«Tour de France,
Alpe-dHuez, accès fermé.» Un panneau lumineux
annonce la couleur et le début de lascension. On est bien
loin de lagitation surréaliste régnant à
Bourg-dOisans, transformé en mégalopole de la Grande
Boucle. Pourtant, jamais les vingt et un lacets du célèbre
géant navaient pareillement été pris dassaut.
Camping-cars, voitures, motos, vélos, tandems, rollers inline
ou force des mollets? Peu importe le moyen, lessentiel est dêtre
au bord du chemin, mardi, veille du contre-la-montre de lAlpe-dHuez,
clou du Tour de France 2004. Et dêtre convaincu davoir
la plus belle place parmi les 500000 suiveurs ou un million selon
les sources. Celle-là même qui permettra de voir sous le
meilleur angle les forçats de la petite reine et den garder
un souvenir impérissable.
Virage 21. Au pied du col, cest déjà fini
pour Gilles, ce Français qui a traversé le pays pour venir
dompter lAlpe. «Javais neuf kilos de matériel
sur le dos et autant à larrière de mon vélo»,
raconte- t-il, assis sur le bord de la route, en train de maltraiter
ses chaussettes. «Mon porte-bagages est cassé. Avec dix-huit
kilos sur les épaules, ce nest plus possible.»
Virage 19. Un imposant camping-car allemand tient la corde et
nargue les Italiens postés en face. Devant lentrée,
un chien polaire veille sur une génératrice dun
autre temps, que son propriétaire tente désespérément
de mettre en marche. Le moustachu à liquette cesse de saffairer
dès lannonce de lattaque de Jan Ullrich, soixante
kilomètres avant larrivée à Villars-de-Lans.
Virage 18. Le voisin autrichien est mieux organisé. Cinq
chaises longues, cinq flemmards et beaucoup plus de doigts de
pied en éventail devant un petit écran qui pousse
quelques marcheurs à observer une pause.
Virage 17. Affalés sur leur siège, sagement placés
derrière un triangle de panne, des Belges font la sieste, la
casquette sur soif.
Virage 16. La Garde, dernier village avant la station. Agrandie
pour loccasion, la terrasse du café du coin affiche bondée.
Les bouts de cartons censés protéger du soleil les deux
téléviseurs de fortune ny font rien: impossible
de déceler la moindre image. On fait pourtant mine dy voir
quelque chose.
Virage 14. Une odeur de saucisses cramées agresse les
narines des cyclistes, obligés de produire un effort supplémentaire
pour échapper à la volute de fumée.
Virage 13. Le flux des vélos grimpant vers la station
ne faiblit pas. La moitié de lascension nest pas
encore derrière que les organismes commencent à souffrir.
Il y a cette jeune femme, aux joues aussi écarlates que son maillot,
perdue au milieu de trois bonshommes arborant les couleurs de lUS
Postal. Et tous les autres des milliers qui rivalisent
dimagination pour remporter le concours de grimaces et de déhanchements,
émaillé par des bruits de succion des gourdes. Des sons
gutturaux parfois étouffés par le crissement des freins
annonçant le passage de ceux qui descendent.
Virage 11. «Une minute davance pour Ullrich sur Armstrong»,
crie un Allemand, la peau couleur langouste et la «cabine»
chatouillant le haut de ses cuisses. Jan narrivera pas au bout
de ses idées. Pas comme ce supporter à lallure pachydermique
face à sa canette de bière.
Virage 10. On a beau être à vingt-quatre heures
du grand spectacle, pas question doublier ses fondamentaux. Assises
sur des tabourets, devant leur caravane, deux vieilles dames au physique
«maïtéen» font pivoter lentement leur nuque
au passage des cyclotouristes.
Virage 9. En reportage pour une télévision américaine,
une journaliste cherche des suiveurs qui viennent du pays de lOncle
Sam. Un envoyé spécial de La Gruyère ne peut décemment
faire laffaire.
Virage 8. Un Hollandais qui carbure au houblon pose fièrement
devant son engin, une moto dragster enjolivée de têtes
de mort à laquelle saccroche une petite caravane recouverte
de dessins morbides. Lhomme a roulé toute la nuit depuis
Maastricht pour venir soutenir les coureurs de Rabobank.
Virage 7. Cette famille italienne devra établir son camp
ailleurs. «Ce matin, une caravane sest parquée ici
et la police la fait déplacer», explique une «voisine»
française, plus chanceuse.
Virage 5. Des sirènes retentissent: une ambulance se faufile
au milieu du cortège de randonneurs. Sans doute pour secourir
ce cycliste aperçu un peu avant. Chargé comme un chameau,
lhomme affichait le regard blême qui précède
les défaillances.
Virage 3. Lodeur chimique dun spray agresse les narines
des passants. Le coupable? Un Belge, suprême effort de la journée,
en train de décorer le bitume du nom de son favori, Boonen. Et
ce au péril de sa vie, lhomme manquant de se faire ramasser
par des voitures officielles. Le voisin autrichien répond à
cette provocation en rajoutant une couche de jaune sur son Totschnig.
«Faites comme si on nétait pas là»,
lance un cameraman de France Télévision, immortalisant
cette guerre des peintres.
Virage 0. Dans la roue des Coppi, Zoetemelk et autre Hinault,
Lance Armstrong écrit une nouvelle page de lhistoire de
lAlpe-dHuez. Et les centaines de milliers de suiveurs den
garder un souvenir unique, mêlant admiration des champions et
expérience humaine.
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