La bande dessinée
fricote depuis longtemps avec le journalisme. Que lon relise Tintin,
reporter au Petit Vingtième, Ric Hochet à La Rafale ou
Fantasio au Journal de Spirou
Formant une alternative à
lenquêteur traditionnel (policier ou détective privé),
le journaliste est synonyme daventurier
Un quêteur
de vérité aux mains libres. Sil sagissait
là de personnages de fiction, la réalité rattrape
pourtant la BD.
Des cartels russes aux prisons marocaines, des castes indiennes à
la chute des Twin Towers ou à la guerre en Bosnie, le reportage
en bande dessinée est redevenu très «tendance».
Outre cet effet de mode, il révèle la force que le dessin
séquentiel possède pour exprimer la réalité
et lactualité, pour la faire revivre à linfini.
Mais cela signifie que le journaliste sait à la fois écrire,
raconter une histoire et dessiner
Cela implique également
un travail de mémoire important (souvent aidée par des
moyens photographiques et sonores), puisque celle-ci joue le rôle
de «caméra» et quelle servira à fixer
sur papier les hommes et les événements.
Car le reportage BD nécessite un énorme travail sur la
forme et sur le fond. Luvre achevée ne sera ainsi
disponible que plusieurs mois, voire plusieurs années après
le déroulement des faits. Elle décrira une situation ou
un événement déjà passé, un moment
dhistoire. Sil na pas limmédiateté
de la télévision, le reportage BD a lavantage du
temps, du recul et de la réflexion. Il ne donne pas linformation,
il fixe lévénement dans la mémoire.
Lire et voir
Le véritable pionnier du genre est lAméricain
Shel Silverstein (1930-1999), fidèle collaborateur de Playboy.
Dautres suivront ses traces, comme Robert Crumb pour Help ou encore
Raùl (en compagnie dIgnacio Carrion) pour le journal espagnol
El Paìs. En France, dès les années 1960, ce sont
les auteurs dHara-Kiri et Charlie-Hebdo, les Cavanna, Gébé,
Willem, Cabu ou Wolinski qui sortent leurs carnets pour rendre compte
de lactualité.
Depuis peu, lapproche du reportage BD a changé. Elle sest
personnalisée. Ainsi, lauteur ne se contente plus de décrire,
il se met en scène, à la fois narrateur et acteur. Doù
une situation paradoxale: la subjectivité, qui nuit en principe
au propos journalistique tendant à lobjectivité
lui donne un surplus de signification, démotion,
et permet une compréhension plus immédiate et plus profonde
du sujet.
Pourtant, le reportage en bande dessinée est soumis aux mêmes
règles que les médias traditionnels: collecte dinformations,
recherche et critique des sources, mise en rapport des témoignages,
etc. Des règles que lAméricain Joe Sacco connaît
bien, étant probablement le seul à posséder une
solide formation journalistique. Cet auteur, qui a lancé la bande
dessinée de reportage moderne dans les années 1990 avec
Palestine, une nation occupée, est cependant à proprement
parler «subversif».
Journalisme engagé
Utilisant humour et cynisme, Sacco se mêle au récit et
pratique un journalisme engagé. Jamais il napproche les
officiels, que ce soit pour son travail sur la réalité
palestinienne ou sur celle de la Bosnie durant la guerre (Gorazde, chez
Rackam). Il préfère partager le quotidien des personnes
«comme tout le monde».
Il en découle des récits vivants, sans fard, loin des
clichés ou des versions officielles. Des récits dans lesquels
lhumain est en première ligne. «Avec mes comics,
je madresse à des gens qui peuvent immédiatement
se plonger dans un récit et saisir des éléments
dactualité quils nauraient jamais abordés
sans cela. [...] Je veux quils comprennent comment lHistoire
peut passer sur le corps de gens et détruire des vies. Je veux
quils apprécient la chance quils ont de vivre dans
un endroit qui na pas connu la guerre depuis longtemps»,
proclame-t-il. Le choix du médium nest donc pas un hasard.
Dans ce cas, sa spécificité en fait une arme «politique»
dinformation.
Depuis, dautres auteurs ont suivi le chemin tracé par Sacco.
Ainsi le Belge Jean-Philippe Stassen, qui décrit avec Pawa (Delcourt)
létat dun Rwanda daprès la folie génocide.
Le Suisse Patrick Chappatte qui, dans Reportages BD (Le Temps Editions),
traite avec pudeur et talent de plusieurs réalités significatives
(lémigration par lexemple en Suisse, la lutte des
classes à Moscou, etc.). Ou encore le Français Etienne
Davodeau, qui a suivi pendant une année la vie de trois agriculteurs
voulant se lancer dans le bio et menacés de tout perdre à
cause du tracé dune autoroute qui couperait leur propriété
en deux (Rural!, chez Delcourt, avec préface de José Bové).
Dans tous ces cas, le mélange texte et dessin permet dappréhender
lessentiel et le détail, qui, lun comme lautre,
lun avec lautre, donnent sens et vie à linformation.
Appel aux témoins
Mais le reportage peut prendre dautres formes, moins journalistiques
à la base, tout en gardant lobjectif dinformer. Comme
le témoignage, dans lequel lauteur rapporte une réalité
vécue de son seul point de vue. Le récit se rapproche
et se mélange alors fortement à lautobiographie
(Shenzhen de Guy Delisle, à lAssociation, qui doit publier
prochainement Pyong Yang ou, chez le même éditeur, Persépolis
de Marjane Satrapi, qui raconte son enfance lors de la Révolution
iranienne). Le récit garde pourtant une fonction dinformation
générale sur un lieu et une période, en dehors
de son cadre purement personnel lauteur devenant, dans
certains cas, le parangon dune «population» vivant
elle aussi lévénement.
Le témoignage nest donc pas un travail de commande. Lauteur
était là «par hasard» au moment des faits.
Les exemples se multiplient actuellement: Le 11e jour (Delcourt) de
Sandrine Revel, qui se trouvait à New York le 11 septembre 2001;
On affame bien les rats, le terrible récit dAbdelaziz Mouride
sur son séjour dans une prison marocaine; Bons baisers de Serbie
dAlexander Zograf, ou encore Passage en douce de la Croate Helena
Klakocar.
Les récits mélangeant fiction et témoignage, lun
nourrissant lautre, peuvent également entrer dans ce cadre,
comme Impasse et Rouge de Séra ou lenfer du Cambodge khmer
rouge en 1975, récemment réédité en couleurs
chez Albin Michel. On citera également le très esthétisant
Les exilés, histoires de Kamel Khélif et Nabile Farès
(chez Amok).
Heureux Ulysse
Le récit de voyage peut être une autre forme de reportage.
Une suite de rencontres et de moments de vie, sans toujours de véritable
tissu narratif autre que les pérégrinations de lauteur.
Si Jacques de Loustal a su simposer dans le genre (voir notamment
ses différents Carnets de voyages au Seuil), dautres ont
pris le chemin de la visite commentée, à la fois descriptive,
impressionniste et souvent critique. Des essais collectifs (LAssociation
au Mexique et LAssociation en Egypte) aux récits illustrés
dans lesquels limage est un «moment volé»,
plus quune séquence construite, et marque une réalité
immédiatement perceptible. Quelques sorties récentes:
Willem, Ailleurs, chez Cornelius, le très documenté Cabu
en Inde, au Seuil, ou encore le numéro spécial de Géo
de novembre 2002, qui laisse libre cours aux impressions de voyage de
plusieurs grands noms de la BD, comme Moebius, Mattotti, Blain, Schuiten,
etc.
Molles frontières
La frontière des genres étant fortement poreuse, changeant
pour un mot, pour un coup de crayon, toutes ces uvres peuvent
relever en fait de lun ou de lautre, selon la page, selon
la case. Mais, et cest là leur particularité, toutes
se construisent sur le réel, une glaise peu souvent façonnée
par les bédéistes.
Le reportage BD possède de multiples applications. Il permet
ainsi de produire des images que les caméras ne peuvent procurer,
comme celles des tribunaux. A lexemple de Riss, membre de la bande
à Charlie Hebdo, à qui lon doit la couverture du
procès Papon, mais aussi de nombreux autres travaux, ouvrant
le genre aux critiques dexposition ou même à lambiance
détonante dun match de football. Preuve que le genre a
de beaux jours devant lui, ses champs dinvestigation ne cessant
de se multiplier.
Pour plus de
détails, voir les dossiers de Bang! No 1, hiver 2003, publié
par Beaux-Arts Magazine et Casterman, et de 9e art, No 7, janvier 2002,
du Centre national de la bandedessinée et de limage
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