MAGAZINE De la Riviera à la Veveyse

Le narcisse en lumière

Il abondait. Tant et si bien qu’on le surnommait «neige de mai». On en envoyait alors des tonnes dans le monde entier. Puis, avec le changement des pratiques agricoles, il s’est raréfié. Au point de devoir le protéger. Le narcisse, cette fleur emblématique d’une région qui va de la Riviera aux Paccots, est aujourd’hui la star d’une fête pour tout un mois. Des Châtelois se souviennent des temps de folle inflorescence.


Un bouquet de narcisses pour maman…

Trente-cinq mille francs pour des narcisses. Un budget qui va peut-être rendre perplexes tous ceux qui, il n’y a que quinze ans, faisaient ample provision de cette fleur des champs, fraîche et au parfum entêtant. Mais voilà. Le narcisse est maintenant protégé, tant la fleur s’est raréfiée sous l’action conjuguée des engrais, de l’arrachage des bulbes, d’une fauche plus précoce et du piétinement d’un bétail qui pâture plus longtemps qu’autrefois. Le narcisse a subi le sort du coquelicot, ce prince rouge des terrains vagues et des bordures de routes, dont on recommence, depuis quelques étés, à percevoir le bercement dans le vent.
En collaboration avec l’Association des intérêts de Montreux Centre, Montreux-Vevey Tourisme organise en effet pour la quatrième fois «Narcisses en fête», avec une palette de manifestations en l’honneur de la fleurette. Dans une région qui va de la Veveyse à la Riviera (Les Avants, Les Pléiades, Glion, Mont-Pèlerin et Les Paccots), excursions guidées, marché aux fleurs, rallye, déjeuner sur l’alpe, croisières en bateau, marché gourmand, cours de décoration florale et exposition sur la sauve
garde des prairies vont se succéder

Le mois du narcisse
Symbole de la Riviera depuis la Belle Epoque, le narcisse a attiré d’innombrables visiteurs dans la région lémanique, explique Montreux-Vevey Tourisme. «On envoyait alors de par le monde 17 tonnes de narcisses par année pour promouvoir la station. Et chaque année durant plus d’un demi-siècle, la Fête des narcisses a été la manifestation phare de Montreux, à une époque où les festivals n’existaient pas encore. Un corso fleuri aux chars somptueusement décorés traversait la ville. On accueillait les Ballets russes de Serge Diaghilev et ceux de l’Opéra de Bruxelles, de Paris, Stockholm et Rome.» La dernière édition a eu lieu en 1957.

Veiller au grain
C’est en 1999 que s’est constituée l’Association pour la sauvegarde et la promotion des narcisses sur la Riviera. Cet organisme a déployé de gros efforts, à la suite des constats de disparition de la fleur emblématique, pour replacer les paysages à narcisses dans les préoccupations des habitants de la Riviera.
Alain Stuber, géographe et responsable d’un bureau d’environnement, était alors parvenu à convaincre les communes de Montreux, Blonay et St-Légier de l’importance du narcisse et de sa valeur de symbole pour la région, rappelle La Salamandre (No 132). C’est dans ce cadre-là que s’inscrit la Fête des narcisses, créée pour sensibiliser agriculteurs, population locale et touristes.

Souvenirs châtelois
Citoyenne de Châtel-St-Denis, dont elle est la mémoire vivante à passé 80 printemps, Irma Cardinaux se souvient d’un temps où les narcisses étaient si prolifiques que toute la contrée était «blanche» de fin avril à juin. «Les gens venaient de partout. Les fleurs étaient cueillies par wagons. Il s’en vendait dans toute la région. Avant la Fête des mères, les enfants offraient des bouquets au bord des routes, pour se faire des petits sous et pouvoir faire un cadeau aux mamans. On venait en train de Genève et Lausanne. Aujourd’hui, quand on voit un narcisse dans un champ, on s’extasie: “Tiens! Voilà un narcisse!”»
Même constat de la part d’André «Baby» Chillier, 83 ans, qui fut agent de po-lice communal, sorte de «garde champêtre» en ce temps-là, à Châtel-St-Denis de 1951 à 1986. «Au carrefour des Bains, dans les années 1950, à une époque où il n’y avait pas encore l’autoroute, les voitures “bouchonnaient”. Ce carrefour en direction de la route de Montreux et du pont de Fégire était autrefois à l’équerre. Je devais seconder la police cantonale pour régler le trafic les samedis et les dimanches. Les voitures venaient de partout, même de Suisse alémanique, Berne et Zurich surtout. C’était infernal», se souvient André Chillier. «Les Vaudois, de leur côté, avaient imposé le stationnement interdit, alors c’était la cohue. On ne voyait pas la fin des files de voitures».
«Baby» Chillier a lui-même, tout gamin, vendu des narcisses. «C’était parfois dangereux, car les gosses couraient vers les voitures qui stationnaient sur la place d’Armes et de la Laiterie. Mais souvent, c’étaient les gens qui fixaient leur prix.» De voir que le narcisse, aujourd’hui, fait l’objet de promenades guidées rend perplexe l’ancien agent de ville. «C’était un temps comme ça. Il y avait le charme de Châtel. Les gens n’étaient pas stressés comme aujourd’hui.»


Marie-Paule Angel
8 mai 2004

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