GRUYÈRE Rretrait de permis

Parade avec voiture bridée

Même après un retrait de permis de conduire, un conducteur peut prendre en toute légalité le volant d’une voiture bridée à 45 km/h. Depuis décembre 2003, ce marché s’est développé en Suisse romande et dans le Sud fribourgeois. Et avec les nouvelles prescriptions qui entreront en vigueur le 1er janvier, il pourrait connaître un bel essor.


Les voitures bridées pourraient être beaucoup plus nombreuses sur les routes dès le 1er janvier

 

Le marché de la voiture bridée à 45 km/h pourrait connaître de beaux jours dès le 1er janvier! Les conséquences des excès de vitesse, tout comme de l’abaissement du taux d’alcoolémie à 0,5‰, sans compter des récidives, pourraient doper le nombre de ces petites quatre-roues. Les polices suisses seront plus strictes, comme l’exige la loi, explique Jean-Marc Thévenaz, chef du département de la sécurité routière au TCS: «Un feu rouge, c’est vite brûlé, tout comme une priorité non accordée. Une deuxième faute peut arriver rapidement et pas nécessairement à un chauffard. Et, en cas de récidive, les retraits de permis seront beaucoup plus longs.»
Un «bleu» qui s’envole ne signifie pas nécessairement un piéton de plus sur le bitume. Car un automobiliste, qui n’a pas commis une faute grave, peut tout de même conduire un véhicule bridé à 45 km/h. La parade a été découverte par Enzo Stretti, président des hôteliers lausannois. Il a trouvé la faille dans la législation (lire l’encadré) après un excès de vitesse qui lui a coûté un retrait de permis d’un mois: «Même en interrogeant des amis avocats, je ne suis pas arrivé à trouver la solution. C’est quand un jeune homme de 17 ans m’a demandé de mettre à sa disposition une Smart que j’ai tenté le coup. J’ai fait immatriculer une voiture plombée et ça a marché. Quelques jours plus tard, un de mes amis sous le coup d’un retrait de permis louait ma première voiture», souligne le Vaudois, Charmeysan par sa mère.
Depuis décembre 2003, Enzo Stretti a développé le concept des voitures bridées par le biais de sa société créée il y a quatre ans. Il est à la tête d’Enzolocation qui met à disposition actuellement une centaine de véhicules bridés dans six points de Suisse romande: Lausanne, deux agences à Genève, Sion, Bulle et Le Sentier (VD).

«Pas un marché juteux»
Le patron vaudois reste discret sur le nombre de véhicules en raison de la concurrence: «J’étais le premier il y a une année à lancer le concept, aujourd’hui beaucoup de gens me copient en pensant que c’est un marché juteux. Mais ce n’est pas le cas. On ne vit pas de ça. C’est seulement une petite cerise sur le gâteau. Pour moi, c’est intéressant du point de vue publicitaire: les voitures sillonnent les villes romandes avec la raison sociale de mon entreprise sur leurs portes.» La société peut payer les salaires de ses employés grâce à la location des voitures de tourisme et des véhicules utilitaires.
La «Smart 45» se loue à raison de 800 francs par mois, pour un nombre de kilomètres illimités. Enzolocation, basée à Lausanne, admet «un certain succès», même si la concurrence s’est aiguisée ces derniers mois: «C’est mieux de réserver un mois à l’avance pour être sûr d’avoir une voiture. Avant le 24 décembre, je n’ai rien. Puis, c’est le 29 décembre et le 7 janvier.»
Bernard Bertherin, responsable de la station Migrol à Bulle et patron du garage Espace Autos, à Riaz, est partenaire de la société vaudoise: «Je n’ai pas de voitures en Gruyère. Elles viennent de Lausanne et sont louées via la centrale d’Enzolocation. J’envisage cette location comme un service. Quand les gens n’ont plus de permis, ils ont envie d’en parler. Il y a de l’émotionnel. Ce côté humain m’a plu dans le concept vaudois.»

Pas les jeunes
Didier Berset, patron de la Carrosserie Berset SA, à La Tour-de-Trême, s’est lancé dans la location des voitures bridées il y a une année: «Pour commencer, j’avais trois Daewoo Matiz. Aujourd’hui, j’en ai une dizaine. Mais depuis un mois, il y a un tassement. C’est la première fois que j’ai en permanence trois à quatre véhicules au garage.» La plupart des clients louent pour deux mois, à raison de 700 francs mensuels en moyenne. «Mais j’ai eu deux cas où les conducteurs ont réservé pour six mois. L’un d’eux a fait 15000 km», souligne le garagiste.
Sa clientèle? Des représentants, des chefs d’entreprise, «mais aussi des employés qui vont travailler à Bulle». Ce sont tout de même des gens qui ont les moyens d’assumer la location, en plus de l’amende – parfois salée – qu’ils ont dû payer. «Ce n’est pas la totalité des gens qui peuvent se rabattre sur cette solution. Les jeunes n’en ont pas les moyens», témoigne Bernard Bertherin.
En Suisse, quelque 70000 permis sont retirés chaque année. Pour les sociétés qui louent ces voitures bridées, cela représente un joli potentiel de clients. Même si cette façon de contourner la loi énerve passablement les professionnels chargés de la prévention de la sécurité comme le BPA. Ils estiment que c’est une façon de dénaturer la sanction administrative.

Le feu vert de la loi

Rouler avec une voiture bridée à 45 km/h, c’est possible depuis le 1er avril 2003. La loi sur la circulation routière a été révisée pour qu’elle puisse s’harmoniser avec la législation de l’Union européenne.
Avec la révision, une personne qui voit son «bleu» être retiré peut tout de même conserver le droit de conduire. Il peut prendre le volant d’un tracteur (catégorie G pour les véhicules agricoles), mais aussi se mettre au guidon d’un cyclomoteur (catégorie M, comme par le passé) et conduire des quatre-roues bridées à 45 km/h (catégorie F) dès l’âge de 16 ans, explique André Demierre, chef du service juridique de l’Office cantonal de la circulation et de la navigation. Dans cette catégorie F, il y a également les véhicules de chantier.
Le canton de Fribourg ne voit pas ces engins d’un mauvais œil. «Ces voitures bridées peuvent être une solution pour les automobilistes qui veulent par exemple conserver leur travail», dit André Demierre, estimant que les contrevenants paient déjà bien assez cher financièrement leur retrait de permis. Du côté de la Police cantonale, même avis, ce d’autant plus qu’il n’y a que très peu d’accidents à déplorer.
Les autorités fribourgeoises et genevoises «ont été très sympas avec moi lorsque j’ai introduit mes voitures bridées. Mais, aux yeux des Valaisans et surtout des Vaudois, j’étais considéré comme un terroriste», témoigne Enzo Stretti, le Lausannois qui loue un parc de plus de cent Smart à 45 km/h sur l’Arc Lémanique. Mais attention, il ne faut pas rêver! Tous les permis des catégories F, G et M peuvent être retirés si le contrevenant a eu de graves antécédents ou s’il présente une menace sérieuse (l’alcoolisme par exemple) pour la sécurité des autres usagers de la route.
Après un premier retrait, fini le privilège de la voiture bridée, prévient Thomas Rohrbach, le porte-parole de l’Office fédéral des routes. Il indique que l’administration fédérale suit attentivement le dossier, même si «ce n’est pas une question prioritaire. Nous observons la situation.» Pour des changements de la loi, il faudra passer par le chemin politique et les Chambres fédérales. Et là il n’y a pas encore débat.

 

Christophe Schaller
11 décembre 2004

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