MAGAZINE Histoire locale

Aux sources de Montbarry

Chaque hiver en Suisse, près de 70000 personnes sont victimes d’accidents de ski ou de snowboard. Si le chiffre est stable depuis une décennie, le nombre d’accidents graves a presque triplé ces cinq dernières années. Partie du corps la plus touchée: le genou. Explications et conseils de Jacques Ménétrey, médecin responsable de l’unité d’orthopédie et de traumatologie du sport aux Hôpitaux universitaires de Genève.

L’Hôtel du Moléson et bains de Montbarry, avec ses balcons et ses galeries ajoutées, est une des réalisations majeures du Schweizer Holzstil dans le canton (Archives Service des biens culturels, Fribourg)

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, la Gruyère n’est pas un lieu de visite pour les voyageurs. Dès 1760, les voies de communication s’améliorent et le trafic, des marchandises et des hommes, augmente. L’époque est au retour à la nature, à l’invention du paysage et du pittoresque, à la célébration des mœurs rustiques encore préservées des vices de la culture. Aventuriers, mais pas au point de renoncer à leur confort et à leur statut social, ces premiers voyageurs descendent en ville dans des hôtels «à voyageurs». C’est ainsi à Genève – avec l’Hôtel des Bergues (1834) – et à Zurich qu’on trouve les plus anciens établissements hôteliers de Suisse. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les mentalités évoluent. Il faut désormais se plonger dans l’ambiance. Pour ces premiers routards, on propose peu à peu de loger dans des chalets-pensions, plus proches des indigènes. La transformation du chalet de Caux en auberge, en 1875, est un jalon important dans cette histoire, précédé pourtant par une expérience gruérienne, sur les pentes du Moléson.

Fontaine soufrée
L’histoire hôtelière de la Gruyère commence à Montbarry, au pied du Moléson. L’inventeur en est le fameux docteur Blaise Thorin de Villars-sous-Mont, ami de Frédéric César de la Harpe et membre du Club Helvétique suisse de Paris avant la Révolution. Comme beaucoup à l’époque, il est chercheur d’eaux. Le 8 juillet 1784, il découve une source à Montbarry. Dans son journal, François-Ignace de Castella mentionne le 15 juin 1785 que «le médecin Thorin a bâti une baraque pour les bains de sa fontaine soufrée et nitreuse au-dessus du Crau et de Crébornon (Montbarry)». A la fin juillet de l’année suivante, il ajoute: «Les bains de M. le médecin Thorin sont très fréquentés; les eaux très salutaires opèrent des cures merveilleuses, beaucoup supérieures à celles de Bonn et du Lac-Noir.» La concurrence touristique en 1786 déjà, commence autour des eaux. Le Gruérien Castella voit déjà dans Montbarry l’égal des haut lieux balnéaires du canton: les bains de Bonn – le Loèche-les-Bains fribourgeois déjà mentionné à la fin du XVe siècle et aujourd’hui noyé sous les eaux du lac de Schiffenen! – et les bains du Lac-Noir exploités depuis 1784.
Durant la première moitié du XIXe siècle, Montbarry attire surtout les rhumatisants et les goutteux. On est encore loin du tourisme de cure. Mais tandis que les malades prennent des bains de soufre et de grand air, quelques personnes jettent les bases d’une véritable industrie touristique fribourgeoise, encouragée par les premiers succès du tourisme helvétique. En 1851, les radicaux proposent pour la première fois d’aménager un hôtel à La Part-Dieu et des chambres d’hôte au chalet du Gros-Plané qui en dépendait. Etablissement cossu en plaine pour séjours prolongés, gîte d’étape en montagne au contact des armaillis. Auguste Majeux, professeur à l’Ecole cantonale, dont le père avait tenu l’auberge du St-Michel à Bulle, a sans doute été l’initiateur de ce projet.

L’hôtellerie du Plané
Jakob-Ulrich Lendi, Joseph-Fidel Leimbacher et Johann-Jakob Weibel, trois des meilleurs architectes fribourgeois de l’époque, fournirent chacun des plans pour cet «hôtel du Plané» dont le projet fut toutefois abandonné, l’Etat estimant qu’il n’avait pas à se faire «spéculateur et aubergiste». Pour ne pas «priver les étrangers de l’hospitalité que les moines leur accordaient», on y fit cependant construire une annexe en 1854, un bâtiment à deux niveaux parallèle au chalet primitif. Avant sa reconstruction (1922), le «chalet-hôtellerie du Plané» fut sans doute un de ces lieux emblématiques qui partici-pèrent à l’imagerie pastorale de la Gruyère.
Du Gros-Plané, retour à Montbarry pour un bain bienfaisant. En 1883, l’écrivain et journaliste Victor Tissot décide d’y investir avec un associé, après la destruction du bâtiment par un incendie. La galerie néoclassique fait place aux découpes du chalet suisse.
Le succès est immédiat, mais le bâtiment trop petit. En 1892, Frédéric Bettschen, venu de Montreux, reprend le petit hôtel pour en faire un Grand Hôtel Kurhaus, «L’hôtel du Moléson et bains de Montbarry». Avec son revêtement de bois, ses balcons et ses galeries ajourées, sa forêt de lucarnes, cette construction est l’une des réalisations majeures du Schweizer Holzstil dans le canton. Tissot le cosmopolite avait peut-être été l’un des premiers à rapatrier en Gruyère l’image du Swiss Style. Moins de dix ans plus tard, son chalet suisse constituera le corps central d’un palace flanqué de pavillons symétriques et d’une annexe de bains utilisée épisodiquement certes, jusqu’en 1950. Cette pièce montée qu’on pourrait croire sortie d’une exposition coloniale offrait à une clientèle anglo-saxone assidue le pittoresque qu’elle cherche aujourd’hui dans la mise en scène du Restoroute de la Gruyère.

Trois haltes gruériennes
L’année 1892 représente donc l’apogée des bains et du tourisme balnéaire en Gruyère, qui compte alors trois établissements de bains: les bains des Colombettes, l’Hôtel des Bains de Bulle et les bains de Montbarry. Station balnéaire, Montbarry était également la seule source minérale de la Gruyère, mais on la vendait également comme «station climatérique, dans une situation tout à fait exceptionnelle, près des forêts, presqu’en pleine montagne, au pied du Moléson. L’air y est très fortifiant, très énergique, tout imprégné de l’odeur du voisinage des sapins; il stimule l’appétit, relève promptement tous les sucs de l’organisme fatigué, le reconstitue et le tonifie.» Ce n’est sans doute pas un hasard si la Ligue fribourgeoise contre la «tubercole» a ouvert dans la région, autour de 1910, un sanatorium, le fameux Chalet des enfants.
Ce sont désormais les étrangers qu’il faut canaliser vers Bulle et la Gruyère, détourner des rives lémaniques
la «train set» des années 1900. Le 20 septembre 1904, on inaugure le Chemin de fer électrique de la Gruyère. Avec ses gares-chalets dessinées par le bureau Broillet & Wulffleff de Fribourg, son tracé était ponctué d’un des lieux communs favoris de l’imagerie helvétique. Cet exercice de décalcomanie monumentale constituait une sorte de trompe-l’œil pour une clientèle qui ne renonça jamais au confort des stucs et des lambris de première catégorie. Chalets et stations de bois rythmaient donc cette découverte cinématique de la Gruyère dans des wagons aménagés comme des boudoirs. De Montbovon à Bulle, ce Moving Panorama déroulait tous les poncifs de l’iconographie gruérienne: montagnes piquées de chalets, églises trapues au milieu du village, chapelles et troupeaux de vaches au milieu des prés, château et cité comtale haut perchés. L’industrie du spectacle croisait déjà celle du tourisme. En 1905, le dentiste Demierre introduisit même quelques images subliminales dans ce rêve éveillé, avec son «procédé cynématographique (sic) qui promet des merveilles au monde de la réclame». En amont de la gare du Pâquier, il avait fait tendre le long des voies une toile peinte d’une centaine de mètres avec un motif qui devait peut-être s’animer par effet optique au passage du train.
Mais il est déjà trop tard: on ne fera pas de Bulle un petit Montreux. L’ouverture en 1899 déjà du Montreux-Oberland Bernois reliant deux régions à vocation touristique a pris de vitesse la Gruyère et donné une avance décisive au Pays-d’Enhaut. Pire, le chemin de fer électrique de la Gruyère dont on espérait tant ne desservait même pas les deux plus anciens sites touristiques du canton, Charmey et le Moléson.
Les touristes se raréfient à Montbarry à la même vitesse que l’eau bénite. La Première Guerre mondiale ruine le tourisme mondial et les bains de Montbarry qui sont rachetés en 1928 par la congrégation des Sœurs de la retraite. Les «énervés des villes, les fatigués de la vie» (publicité des années 1920) s’en vont et Montbarry retrouve une quiétude propice au recueil-lement et à la contemplation.

Aloys Lauper
5 février 2005

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