutilise le même arc quen
compétition. Il mest familier: je peux décocher
en trois secondes. Et un arc à courbure ne se dérègle
pas.»
Quant aux flèches, réutilisables, elles sont faites dun
tube en aluminium parfois allié à du carbone, voire en
cèdre ou en érable, et coiffé dune lame de
chasse en acier, à deux ou plusieurs tranchants. Le tout savamment
assemblé par le champion sâlois.
Le
museau dans le vent
Encore interdite en Suisse, la chasse à larc connaît
depuis quelques années un essor important en Europe. En 1995,
la France comptait par exemple 500 chasseurs archers fédérés:
ils sont aujourdhui 11000. Comme souvent, lAmérique
du Nord a une longueur davance. On y recense plus de cinq millions
de bowhunters. La clientèle des pourvoyeurs canadiens vient dailleurs
à 98% du continent.
Marché oblige, la presse américaine consacrée à
la chasse à larc est abondante. Cest précisément
une revue qui a contaminé Pascal Dénervaud lors dun
voyage au Canada, en 1989. De retour sous nos latitudes, le Sâlois
sinscrit aussitôt à lArc Club du Moléson.
Commence une progression régulière, avec lobtention
du permis de chasse en France en 1993, puis du permis de chasse à
larc lannée suivante.
Le carquois intact
Depuis 1995, il sest rendu à huit reprises au Canada. Dans
le Grand- Nord québécois, pour traquer avec succès
le caribou. Mais aussi dans les forêts des Appalaches, à
laffût dun cerf de Virginie et de petit gibier (lièvre,
lagopède, gélinotte). Enfin dans les Laurentides, pour
rencontrer un ours noir à lodorat trop développé.
«Je suis arrivé à distance de tir après 1
h 30 dapproche. Mais lours sest dressé sur
ses pattes. Il a humé lair et sest enfui.»
Durant trois voyages estimés à 4000 francs lun,
avion non compris Pascal Dénervaud na pas porté
la main au carquois. Quelques voyages en France en quête
de cerfs et de sangliers se sont également révélés
infructueux.
Multiple champion
En parallèle, le Sâlois sest constitué un
impressionnant palmarès en compétition. Champion suisse
de tir en forêt sur cible animalière auprès de la
Field archery association Switzerland en 1997, 1998 et 2000, il a aussi
décroché ce titre auprès de lAssociation
suisse de tir à larc en 2000 et 2001. Modeste, Pascal Dénervaud
réserve ses médailles dans une boîte en carton.
«Pour moi, la chasse compte plus que la compétition. Je
pense my consacrer plus encore à lavenir.»
Stéphane Sanchez /
18 décembre 2001
