Né
sous Louis XVIII, cest la IIe République finissante et
le Second Empire qui feront le cadre de lépanouissement
du génie pictural de Gustave Courbet, peintre contrasté
et contesté, sinon haï. Michel Ragon rend justice à
celui qui a souvent occupé une position de rupture face aux sociabilités
établies de son temps avec une biographie qui passionnera sûrement
lamateur sans toujours convaincre, peut-être, lhistorien
dart.
Lauteur nous guide ainsi dans les pas tout dabord hésitants
dun Courbet profondément attaché à sa Franche-Comté.
Alors quil est mal à son aise dans un Paris qui lui sera
souvent une terre étrangère, ses retours fréquents
à Ornans, son pays natal, sont autant détapes nécessaires
dans lélaboration dun style qui rompt avec la tradition:
ainsi prend naissance le réalisme. Car la peinture de Courbet,
cest avant tout lélection du motif populaire et quotidien
au rang de sujet pictural à part entière. De LEnterrement
à Ornans jusquaux vues marines des années 1860,
en passant par LAtelier, Ragon nous raconte linvention du
réel, la grande uvre de Courbet qui, contre le romantisme
et la peinture historique, réconcilie lordinaire et lexpression
artistique.
Liberté,
Commune, exil
Cest cette réconciliation qui ouvrira les portes des courants
picturaux postérieurs, comme limpressionnisme, parfois
peu conscients de ce quils doivent à un peintre vieillissant
et en exil après la répression de la Commune de Paris.
Car le peintre est aussi politique. La postérité retient
de lui la responsabilité, discutable, de la démolition
de la colonne Vendôme. Elle oublie parfois que son engagement
lui coûtera une fin de vie pitoyable, sur les rives du Léman,
à La Tour-de-Peilz, où, malgré le bon accueil que
lui réservent la Suisse et ses amis dexil, il est en proie
à lalcoolisme, lobésité et la maladie.
Le livre de Michel Ragon a enfin le mérite de nous rappeler ce
que la littérature du XIXe siècle a gagné du réalisme
de Courbet, de Champfleury à Zola, sans oublier Flaubert ou George
Sand qui ne portaient pourtant pas le peintre dans leur cur.
Lenracinement de Courbet dans son pays natal joue-t-il un rôle
important dans le déroulement de sa carrière?
Courbet ne sest jamais plu à Paris. Il y a toujours été
combatif. On trouve dailleurs des aspects un peu dé-sagréables
dans son comportement parisien: un dédain, un orgueil démesurés.
Mais quand il est à Ornans, il nest plus le même.
Il est avec ses copains franc-comtois qui sont très simples comme
lui: ils font de la musique, ils boivent beaucoup. Tout son agacement
est dans la vie parisienne. Courbet a pris un parti très original.
Il a tourné le dos à Paris, aux salons, à la vie
artistique parisienne, il est retourné dans son village et il
sest mis à faire des portraits, des scènes de la
vie villageoise. Quand il se présentait comme le «maître-peintre»
dOrnans, ça faisait sourire à Paris, mais dans son
esprit cette appellation navait rien de ridicule. Il était
maître peintre dOrnans comme on est maître charpentier.
Il soulignait son caractère populaire et sa fidélité
à ses origines en définissant son travail selon les termes
du compagnonnage.
Ny a-t-il pas un paradoxe entre la fidélité de Courbet
à ses origines et à un milieu villageois traditionnel
et un engagement politique républicain et socialiste, dabord
contre le Second Empire et ensuite pour la Commune?
Lors de la révolution de 1848, contrairement à ses amis
de bohème, comme Baudelaire ou Murger, il ne participe pas aux
événements qui aboutissent à la IIe République.
Ce sont les massacres de Juin 1848 qui le bouleversent et qui le font
sortir de son indifférence. Dès lors, il sera républicain
et anticlérical. Et il y a parmi les habitués de la brasserie
Andler, une brasserie suisse de Paris que Courbet fréquente beaucoup,
quelquun qui est plus âgé que lui, mais également
franc-comtois: Proudhon. Courbet sera rapidement et définitivement
un disciple du penseur libertaire. Cet engagement le mènera à
la Commune de Paris. Cest dailleurs la deuxième affinité
qui me rapproche de Courbet, puisque je suis moi-même lié
au mouvement libertaire.
Les premières toiles réalistes de Courbet sont mal accueillies,
notamment l«Enterrement à Ornans», aujourdhui
au Musée dOrsay, mais qui fait scandale en 1849.
Le tournant réaliste se révèle déjà
avec une Après-dînée à Ornans, qui précède
de peu, la même année, lEnterrement. Il y figure
son père, ses familiers, peints avec une grande vérité
et qui marque lapport de Courbet
à la peinture, cest-à-dire le réalisme en
opposition au romantisme. Quand Courbet débute, il est très
influencé par le romantisme. Dès 1849, il peint en réaliste
et il le fera jusquà la fin. Le mouvement réaliste,
dont le peintre est un des initiateurs, déborde dailleurs
en direction de la littérature, avec Champfleury, et culmine
avec Flaubert ou George Sand, qui lun et lautre naiment
pas Courbet. Il apparaît toujours comme quelquun de grossier
et lui-même force le trait, par exemple en amplifiant son accent
franc-comtois qui stupéfie les Parisiens. Ce côté
mal dégrossi choque les milieux littéraires auxquels appartiennent
Flaubert ou Sand.
Quelle place accordez-vous aujourdhui à la peinture de
Courbet?
Je suis toujours ébloui par la qualité picturale des tableaux
de Courbet. Ce que les impressionnistes avaient très bien jugé,
mais qui marque aussi lhistoire de lart moderne. La plupart
des grands peintres contemporains, y compris les abstraits, sont de
grands admirateurs de Courbet. Je ne citerai que Pierre Soulages. Ce
qui est nouveau aussi chez Courbet, cest la manière dont
il se libère du système des salons et des médailles
officielles, lorsquil décide de faire sa propre carrière
comme vont le faire plus tard les peintres modernes. Il se cherche des
actionnaires-collectionneurs qui vont le faire vivre et pour lesquels
il va travailler. Il est en partie à lorigine du système
capitaliste de la peinture qui met en contact le peintre avec le marchand,
lacheteur. Avant lui, les peintres étaient tributaires
des salons et des commandes dEtat.
Quand on pense à len-gagement politique de Courbet, on
ne peut ignorer la Commune et un acte symbolique fort: la destruction
de la colonne Vendôme, dont on lui impute la responsabilité.
Lidée de démolir la colonne Vendôme nest
pas de Courbet. Ça commence avec Louis XVIII, qui aurait voulu
effacer dans Paris les traces de lépoque napoléonienne,
et ça ne cesse pas durant tout le XIXe siècle. Tous les
membres du gouvernement provisoire de la République, comme Jules
Ferry, demandent la destruction de la colonne. Mais Courbet, qui est
très vantard, dune manière un peu ridicule dailleurs,
narrête pas de répéter à gauche et
à droite quil faut déboulonner la colonne Vendôme.
Il semble que cest lui qui est linitiateur de la destruction
du monument, mais surtout parce que sa voix portait plus haut que celles
des autres. Il voulait la déboulonner, non la détruire,
et quon la mette aux Invalides. Ensuite, fidèle à
sa faconde, il sera prêt à payer si le gouvernement vainqueur
de la Commune prouvait quil était responsable de la destruction
de la colonne Vendôme.
Il va se réfugier en Suisse, où il sera bien accueilli
dailleurs, comme la plupart des réfugiés de la Commune.
Sa fin de vie est assez atroce, parce quil est très malade,
obèse et alcoolique. Mais il recevra encore la visite de quelques
communards exilés, comme Elisée Reclus. En revanche, il
na plus Ornans, le cur de son existence, où se trouvent
ses amis, sa famille, ses surs.
Michel
Ragon, Gustave Courbet, peintre de la liberté, Fayard
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