MAGAZINE Daniel Bigler

En résidence berlinoise

Durant six mois, de juillet à la fin décembre, le Fribourgeois Daniel Bigler a occupé l’atelier de Berlin, où l’Etat de Fribourg loge périodiquement l’un de ses artistes, en alternance avec le canton de Genève. De cette tour de guet, l’artiste a pu observer une création berlinoise en pleine effervescence et une ville en pleine explosion architecturale.


Pendant six mois Daniel Bigler a occupé l’atelier berlinois mis à disposition par le canton de Fribourg (D. Bigler)

C’est une rue sans fin déchirée sur toute sa longueur par les rails du métro. A Berlin, la Schönhauser Allee tient de la colonne vertébrale d’un quartier devenu un haut lieu de la création d’avant-garde. Le nom du quartier de Prenzlauer Berg résonne dans la géographie berlinoise comme le synonyme d’une révolution artistique permanente. La ligne 2 du métro traverse ce quartier historique – l’un des moins endommagés par les bombardements de la Seconde guerre mondiale – de manière presque aérienne, comme le métro parisien lorgne sur le quartier de Barbès. La comparaison s’arrête là, car le Prenzlauer Berg ne possède pas la diversité ethnique de son homologue français. Il est davantage à Berlin ce que Saint-Germain est à la capitale de l’Hexagone. Dans un article récemment publié dans la revue Les temps modernes (août-novembre 2003, no 625), consacrée à Berlin mémoires, Jérôme et Caroline Segal élèvent ce quartier au rang du symbole, sorte de «laboratoire de mixité sociale pour une capitale en perpétuelle mutation».

Avec Bâle et Zurich
C’est en plein Prenzlauer Berg que se trouve l’atelier fribourgeois. A deux pas de la station de métro, derrière une imposante façade qui débouche sur une cour intérieure, où le calme contraste avec l’agitation de la rue. Au quatrième étage, le canton de Fribourg loue depuis 1997 un espace d’une centaine de mètres carrés. Cet atelier est mis à disposition d’un artiste durant six mois (de juillet à décembre), la première partie de l’année étant occupée par un artiste genevois (lire ci-dessous). Les cantons helvétiques semblent d’ailleurs avoir mis le grappin sur ce bâtiment sans âge: les deux étages inférieur et supérieur sont occupés par les ateliers des cantons de Bâle et Zurich. Le climat de l’endroit est propice à la création: une école de mime, de danse et de théâtre expérimental anime le lieu.
A la fin novembre 2003, dans une journée sans soleil, Daniel Bigler travaillait au projet qu’il conduit depuis son arrivée à Berlin, en juillet. L’atelier occupe l’essentiel de l’espace, reléguant le lit et la cuisine dans les marges: preuve de la place réservée à l’art durant le séjour. Le créateur de Corgevaux réalise de grandes peintures acryliques: une technique lente et rigoureuse qui permet aux couleurs étalées en plusieurs couches d’apparaître après un travail de grattage. Ces tableaux ont été utilisés lors d’une performance – une exposition ambulante – qui s’est déroulée à la fin décembre en pleines rues berlinoises, couronnement du séjour.
Daniel Bigler a été choisi par la Direction de la culture fribourgeoise sur la base d’un projet artistique. Sous le titre de Parcelles, l’ambition de Daniel Bigler était de réfléchir à l’intégration de l’homme dans son environnement. Portraits de Berlinois, les personnages peints en grandeur nature dépassent tous du cadre, manière pour l’artiste d’exprimer l’obligation faite à chacun d’accepter les compromis nécessaires à la vie en société.

Une scène ouverte
Quel sens cette expérience berlinoise a-t-elle dans le travail de Daniel Bigler? «Ce séjour est une occasion de me couper de la vie professionnelle, de mon cadre habituel. C’est une obligation pour moi de me sortir de mon atelier. Berlin est une ville en plein mouvement, qui subit depuis quelques années d’immenses chambardements. Mais c’est surtout une scène culturelle ouverte à de nouveaux artistes. J’ai rencontré des milieux très accueillants et trouvé une aide auprès de l’Ambassade suisse qui m’a permis de nouer divers contacts. Ainsi j’ai fait la connaissance d’un «faiseur d’exposition» zurichois qui s’intéresse à mon travail.» Une expérience enrichissante? «Si c’était à refaire, je recommencerais tout de suite!»

Un univers intrigant

L’homme est réservé de nature. Il n’est pas du genre à faire la une des journaux, à l’image de ces «artistes» dont la blondeur de la chevelure importe davantage à la presse people que la réflexion artistique… Daniel Bigler, 34 ans, n’est pourtant pas un novice sur la scène culturelle romande. Son discours et ses œuvres témoignent de l’authenticité de sa démarche. Cet électricien de formation, qui a définitivement quitté sa profession en 1996 pour se consacrer entièrement à son art, n’a cependant pas fait le choix de la facilité.
L’artiste de Corgevaux, où il possède son atelier qui porte le nom de St-Denis, s’inscrit résolument dans la création contemporaine. «J’aime travailler sur des sujets politiques», avoue-t-il. L’homme en société, la solitude, la mort, l’assujettissement sont quelques-uns de ses thèmes favoris. Portés par des moyens d’expression pluriels. Souvent en lien avec Fri Art, où il a exposé plusieurs fois, cette démarche utilise la vidéo, la peinture, la photographie, la sculpture, la performance et l’installation.
Le monde de Daniel Bigler? Illustration par deux projets. Le premier, exposé à Fri Art en 2002, était constitué de 24 tableaux qui représentaient autant de manières de se prendre la vie. Une peinture d’une étourdissante perfection technique, mais d’une noirceur absolue. Le deuxième, qui porte le titre de «Self-ajusting», a débuté dans le cadre d’expo.02. Thème de cette installation un peu folle: la responsabilité de l’homme sur le biotope mondial. L’essentiel de l’œuvre prend la forme d’un char d’assaut Léopard reproduit à l’échelle 1:1, en matière légère, mais offrant au spectateur une impression de réalité. Ce char, qui a déjà nécessité quelque 8000 heures de travail, reposera, une fois terminé, sur un nid de 20000 œufs: image du déséquilibre de l’écosystème engendré par le comportement irresponsable de l’homme.
On peut virtuellement visiter cet univers intrigant et curieux de Daniel Bigler sur le site internet «www.st-denis.ch».


Quatre ateliers déjà ouverts

L’atelier que le canton de Fribourg loue à Berlin n’est pas un cas isolé. Il appartient à une politique initiée au début des années 1980, sur l’impulsion de l’Association des artistes fribourgeois. Cette politique d’atelier à l’étranger répond au devoir du canton dont la mission légale est de soutenir la création professionnelle.
Plutôt que de répondre à des demandes ponctuelles, la Direction de la culture a développé un vrai concept de résidences à l’étranger. «L’idée, écrit la conseillère d’Etat Isabelle Chassot, est d’offrir la possibilité à un créateur de sortir de son cocon local pour être confronté à d’autres réalités: celles d’une grande ville, d’une métropole culturelle, celles de la solitude et de l’absence de repères et de liens, lesquelles l’obligent à se construire de nouveaux repères culturels, artistiques et humains.»
Ainsi, explique Gérald Berger, chef du service de la culture, plusieurs projets ont vu le jour: Paris ouvert en 1985, New-York (1991), Berlin (1997) et Barcelone (2001). «Un autre projet est en préparation, en collaboration avec le canton de Genève: il s’agirait d’ouvrir un atelier à Tcheliabinsk, une ville située au pied de l’Oural, en Russie. Une ville particulièrement intéressante, fermée aux étrangers jusqu’en 1991, que Staline avait voulu transformer en laboratoire scientifique et culturel.»
Et le choix de Berlin? Gérald Berger: «Berlin s’est imposé après la chute du Mur car la ville s’est vite transformée en un haut-lieu de la création contemporaine. Mais il faut bien avouer que la réalisation de ce projet fut laborieuse, notamment en raison des transferts de propriété que connaissait Berlin-Est à ce moment-là.»
Les candidats pour ce stage de six mois sont choisis sur la base d’un concours. Chacun dépose un dossier où il propose un projet d’étude ou de création, lequel doit être, pour Berlin, en relation avec la ville. Étonnamment les demandes ne sont pas très nombreuses, notamment pour des raisons linguistiques, s’étonne Gérald Berger qui regrette, par exemple, que les artistes gruériens ne sollicitent pas davantage ces offres.
Car tous les témoignages recueillis auprès des artistes confirment l’apport d’une telle expérience. Lors d’un colloque organisé en octobre 2003 par l’Ambassade suisse à Berlin, Isabelle Chassot résumait ainsi les résultats obtenus: «La majorité des artistes fribourgeois ont prolongé leur séjour à Berlin sous une forme privée. Ils considèrent que leur séjour fut un tremplin pour leur carrière: invitations pour des expositions personnelles ou collectives, commandes d’œuvres ou de performances, obtention de bourses prestigieuses ou récemment pour l’une des stagiaires, obtention d’un séjour d’une année à l’institut suisse de Rome.»

 

Patrice Borcard
10 janvier 2004

Une I Editorial I Gruyere I Veveyse/Glâne I Fribourg

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