Alexandre Jollien
Apprenti du métier d’homme

Révélé par son premier livre, Alexandre Jollien revient sous le feu des projecteurs avec «Le métier d’homme». L’auteur y poursuit son «combat joyeux» pour transformer une faiblesse infligée en une force créée. Son humanisme, il le partagera avec le public, ce mercredi à Bulle.


Alexandre Jollien: «Ce que la plupart des gens perçoivent, c’est l’étrangeté des gestes, la lenteur des paroles, la démarche qui dérange. Ce qui se cache derrière, ils le méconnaissent»
(C. Dutoit)

Entre un déplacement à Paris, un autre à Barcelone et de multiples interviews, Alexandre Jollien a juste eu le temps de fêter son 27e anniversaire chez lui, à La Tour-de-Peilz. Pour quelqu’un qui n’avait jamais voyagé auparavant, «ou seulement pour aller à la mer», le jeune auteur a vu son quotidien bouleversé depuis la publication, en 1999, de L’éloge de la faiblesse. A peine paru, son deuxième ouvrage, Le métier d’homme connaît un succès encore plus retentissant. Rencontre avec ce futur licencié en philosophie de l’Uni de Fribourg, qui s’obstine à «rester debout» sur un chemin pavé d’incompréhension et de souffrance.

– Un premier livre, maintenant un deuxième, et la célébrité est déjà au rendez-vous…
La célébrité est toute relative. Quand on écrit un livre, c’est tout de même dans l’espoir d’avoir des lecteurs. Mais il est vrai que la reconnaissance fait du bien. Elle me permet aussi de rencontrer beaucoup de gens. Cependant, les difficultés quotidiennes que pose mon handicap restent les mêmes qu’auparavant. Les gens croient aussi que je suis devenu riche, ce qui n’est vraiment pas le cas! Certains, qui souhaitent être publiés, m’envoient même des manuscrits.

– Comment êtes-vous venu à l’écriture?
Avant de penser à écrire, j’ai lu. Beaucoup. Puis, j’ai voulu développer mon style propre. Je ne pense pas que l’on s’improvise écrivain. Aujourd’hui, c’est la grande mode des témoignages et je suis un peu contre cela. Comme je ne voulais faire ni une autobiographie, ni un traité de philosophie, j’ai utilisé ces deux parcours comme source de réflexion.

– Votre handicap vous a-t-il permis de développer une plus grande sensibilité ou réceptivité?
Je dirais que «grâce» à mon handicap, il y a une certaine urgence à développer des aptitudes. Ce qui ne veut pas dire qu’un handicap engendre systématiquement cela. Une constellation d’aides est requise. L’entourage et l’éducation, par exemple, comptent beaucoup dans l’évolution. La souffrance ne grandit pas, c’est ce qu’on en fait qui peut grandir l’individu. Nul besoin de souffrir pour s’épanouir.

– Espérez-vous que vos écrits contribuent à une plus grande tolérance envers les personnes handicapées?
Je ne sais pas si je contribuerai à changer le regard des gens. Ce n’est pas à moi de le dire, mais je l’espère, bien sûr. J’aime donner de la joie aux autres et si je suscite des émotions, une prise de conscience, alors tant mieux.

– Quels projets avez-vous pour ces prochaines années?
Je vais finir mon mémoire sur Boèce et le problème de la souffrance. Pour l’instant, je donne beaucoup de conférences, ce qui me prend du temps, mais ce n’est pas un métier! J’aimerais trouver un travail dans l’écriture, mais l’argent n’est pas mon premier souci. J’ai aussi l’idée d’un troisième livre sur l’éducation, en prenant le problème à l’envers, à savoir: comment rater une éducation?

– Et si le succès littéraire devait s’arrêter?
Il resterait d’autres projets et surtout des amis fidèles sur lesquels je peux compter.

– Vous avez également une amie…
Oui et je souhaiterais que nous puissions voyager davantage ensemble. Je voudrais tout de même préciser que la vie sentimentale d’une personne handicapée n’a rien d’extraordinaire, si ce n’est que le coup de foudre lui est quasiment interdit. Le risque de routine est le même pour tous. Il peut y avoir une complicité plus grande avec le conjoint, car lui aussi doit affronter le regard et l’opinion des autres.

Par la grande porte du Seuil
Avec son deuxième ouvrage, Le métier d’homme, Alexandre Jollien entre par la grande porte aux Editions du Seuil. Dans le prolongement de son premier texte, le jeune auteur poursuit sa réflexion sur la différence, le regard des autres, la souffrance. Un livre court (90 pages), dense et sans artifices de style dans lequel «le tragique de l’existence rappelle qu’il faut célébrer les occasions de jubiler et de faire jubiler».
Le «combat joyeux» que mène Alexandre Jollien s’effectue sous la forme d’une quête à la rencontre du plus faible pour forger un état d’esprit capable d’assumer l’existence. L’heure n’est pas à l’apitoiement, encore moins à la sensiblerie. «Je ne me suis jamais senti fier de mes spasmes, ni de mon handicap. Une seule fierté m’habite: être un homme avec des droits et des devoirs égaux…» écrit celui qui ne pourra jamais oublier qu’il frôla la mort à sa naissance.
Entre «conquête» du corps et formation de la personnalité, Alexandre Jollien joue subtilement de l’ironie qui fait sourire. Exemple: «Pourtant “il a tout pour être heureux”. L’énoncé confine à l’ineptie. Le bonheur se confectionnerait-il comme une brioche? Une pincée de santé, deux cuillères de…
Y aurait-il des ratés?»
C’est sur ce «métier d’homme» que le jeune Romand se penche en même temps qu’il en fait l’apprentissage. De façon lucide et affûtée. L’état des lieux semble d’ailleurs si spontané que l’on en oublierait presque qu’il est le fruit d’une dizaine d’années de réflexion. Alexandre Jollien parvient à faire d’une leçon de vie un moment de partage.

Bulle, hôtel du Cheval Blanc, salle Chenaux, mercredi 4 décembre, 20 h. Entrée gratuite

Alexandre Jollien, Le métier d’homme, Editions du Seuil

Propos recuillis par Florence Luy / 3 décembre 2002

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