François Bochud, voilà cinq ans que vous dirigez le Bureau
de consultations juridiques (BCJ) pour requérants dasile
de Fribourg. A travers votre activité, avez-vous constaté
une évolution de la situation de lasile en Suisse?
François Bochud: Sur un plan strictement légal, je ne
peux que constater un durcissement constant du droit dasile. Une
nouvelle modification de la Loi sur lasile est dailleurs
en cours. En cinq ans, jaurai travaillé avec trois lois
différentes: celle de 1979, celle de 1999 et la prochaine. Lasile
est un domaine du droit qui évolue plus rapidement quaucun
autre. Et toujours, jusque-là, dans le sens dun durcissement.
La provenance des requérants dasile sollicitant le BCJ
évolue-t-elle en fonction de la situation dans les diverses régions
du monde?
Les gens qui nous sollicitent, ou qui plus généralement
demandent lasile, proviennent principalement de pays qui sont
en guerre ou sortent de la guerre. Il y a donc un lien certain entre
le contexte international et les gens qui demandent lasile ou
nous consultent. Après cela, des critères dordre
familial ou «traditionnel» font aussi que certains ressortissants
viendront plus facilement en Suisse que dans dautres pays. Cest
le cas des Kosovars ou des Bosniaques, qui souvent avaient de la famille
en Suisse, ou pour qui la Suisse représentait ce pays qui avait
accueilli durant longtemps leurs compatriotes comme travailleurs immigrés.
A linverse, les Afghans, par exemple, iront plutôt en Angleterre,
les Algériens plutôt en France.
Nombre de requérants viennent de pays en guerre ou sortant de
la guerre. Mais fuient-ils tous des persécutions?
Pour moi, une personne qui fuit un contexte de guerre est une personne
qui subit un danger imminent et qui vient en Suisse pour sauver sa peau
et celle de sa famille. Je ne vois absolument pas là de motifs
économiques. Ces personnes cherchent protection, et la trouvent
dailleurs en Suisse. Notre pays interprète la Convention
de Genève de façon très restrictive et prive de
lasile les gens qui fuient «simplement» la guerre.
Mais ce nest pas parce quils nobtiennent pas lasile
quils nobtiennent pas de protection. La Suisse reconnaît
le plus souvent la légitimité de leur demande sous la
forme dadmissions provisoires. Dans la campagne pour son initiative,
lUDC disait que seuls 10% obtiennent lasile. Mais lUDC
utilise ce chiffre de manière trompeuse. Car sur les 90% restant,
la moitié environ obtient une admission provisoire. Ces gens
ne sont pas des abuseurs.
Un argument quon a peu entendu durant la campagne
Cest vrai. Mais cet argument est aussi difficile à faire
entendre. Les uvres dentraide sont très présentes
durant les mois qui précèdent ce genre de votation, mais
cest déjà trop tard. Notre présence devrait
être beaucoup plus permanente, pour faire comprendre aux gens
la réalité de lasile. Cela dit, une responsabilité
importante incombe à lOffice fédéral des
réfugiés (ODR). Car ces 10%-90%, ce sont des chiffres
de lODR. Or, lODR comptabilise les personnes qui obtiennent
une admission provisoire parmi les gens qui sont déboutés.
Alors quelle leur accorde une protection.
La délinquance et les abus liés aux requérants
préoccupent cependant la population.
Je ne nie pas que des gens viennent en Suisse sans motif dasile.
Jen rencontre régulièrement dans mon bureau. Cest
une réalité. Mais je ne crois pas que les différents
durcissements de lasile ont répondu à ces abus.
On se trompe de cible. Et tout particulièrement lUDC, qui
au fond sen prend aux gens qui ont réellement besoin de
protection. Une lutte efficace contre ces abus passe par une application
stricte du Code pénal, et non par une modification de la Loi
sur lasile.
Les statistiques du BCJ indiquent que le tiers des requérants
qui vous ont consulté en 2001 viennent du Kosovo et de Bosnie.
Ils nont pourtant plus besoin de protection
Mais il sagit pour la plupart de gens qui sont arrivés
il y a plusieurs années. Les gens que jai rencontrés
en 2001 ne sont de loin pas tous des gens qui sont arrivés en
2001! En fonction de sa complexité, une procédure dasile
peut durer longtemps. Dautre part, une pratique courante en Suisse
consiste à attendre que le confit se calme, puis à rendre
une décision négative. Ces gens sont alors comptabilisés
comme nayant pas de motif dasile. Mais au moment où
ils ont demandé lasile, ils en avaient!
En 2001, vous navez lancé une procédure de recours
que pour 20% des requérants qui vous ont consulté. Quels
sont vos critères?
Nous travaillons sur deux axes. Dabord la crédibilité
de la personne et de ses déclarations. En consultant son dossier,
en discutant avec elle, en creusant les points qui méritent de
lêtre. On prend contact avec des organisations comme Amnesty
international, des ONG qui travaillent dans les pays en question, etc.
Ensuite, on examine si les faits dont on a vérifié la
crédibilité entrent dans le cadre du droit dasile.
Si ces deux conditions sont remplies, alors on entreprend un recours.
Pour faire valoir la légitimité de loctroi de lasile,
ou à tout le moins pour prouver que le renvoi de la personne
nest pas exigible.
Quels vont être les grands chevaux de bataille des uvres
dentraide ces prochains mois?
A titre personnel, jestime que deux orientations doivent être
privilégiées. Dune part, la révision de la
loi, dont le projet va être examiné par le Parlement au
printemps. Déjà très restrictif, ce projet va-t-il
lêtre encore plus sous la pression de lUDC? Si oui,
cela appellera sans doute la nécessité dun référendum.
Parallèlement, nous devons accomplir un gros travail de sensibilisation,
pour faire comprendre que limage du requérant dasile
est complètement faussée dans ce pays. Car, à force
de braquer le regard sur les quelques pommes malades qui sont sur larbre,
beaucoup trop de gens en déduisent que larbre est malade
et quil faut le couper.
Votre métaphore, ce nest pas un peu de langélisme?
Mais pas du tout. Je ne nie pas que certaines pommes sont malades. Mais
sil ne faut pas faire de langélisme, il ne faut pas
non plus diaboliser. Daprès des chiffres de lOrganisation
suisse daide aux réfugiés sortis en 2000, seuls
8,2% des requérants dasile avaient des problèmes
dordre pénal. Cest sûrement trop. Mais ça
veut dire que plus de 90% des requérants se comportent en Suisse
de façon honnête. Toute la difficulté consiste à
faire comprendre que tout étranger nest pas requérant
dasile. Les requérants dasile représentent
une minorité infime, 6 à 7%, des étrangers vivant
en Suisse. Il est malheureux de constater que la majorité de
la population ne fait pas cette distinction. Et il est encore plus tragique
de voir que ceux qui pâtissent de cette confusion sont précisément
les personnes qui ont besoin de protection.
Deux
tiers de décisions positives en 2001
Le Bureau de consultations juridiques (BCJ) de Fribourg compte deux
juristes: François Bochud, responsable du bureau, travaille à
70%, tandis que Maria Theresia Zurron, de Fribourg, occupe un mi-temps.
Une secrétaire à 40% complète léquipe.
Seul service juridique gratuit à disposition des requérants
dasile domiciliés dans le canton, cette structure a été
créée par Caritas Suisse et lEntraide protestante
suisse. Elle bénéficie notamment du soutien des Eglises
catholique et réformée, de la Loterie romande, mais compte
aussi sur les dons du public.
En 2001, le BCJ a rencontré 305 requérants provenant de
44 pays. Sur les 63 décisions rendues au BCJ par les autorités
concernées, 40 étaient positives: trois requérants
ont obtenu lasile, 25 ont été mis au bénéfice
dune admission provisoire et sept ont reçu du canton un
permis humanitaire, tandis que cinq jugements ont cassé la décision
de première instance. Parmi les 23 décisions restantes,
onze ont classé la procédure dasile sans examiner
le recours sur le fond, à la suite de la disparition, du décès
ou du mariage (avec un conjoint suisse) du requérant. Si bien
que seules 12 décisions étaient totalement négatives.
Propos
recueillis par Didier Page
/
10 décembre 2002
