MAGAZINE Biographie

Courbet ou l’invention du réel

Michel Ragon, romancier et historien de l’art, livre avec sa biographie de Courbet le parcours d’un talentueux peintre réaliste, entre romantisme et impressionnisme, qui est aussi un personnage tonitruant au cœur du XIXe siècle.


Depuis 1873, Gustave Courbet est exilé à La Tour-de-Peilz. Sur cette photo de Jules Gremaud datée de 1876, on peut ainsi voir (de g. à dr.): le musicien lucernois Melchior Seeberger, le capitaine des carabiniers Maxime Gapany, Gustave Courbet et Louis Weitzel, après un copieux repas…


Michel Ragon, biographe de Courbet

 

Né sous Louis XVIII, c’est la IIe République finissante et le Second Empire qui feront le cadre de l’épanouissement du génie pictural de Gustave Courbet, peintre contrasté et contesté, sinon haï. Michel Ragon rend justice à celui qui a souvent occupé une position de rupture face aux sociabilités établies de son temps avec une biographie qui passionnera sûrement l’amateur sans toujours convaincre, peut-être, l’historien d’art.
L’auteur nous guide ainsi dans les pas tout d’abord hésitants d’un Courbet profondément attaché à sa Franche-Comté. Alors qu’il est mal à son aise dans un Paris qui lui sera souvent une terre étrangère, ses retours fréquents à Ornans, son pays natal, sont autant d’étapes nécessaires dans l’élaboration d’un style qui rompt avec la tradition: ainsi prend naissance le réalisme. Car la peinture de Courbet, c’est avant tout l’élection du motif populaire et quotidien au rang de sujet pictural à part entière. De L’Enterrement à Ornans jusqu’aux vues marines des années 1860, en passant par L’Atelier, Ragon nous raconte l’invention du réel, la grande œuvre de Courbet qui, contre le romantisme et la peinture historique, réconcilie l’ordinaire et l’expression artistique.

Liberté, Commune, exil
C’est cette réconciliation qui ouvrira les portes des courants picturaux postérieurs, comme l’impressionnisme, parfois peu conscients de ce qu’ils doivent à un peintre vieillissant et en exil après la répression de la Commune de Paris.
Car le peintre est aussi politique. La postérité retient de lui la responsabilité, discutable, de la démolition de la colonne Vendôme. Elle oublie parfois que son engagement lui coûtera une fin de vie pitoyable, sur les rives du Léman, à La Tour-de-Peilz, où, malgré le bon accueil que lui réservent la Suisse et ses amis d’exil, il est en proie à l’alcoolisme, l’obésité et la maladie.
Le livre de Michel Ragon a enfin le mérite de nous rappeler ce que la littérature du XIXe siècle a gagné du réalisme de Courbet, de Champfleury à Zola, sans oublier Flaubert ou George Sand qui ne portaient pourtant pas le peintre dans leur cœur.

– L’enracinement de Courbet dans son pays natal joue-t-il un rôle important dans le déroulement de sa carrière?
Courbet ne s’est jamais plu à Paris. Il y a toujours été combatif. On trouve d’ailleurs des aspects un peu dé-sagréables dans son comportement parisien: un dédain, un orgueil démesurés. Mais quand il est à Ornans, il n’est plus le même. Il est avec ses copains franc-comtois qui sont très simples comme lui: ils font de la musique, ils boivent beaucoup. Tout son agacement est dans la vie parisienne. Courbet a pris un parti très original. Il a tourné le dos à Paris, aux salons, à la vie artistique parisienne, il est retourné dans son village et il s’est mis à faire des portraits, des scènes de la vie villageoise. Quand il se présentait comme le «maître-peintre» d’Ornans, ça faisait sourire à Paris, mais dans son esprit cette appellation n’avait rien de ridicule. Il était maître peintre d’Ornans comme on est maître charpentier. Il soulignait son caractère populaire et sa fidélité à ses origines en définissant son travail selon les termes du compagnonnage.

– N’y a-t-il pas un paradoxe entre la fidélité de Courbet à ses origines et à un milieu villageois traditionnel et un engagement politique républicain et socialiste, d’abord contre le Second Empire et ensuite pour la Commune?
Lors de la révolution de 1848, contrairement à ses amis de bohème, comme Baudelaire ou Murger, il ne participe pas aux événements qui aboutissent à la IIe République. Ce sont les massacres de Juin 1848 qui le bouleversent et qui le font sortir de son indifférence. Dès lors, il sera républicain et anticlérical. Et il y a parmi les habitués de la brasserie Andler, une brasserie suisse de Paris que Courbet fréquente beaucoup, quelqu’un qui est plus âgé que lui, mais également franc-comtois: Proudhon. Courbet sera rapidement et définitivement un disciple du penseur libertaire. Cet engagement le mènera à la Commune de Paris. C’est d’ailleurs la deuxième affinité qui me rapproche de Courbet, puisque je suis moi-même lié au mouvement libertaire.

– Les premières toiles réalistes de Courbet sont mal accueillies, notamment l’«Enterrement à Ornans», aujourd’hui au Musée d’Orsay, mais qui fait scandale en 1849.
Le tournant réaliste se révèle déjà avec une Après-dînée à Ornans, qui précède de peu, la même année, l’Enterrement. Il y figure son père, ses familiers, peints avec une grande vérité et qui marque l’apport de Courbet
à la peinture, c’est-à-dire le réalisme en opposition au romantisme. Quand Courbet débute, il est très influencé par le romantisme. Dès 1849, il peint en réaliste et il le fera jusqu’à la fin. Le mouvement réaliste, dont le peintre est un des initiateurs, déborde d’ailleurs en direction de la littérature, avec Champfleury, et culmine avec Flaubert ou George Sand, qui l’un et l’autre n’aiment pas Courbet. Il apparaît toujours comme quelqu’un de grossier et lui-même force le trait, par exemple en amplifiant son accent franc-comtois qui stupéfie les Parisiens. Ce côté mal dégrossi choque les milieux littéraires auxquels appartiennent Flaubert ou Sand.

– Quelle place accordez-vous aujourd’hui à la peinture de Courbet?
Je suis toujours ébloui par la qualité picturale des tableaux de Courbet. Ce que les impressionnistes avaient très bien jugé, mais qui marque aussi l’histoire de l’art moderne. La plupart des grands peintres contemporains, y compris les abstraits, sont de grands admirateurs de Courbet. Je ne citerai que Pierre Soulages. Ce qui est nouveau aussi chez Courbet, c’est la manière dont il se libère du système des salons et des médailles officielles, lorsqu’il décide de faire sa propre carrière comme vont le faire plus tard les peintres modernes. Il se cherche des actionnaires-collectionneurs qui vont le faire vivre et pour lesquels il va travailler. Il est en partie à l’origine du système capitaliste de la peinture qui met en contact le peintre avec le marchand, l’acheteur. Avant lui, les peintres étaient tributaires des salons et des commandes d’Etat.

– Quand on pense à l’en-gagement politique de Courbet, on ne peut ignorer la Commune et un acte symbolique fort: la destruction de la colonne Vendôme, dont on lui impute la responsabilité.
L’idée de démolir la colonne Vendôme n’est pas de Courbet. Ça commence avec Louis XVIII, qui aurait voulu effacer dans Paris les traces de l’époque napoléonienne, et ça ne cesse pas durant tout le XIXe siècle. Tous les membres du gouvernement provisoire de la République, comme Jules Ferry, demandent la destruction de la colonne. Mais Courbet, qui est très vantard, d’une manière un peu ridicule d’ailleurs, n’arrête pas de répéter à gauche et à droite qu’il faut déboulonner la colonne Vendôme. Il semble que c’est lui qui est l’initiateur de la destruction du monument, mais surtout parce que sa voix portait plus haut que celles des autres. Il voulait la déboulonner, non la détruire, et qu’on la mette aux Invalides. Ensuite, fidèle à sa faconde, il sera prêt à payer si le gouvernement vainqueur de la Commune prouvait qu’il était responsable de la destruction de la colonne Vendôme.
Il va se réfugier en Suisse, où il sera bien accueilli d’ailleurs, comme la plupart des réfugiés de la Commune. Sa fin de vie est assez atroce, parce qu’il est très malade, obèse et alcoolique. Mais il recevra encore la visite de quelques communards exilés, comme Elisée Reclus. En revanche, il n’a plus Ornans, le cœur de son existence, où se trouvent ses amis, sa famille, ses sœurs.

Michel Ragon, Gustave Courbet, peintre de la liberté, Fayard

Fabrice Brandli
10 août 2004

Une I Editorial I Veveyse/Glâne I Fribourg I Sports

Droits de reproduction et de diffusion réservés © La Gruyère 2003 – Usage strictement personnel