Cest
une rue sans fin déchirée sur toute sa longueur par les
rails du métro. A Berlin, la Schönhauser Allee tient de
la colonne vertébrale dun quartier devenu un haut lieu
de la création davant-garde. Le nom du quartier de Prenzlauer
Berg résonne dans la géographie berlinoise comme le synonyme
dune révolution artistique permanente. La ligne 2 du métro
traverse ce quartier historique lun des moins endommagés
par les bombardements de la Seconde guerre mondiale de manière
presque aérienne, comme le métro parisien lorgne sur le
quartier de Barbès. La comparaison sarrête là,
car le Prenzlauer Berg ne possède pas la diversité ethnique
de son homologue français. Il est davantage à Berlin ce
que Saint-Germain est à la capitale de lHexagone. Dans
un article récemment publié dans la revue Les temps modernes
(août-novembre 2003, no 625), consacrée à Berlin
mémoires, Jérôme et Caroline Segal élèvent
ce quartier au rang du symbole, sorte de «laboratoire de mixité
sociale pour une capitale en perpétuelle mutation».
Avec
Bâle et Zurich
Cest en plein Prenzlauer Berg que se trouve latelier fribourgeois.
A deux pas de la station de métro, derrière une imposante
façade qui débouche sur une cour intérieure, où
le calme contraste avec lagitation de la rue. Au quatrième
étage, le canton de Fribourg loue depuis 1997 un espace dune
centaine de mètres carrés. Cet atelier est mis à
disposition dun artiste durant six mois (de juillet à décembre),
la première partie de lannée étant occupée
par un artiste genevois (lire ci-dessous). Les cantons helvétiques
semblent dailleurs avoir mis le grappin sur ce bâtiment
sans âge: les deux étages inférieur et supérieur
sont occupés par les ateliers des cantons de Bâle et Zurich.
Le climat de lendroit est propice à la création:
une école de mime, de danse et de théâtre expérimental
anime le lieu.
A la fin novembre 2003, dans une journée sans soleil, Daniel
Bigler travaillait au projet quil conduit depuis son arrivée
à Berlin, en juillet. Latelier occupe lessentiel
de lespace, reléguant le lit et la cuisine dans les marges:
preuve de la place réservée à lart durant
le séjour. Le créateur de Corgevaux réalise de
grandes peintures acryliques: une technique lente et rigoureuse qui
permet aux couleurs étalées en plusieurs couches dapparaître
après un travail de grattage. Ces tableaux ont été
utilisés lors dune performance une exposition ambulante
qui sest déroulée à la fin décembre
en pleines rues berlinoises, couronnement du séjour.
Daniel Bigler a été choisi par la Direction de la culture
fribourgeoise sur la base dun projet artistique. Sous le titre
de Parcelles, lambition de Daniel Bigler était de réfléchir
à lintégration de lhomme dans son environnement.
Portraits de Berlinois, les personnages peints en grandeur nature dépassent
tous du cadre, manière pour lartiste dexprimer lobligation
faite à chacun daccepter les compromis nécessaires
à la vie en société.
Une
scène ouverte
Quel sens cette expérience berlinoise a-t-elle dans le travail
de Daniel Bigler? «Ce séjour est une occasion de me couper
de la vie professionnelle, de mon cadre habituel. Cest une obligation
pour moi de me sortir de mon atelier. Berlin est une ville en plein
mouvement, qui subit depuis quelques années dimmenses chambardements.
Mais cest surtout une scène culturelle ouverte à
de nouveaux artistes. Jai rencontré des milieux très
accueillants et trouvé une aide auprès de lAmbassade
suisse qui ma permis de nouer divers contacts. Ainsi jai
fait la connaissance dun «faiseur dexposition»
zurichois qui sintéresse à mon travail.» Une
expérience enrichissante? «Si cétait à
refaire, je recommencerais tout de suite!»
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Un
univers intrigant
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Lhomme
est réservé de nature. Il nest pas du genre
à faire la une des journaux, à limage de
ces «artistes» dont la blondeur de la chevelure
importe davantage à la presse people que la réflexion
artistique
Daniel Bigler, 34 ans, nest pourtant
pas un novice sur la scène culturelle romande. Son discours
et ses uvres témoignent de lauthenticité
de sa démarche. Cet électricien de formation,
qui a définitivement quitté sa profession en 1996
pour se consacrer entièrement à son art, na
cependant pas fait le choix de la facilité.
Lartiste de Corgevaux, où il possède son
atelier qui porte le nom de St-Denis, sinscrit résolument
dans la création contemporaine. «Jaime travailler
sur des sujets politiques», avoue-t-il. Lhomme en
société, la solitude, la mort, lassujettissement
sont quelques-uns de ses thèmes favoris. Portés
par des moyens dexpression pluriels. Souvent en lien avec
Fri Art, où il a exposé plusieurs fois, cette
démarche utilise la vidéo, la peinture, la photographie,
la sculpture, la performance et linstallation.
Le monde de Daniel Bigler? Illustration par deux projets. Le
premier, exposé à Fri Art en 2002, était
constitué de 24 tableaux qui représentaient autant
de manières de se prendre la vie. Une peinture dune
étourdissante perfection technique, mais dune noirceur
absolue. Le deuxième, qui porte le titre de «Self-ajusting»,
a débuté dans le cadre dexpo.02. Thème
de cette installation un peu folle: la responsabilité
de lhomme sur le biotope mondial. Lessentiel de
luvre prend la forme dun char dassaut
Léopard reproduit à léchelle 1:1,
en matière légère, mais offrant au spectateur
une impression de réalité. Ce char, qui a déjà
nécessité quelque 8000 heures de travail, reposera,
une fois terminé, sur un nid de 20000 ufs: image
du déséquilibre de lécosystème
engendré par le comportement irresponsable de lhomme.
On peut virtuellement visiter cet univers intrigant et curieux
de Daniel Bigler sur le site internet «www.st-denis.ch».
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Quatre
ateliers déjà ouverts
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Latelier
que le canton de Fribourg loue à Berlin nest pas
un cas isolé. Il appartient à une politique initiée
au début des années 1980, sur limpulsion
de lAssociation des artistes fribourgeois. Cette politique
datelier à létranger répond
au devoir du canton dont la mission légale est de soutenir
la création professionnelle.
Plutôt que de répondre à des demandes ponctuelles,
la Direction de la culture a développé un vrai
concept de résidences à létranger.
«Lidée, écrit la conseillère
dEtat Isabelle Chassot, est doffrir la possibilité
à un créateur de sortir de son cocon local pour
être confronté à dautres réalités:
celles dune grande ville, dune métropole
culturelle, celles de la solitude et de labsence de repères
et de liens, lesquelles lobligent à se construire
de nouveaux repères culturels, artistiques et humains.»
Ainsi, explique Gérald Berger, chef du service de la
culture, plusieurs projets ont vu le jour: Paris ouvert en 1985,
New-York (1991), Berlin (1997) et Barcelone (2001). «Un
autre projet est en préparation, en collaboration avec
le canton de Genève: il sagirait douvrir
un atelier à Tcheliabinsk, une ville située au
pied de lOural, en Russie. Une ville particulièrement
intéressante, fermée aux étrangers jusquen
1991, que Staline avait voulu transformer en laboratoire scientifique
et culturel.»
Et le choix de Berlin? Gérald Berger: «Berlin sest
imposé après la chute du Mur car la ville sest
vite transformée en un haut-lieu de la création
contemporaine. Mais il faut bien avouer que la réalisation
de ce projet fut laborieuse, notamment en raison des transferts
de propriété que connaissait Berlin-Est à
ce moment-là.»
Les candidats pour ce stage de six mois sont choisis sur la
base dun concours. Chacun dépose un dossier où
il propose un projet détude ou de création,
lequel doit être, pour Berlin, en relation avec la ville.
Étonnamment les demandes ne sont pas très nombreuses,
notamment pour des raisons linguistiques, sétonne
Gérald Berger qui regrette, par exemple, que les artistes
gruériens ne sollicitent pas davantage ces offres.
Car tous les témoignages recueillis auprès des
artistes confirment lapport dune telle expérience.
Lors dun colloque organisé en octobre 2003 par
lAmbassade suisse à Berlin, Isabelle Chassot résumait
ainsi les résultats obtenus: «La majorité
des artistes fribourgeois ont prolongé leur séjour
à Berlin sous une forme privée. Ils considèrent
que leur séjour fut un tremplin pour leur carrière:
invitations pour des expositions personnelles ou collectives,
commandes duvres ou de performances, obtention de
bourses prestigieuses ou récemment pour lune des
stagiaires, obtention dun séjour dune année
à linstitut suisse de Rome.»
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