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MAGAZINE
Le livre de Giacometti
Voyage
au bout de Paris
Un soir, en sortant
dun bistrot, le sculpteur Giacometti sexclame: «Ah!
Paris! Paris sans fin!» Et léditeur Tériade,
qui laccompagne: «Vous avez le titre de votre livre.»
Ce livre, aux 150 lithographies déployées, est exposé
au Musée Jenisch de Vevey.

Alberto Giacometti (1901-1966), par Henri Cartier-Bresson
Mais quels efforts
ne fallut-il pas au génial sculpteur pour arriver au bout de cet
ouvrage! Et encore ne fut-il publié quaprès sa mort
Ce livre sur Paris, pour Giacometti, représentait
un pari.
Dire la Ville Lumière (et ses ombres) en un marathon de 150 lithographies.
Mais encore, accoucher dun texte, lécrit augmentant
limage. Ou lexpliquant, ou la prolongeant? Giacometti se sent
mal pris
Dentente avec léditeur Tériade, le sculpteur
doit fournir 150 images et 16 pages de textes. Telle est la maquette.
Techniquement, lartiste sait comment procéder. La lithographie,
comme son nom lindique, cest de la gravure sur pierre. Trop
lourd, trop encombrant! Giacometti ne va tout de même pas se balader
de Montmartre au jardin des Plantes et à Notre-Dame avec une pierre
sous le bras!
Sur du papier à
report
Non, il veut agir vite. Dessiner, gribouiller comme un chat qui passe
dans le Paris de braises quest sa ville dadoption. Alors,
il utilise du papier à report. Autrement dit une feuille qui, après
coup, permettra de reporter le dessin sur la pierre et de créer
lestampe, dans latelier de limprimeur-lithographe Fernand
Mourlot. «Ce crayon (écrit Giacometti), le seul moyen de
faire vite, limpossibilité de revenir dessus, deffacer,
de gommer, de recommencer.»
Lartiste brise ainsi avec sa manière habituelle de travailler:
ces sculptures et ces peintures (paysages ou portraits), où il
ne cesse denlever de la matière pour trouver lâme.
Ici, le trait, le trait, à toute vibure. Sans retouche. Il arrivera
au terme de ce voyage au bout de Paris. Mais après combien de temps,
datermoiements? Sept ans, ou plus. Les 150 lithographies sont là,
prêtes à limpression. Mais il y a le texte
«Je nai
rien à dire»
En mai 1964, Giacometti écrit tout à trac: «Voilà
le livre fini, les lithographies si vite, déjà. Ce livre
quil y a un mois semblait se perdre, ne jamais pouvoir se réaliser,
coupable, encore cinquante planches à faire, mais quand, comment
et la fatigue, le découragement de repartir avec le carton sous
le bras, le jour, la nuit, où?» Lartiste songe à
dire comment le livre sest fait, mais cela ne tient pas. Alors,
il macule des feuilles de notes.
«Mais ce texte devient impossible, nous avons compté dix-huit
pages, non dix-neuf à remplir, mais en disant quoi? Je nai
en fait rien à dire puisque je ne vois que les images, le souvenir
des images.» Ces notes, Giacometti les remet, en deux fois, à
léditeur Tériade. A sa sortie de clinique, puis peu
avant sa mort, qui surviendra à lhôpital de Coire en
1966. Dans ses Grisons dorigine où sa mère est décédée
deux ans auparavant.
Le film de sa vie
La balle est dans le camp de léditeur. Tériade
publie le livre à titre posthume, en 1969. Avec les 150 lithographies
et seulement dix pages de notes. Si bien que louvrage a des «trous».
Et ces blancs sont autant de coups de gong.
Ce livre, cest comme un résumé, mais en accéléré,
de la vie de Giacometti. Son atelier (rue Hippolyte-Maindron 46), ce savant
fouillis où il peignait et sculptait, cherchant la fibre de lêtre.
Ses bistrots, ces ventres de Paris, où il ne se nourrissait sempiternellement,
dit-on, que dufs sur le plat. Ses femmes, modèles posant
dans latelier, ou son «épousée» Annette,
née Arm, qui (tiens!) portait le même prénom que sa
mère. Et puis, les rues, avec leurs voitures dépoque.
Et les bâtiments, léglise Saint-Sulpice, ou la tour
Eiffel, évanescente. Et les candélabres, qui architecturent
la ville de leurs longs cous...
Au Musée Jenisch, ce livre, par ailleurs réédité
par Buchet-Chastel, est déployé en plusieurs salles: scénographie
remarquable. En guise de préambule, six photos signées Henri
Cartier-Bresson, sans doute le meilleur portraitiste de Giacometti. Son
visage dessiné par Balthus: un peu mou. Et, dans lenjambement
des lithographies, une sculpture. Son titre: Figurine dans une boîte,
entre deux boîtes, qui sont des maisons. La femme passe. Ses pieds,
démesurément longs, sont bien arrimés. Et puis, regardez:
elle marche.
Vevey, Musée
Jenisch. Du mardi au dimanche (11 h à 17 h 30), y compris les Vendredi-Saint,
lundi de Pâques, jeudi de lAscension et lundi de Pentecôte.
Jusquau 13 juin
Catalogue: Giacometti:
Paris sans fin, éditeurs Musée Jenisch Vevey et Buchet-Chastel
Paris, collection Les Cahiers dessinés
Une
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I Veveyse/Glâne
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