Chasse à l’Arc

Approcher la lisière du sacré

La chasse à l’arc: une pratique à la fois ancestrale et sophistiquée, interdite en Suisse, mais déjà répandue en Europe et aux Etats-Unis. Le champion sâlois Pascal Dénervaud fait partie des mordus. Intarissable, il raconte ses voyages dans la toundra québécoise.


Approche précautionneuse, proximité quasi surnaturelle du gibier: des aspects essentiels de la chasse à l’arc qui ont séduit Pascal Dénervaud (J.-R. Seydoux)

Schefferville, nord-est du Québec. Un hydravion décolle en direction de la rivière George. Grisés, impatients, les passagers observent du ciel la mosaïque de rivières, de lacs et de toundra qui défile sous les ailes. Bouffée d’aventure: le Grand-Nord sera bientôt à portée de canoë; dans quelques heures la civilisation ne sera plus. Juste le camp de base, les caribous, la chasse, et peut-être la fulgurance d’une flèche.
«Tous ceux qui goûtent au Grand-Nord y retournent», raconte le Sâlois Pascal Dénervaud, l’esprit encore bruissant d’une expédition récente. Depuis quelques années, le multiple champion suisse de tir à l’arc enchaîne les voyages dans la région (voir ci-dessous). Toujours avec des amis, pour partager cette émotion qui palpite encore dans son récit.
Première étape: trouver un pourvoyeur attaché à un domaine de chasse. Il organisera le vol en hydravion, procurera le guide, s’occupera des tâches d’intendance et d’administration. Pour un groupe de six chasseurs aguerris et entraînés.
Arrivé au camp, on pose donc pour une semaine son sac et ses soucis dans une large tente carrée. Le confort est spartiate, mais le fourneau de fonte plutôt cossu. Première nuit dans le sac de couchage, ce dernier oripeau du monde moderne, puis déjeuner copieux aux aurores – ce sera le seul repas réel jusqu’au soir. Enfin l’on revêt l’indispensable tenue de camouflage, aux odeurs scrupuleusement maîtrisées (voir ci-contre). En marche.
Encagoulés, sac et pack de survie au dos, arc et carquois sur l’épaule, les chasseurs se dispersent par paire dans la toundra. Ils s’en vont cheminant le jour durant, côte à côte à cent mètres de distance, sur un rythme binaire fait de marche et d’aguets. Alentour, aucune route, aucun sentier, aucun repère. Que de la rocaille, du lichen, de la neige, parfois des arbres rabougris enterrés dans un creux de vallée. Un paysage atemporel que sillonnent sans trêve plus d’un million de caribous sauvages.

Ouvrir l’œil, le bon
Troupeau repéré, justement. Le signal est furtivement donné par gestes. On encoche une flèche. L’action de chasse débute. Objectif: s’approcher impérativement à moins de 20 mètres du gibier – au-delà, le risque de blessure est trop grand. Contrainte: ne pas flécher un gibier en pleine course ou sur ses gardes. Il faut donc pénétrer dans les trois cercles de sécurité de l’animal – les cercles balayés par la vue, l’ouïe et l’odorat – sans déclencher l’alerte. Pour ne pas finir bredouille bien sûr, mais aussi pour éviter la simple blessure du gibier, ou même une confrontation. «Une balle peut arrêter la charge d’un animal, mais pas une flèche.»

Un arbre étrange
L’approche des caribous est difficile, car le troupeau se déplace constamment. «L’interception est la meilleure stratégie. Il faut anticiper le parcours des bêtes, repérer un gué, un passage entre des lacs.» Et s’approcher face au vent, sans faire rouler les pierres, en restant immobile – car l’animal repère le mouvement. Avec de la chance, quelques bêtes curieuses viendront jeter un œil, à distance respectable.
«Durant l’approche, qui dure parfois plus d’une heure, je suis tendu à l’extrême. Tous mes sens sont en éveil, je retrouve un peu l’instinct du prédateur.» De fait, le chasseur est si proche de l’animal qu’il sent son odeur, entend son souffle, voit ses flancs bouger et distingue même le poil. Cette proximité procure un sentiment de communion et donne presque au geste ultime du tireur une dimension sacrée: «Comme si la nature accordait une offrande.»
Reste à décocher. On vise au défaut de l’épaule, pour atteindre les zones vitales. L’adrénaline monte, le cœur s’emballe. Tétanisés, certains ne parviennent pas à tendre la corde. «Pour armer, la maîtrise de soi est absolument décisive. Je me concentre sur mon geste, qui doit être un tir parfait.»
L’animal traversé de part en part tombe moins de dix secondes après l’impact. «Dans l’intervalle, il continue paisiblement à marcher ou à manger. Il ne semble ressentir aucune douleur et s’effondre comme si rien ne s’était passé. Les Indiens ont coutume de dire d’une bête fléchée: “Elle est morte, mais elle ne le sait pas encore.” C’est une formule très juste.»

Festin de chasseur
Mais le plus souvent, le chasseur rentre la gibecière vide. Repéré. «Le gibier a vraiment toutes ses chances. Le tir à l’arc n’est pas fait pour les amateurs de trophées.» Quant à l’animal seulement blessé – incident exceptionnel – il est suivi à la jumelle et rattrapé.
Un archer peut tirer deux caribous pendant la saison de chasse – août et septembre. Le gibier mort est vidé sur place et transporté au camp. Mais comme le transport et les taxes de douanes sont coûteux, et que la vente sur place est proscrite par la loi, la viande est le plus souvent offerte au pourvoyeur. Qui la servira rassise à souhait au groupe suivant.
Mais seulement le soir venu, après une journée d’émotions, lorsque les chasseurs se retrouvent autour du fourneau de fonte. Silhouettes sombres découpées sur la toile lumineuse de la tente. Perdues dans l’immensité.

Une affaire d’instinct
La tenue de camouflage du chasseur à l’arc ne leurre pas seulement la vue. Comme le reste du matériel, elle est soigneusement étudiée: le tissu au feuillage finement dessiné ne frémit pas, ne laisse pas échapper un seul cliquetis.
Pas même une odeur: une aspersion de produits permet de cacher les senteurs, ou d’ajouter un parfum de terre, un effluve de résineux, une touche d’urine pour les bottes. «Personnellement, je traite ma tenue avec un produit qui détruit les odeurs. Et je me lave avec un savon spécial.» Pas de musc d’homme donc, encore moins d’after-shave.
Et l’arc? Le commun des tireurs choisit un arc à poulie équipé d’un viseur. Mais Pascal Dénervaud opte pour l’arc à courbure. D’une poussée de 65 livres, il projette la flèche à la vitesse de 60 à 80 m/s (soit 210 à 290 km/h). «Comme je préfère le tir instinctif sans viseur, j’utilise le même arc qu’en compétition. Il m’est familier: je peux décocher en trois secondes. Et un arc à courbure ne se dérègle pas.»
Quant aux flèches, réutilisables, elles sont faites d’un tube en aluminium parfois allié à du carbone, voire en cèdre ou en érable, et coiffé d’une lame de chasse en acier, à deux ou plusieurs tranchants. Le tout savamment assemblé par le champion sâlois.

Le museau dans le vent
Encore interdite en Suisse, la chasse à l’arc connaît depuis quelques années un essor important en Europe. En 1995, la France comptait par exemple 500 chasseurs archers fédérés: ils sont aujourd’hui 11000. Comme souvent, l’Amérique du Nord a une longueur d’avance. On y recense plus de cinq millions de bowhunters. La clientèle des pourvoyeurs canadiens vient d’ailleurs à 98% du continent.
Marché oblige, la presse américaine consacrée à la chasse à l’arc est abondante. C’est précisément une revue qui a contaminé Pascal Dénervaud lors d’un voyage au Canada, en 1989. De retour sous nos latitudes, le Sâlois s’inscrit aussitôt à l’Arc Club du Moléson. Commence une progression régulière, avec l’obtention du permis de chasse en France en 1993, puis du permis de chasse à l’arc l’année suivante.

Le carquois intact
Depuis 1995, il s’est rendu à huit reprises au Canada. Dans le Grand- Nord québécois, pour traquer avec succès le caribou. Mais aussi dans les forêts des Appalaches, à l’affût d’un cerf de Virginie et de petit gibier (lièvre, lagopède, gélinotte). Enfin dans les Laurentides, pour rencontrer un ours noir à l’odorat trop développé. «Je suis arrivé à distance de tir après 1 h 30 d’approche. Mais l’ours s’est dressé sur ses pattes. Il a humé l’air et s’est enfui.»
Durant trois voyages – estimés à 4000 francs l’un, avion non compris – Pascal Dénervaud n’a pas porté la main au carquois. Quelques voyages en France – en quête de cerfs et de sangliers – se sont également révélés infructueux.

Multiple champion
En parallèle, le Sâlois s’est constitué un impressionnant palmarès en compétition. Champion suisse de tir en forêt sur cible animalière auprès de la Field archery association Switzerland en 1997, 1998 et 2000, il a aussi décroché ce titre auprès de l’Association suisse de tir à l’arc en 2000 et 2001. Modeste, Pascal Dénervaud réserve ses médailles dans une boîte en carton. «Pour moi, la chasse compte plus que la compétition. Je pense m’y consacrer plus encore à l’avenir.»

Stéphane Sanchez / 18 décembre 2001

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