Non à la
guerre en Irak! Samedi, dans le train Fribourg-Berne, à un peu
plus dune heure du début de la manifestation nationale,
le sujet est dans toutes les bouches, dont celles dAndré
(45 ans), de Patrick (40 ans), et de Laura Piccand
(16 ans). Les trois habitants dEnney et Pringy ont décidé,
il y a quelques jours, de se rendre à Berne. André Piccand
pensait y aller, et cest sa fille Laura, revenue du Collège
du Sud avec un tract du collectif antiguerre fribourgeois, qui la
définitivement convaincu. Patrick, le frère dAndré,
sest joint à eux.
«Il faut arrêter les Etats-Unis pour préserver la
paix», résume André Piccand pendant le voyage. Il
nest ni habitué des manifestations, ni militant actif dun
quelconque groupe, ni pacifiste: il admet qu«il y a des
situations où la guerre est compréhensible», mais
pas cette fois, car il ne croit pas que les Etats-Unis agissent en état
de «légitime défense». Comme beaucoup des
manifestants, il pense en revanche que le pétrole peut être
lune des causes de lintervention américaine; il ne
voit pas dautres raisons valables, puisque «la menace de
lIrak sur les Etats-Unis nest pas démontrée».
Ensemble contre
la guerre
Lorsque le train arrive en gare de Berne, les manifestants en provenance
de Suisse romande se mêlent à la foule nombreuse qui commence
à se déployer dans les rues de Berne. Direction la Schützenmatte,
lieu de départ du cortège. Patrick Piccand est heureux
de voir la foule sagrandir. Car, dit-il, «plus de 80% des
Suisses sont contre cette guerre et la présence de nombreux manifestants
donne du poids au refus populaire».
Pas plus que son frère il nest un habitué des grands
rassemblements il ne serait pas allé à la manifestation
anti-Davos, remarque-t-il. Il décrit sa présence à
Berne comme un acte démocratique: «Je crois à la
démocratie et je vais voter. Sur cette question, on ne peut pas
voter. Ma voix, cest donc ma présence
ici cet après-midi.» A quelques pas, deux manifestants
passent avec des drapeaux américains. Patrick Piccand espère
quils ne seront pas brûlés pendant la manifestation;
il trouverait lacte inutile et excessif. Certains des drapeaux
seront effectivement brûlés un peu plus tard sur la place
Fédérale.
On ne perçoit ni antiaméricanisme, ni anticapitalisme
dans les propos des trois manifestants. Ils se posent en revanche de
nombreuses questions sur la cohérence de la politique américaine.
Et pas seulement dans le cadre de la guerre envisagée contre
lIrak. «Pourquoi lIrak et pas la Corée?»
se demande Patrick Piccand. «Je ne comprends pas la politique
des Etats-Unis. Sur bien des aspects dailleurs. Récemment
par exemple, le Gouvernement américain a débloqué
plusieurs millions de dollars pour favoriser labstinence sexuelle
avant le mariage, alors que ce même gouvernement critique le conservatisme
de la religion musulmane!» Un exemple parmi dautres, de
politique intérieure il est vrai, qui met le doigt, à
ses yeux, sur les incohérences américaines. Et sil
ne se réclame daucune religion, ni daucun parti,
il croit au respect et à la cohérence. En trouvant que
les Etats-Unis en sont loin. «En loccurrence, rappelle-t-il,
cette incohérence concerne la vie de centaines de milliers de
personnes.»
«Il faut
le faire»
Un conducteur de train entrant en gare de Berne fait siffler son convoi.
Les manifestants y voient un signe de sympathie et la rumeur sélève
de la foule. Lambiance est bon enfant. Les trois Fribourgeois
sont rassurés. En entrant dans le cortège qui traverse
les rues de Berne, ils espèrent bien quil ny aura
pas de dérapages. Laura Piccand en est à sa première
manifestation. Elle pense que beaucoup de ses camarades de collège,
«dont la très grande majorité est contre la guerre»,
seraient bienvenus dans le cortège. Mais certains parents sy
sont opposés par crainte de la violence qui a émaillé
quelques-unes des dernières manifestations qui se sont déroulées
en Suisse. Samedi après-midi, daprès ce que nous
avons pu en voir, la foule très mélangée des manifestants
a, autour de nous du moins, respecté lesprit de non-violence
qui faisait le sens même du rassemblement.
Si Laura Piccand a voulu venir à Berne, cest quelle
est convaincue que «lorsquon peut éviter une guerre,
il faut le faire». Elle continue en remarquant quelle «na
jamais entendu parler dune guerre déclenchée parce
quon ne pouvait vraiment pas faire autrement». Elle est
donc résolument contre la guerre. Et sindigne de lattitude
américaine avec la population irakienne.
La foule de lespoir
André Piccand, en promenant son regard sur les différents
panneaux et banderoles, remarque que le drapeau suisse nest pas
très présent. Aucune nostalgie nationaliste dans le propos,
il croit simplement que cette croix suisse symbolise, entre autres,
«deux principes qui fondent la Suisse: le droit et la neutralité.»
Il espère que, si la guerre se déclenche, la Suisse continuera
à défendre ces principes: «Je pense, dit-il, que
la Suisse, même si le Conseil de sécurité de lONU
donne son accord à lintervention américaine, devrait
continuer à manifester son désaccord. Concrètement,
en interdisant le survol de son territoire.» La situation internationale
fait dailleurs douter André Piccand dans certaines de ses
convictions. Il sest montré favorable à lentrée
de la Suisse dans lEurope et dans lONU, mais la crise irakienne
soulève des doutes sur la légitimité dabandonner
la neutralité et sur les capacités de l'Europe à
mener une politique internationale commune.
André, Patrick et Laura Piccand sont arrivés sur la place
Fédérale. Patrick Piccand remarque que «tout ce
monde dans les rues de Berne, ça donne presque une lueur despoir».
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Le
lieu du débat public
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Dans le
train du retour, entre Berne et Fribourg, des hommes et des
femmes de Morges, Lausanne ou Genève continuent leur
conversation. Dans les rues de Berne, dans les trains, samedi,
cétait aussi loccasion pour beaucoup de partager
leurs interrogations et leurs convictions. De débattre,
en un mot.
Les convictions étaient variées. La manifestation
répondait à lappel de 120 associations,
les manifestants venaient de tous les bords. Les banderoles,
panneaux, dessins et autres chants, tout au long du parcours,
montraient bien cette diversité. Un des slogans le plus
souvent vus concernait évidemment le désir de
ne pas voir une guerre menée pour le pétrole:
«Pas de sang versé pour le pétrole.»
Mais dautres aspects ressortaient de la manifestation:
le mot impérialisme était très présent,
ainsi que la soif de pouvoir des Américains, des «cannibales»
pouvait-on lire sur une large banderole. Et évidemment,
le nom de George W. Bush était de la partie, précédé
le plus souvent d'une négation. En revanche, le malentendu
n'est pas permis, personne ne soutenait Saddam Hussein. Le Parti
socialiste iranien présent dans la manifestation résumait
létat des désirs exprimés. Pour eux,
la situation est claire: «Saddam nein, Bush nein, Krieg
nein.»
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Charly
Veuthey
18
février 2003
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Une
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