Jusquau milieu
du XVIIIe siècle, la Gruyère nest pas un lieu de
visite pour les voyageurs. Dès 1760, les voies de communication
saméliorent et le trafic, des marchandises et des hommes,
augmente. Lépoque est au retour à la nature, à
linvention du paysage et du pittoresque, à la célébration
des murs rustiques encore préservées des vices de
la culture. Aventuriers, mais pas au point de renoncer à leur
confort et à leur statut social, ces premiers voyageurs descendent
en ville dans des hôtels «à voyageurs». Cest
ainsi à Genève avec lHôtel des Bergues
(1834) et à Zurich quon trouve les plus anciens
établissements hôteliers de Suisse. Dans la seconde moitié
du XIXe siècle, les mentalités évoluent. Il faut
désormais se plonger dans lambiance. Pour ces premiers
routards, on propose peu à peu de loger dans des chalets-pensions,
plus proches des indigènes. La transformation du chalet de Caux
en auberge, en 1875, est un jalon important dans cette histoire, précédé
pourtant par une expérience gruérienne, sur les pentes
du Moléson.
Fontaine soufrée
Lhistoire hôtelière de la Gruyère commence
à Montbarry, au pied du Moléson. Linventeur en est
le fameux docteur Blaise Thorin de Villars-sous-Mont, ami de Frédéric
César de la Harpe et membre du Club Helvétique suisse
de Paris avant la Révolution. Comme beaucoup à lépoque,
il est chercheur deaux. Le 8 juillet 1784, il découve une
source à Montbarry. Dans son journal, François-Ignace
de Castella mentionne le 15 juin 1785 que «le médecin Thorin
a bâti une baraque pour les bains de sa fontaine soufrée
et nitreuse au-dessus du Crau et de Crébornon (Montbarry)».
A la fin juillet de lannée suivante, il ajoute: «Les
bains de M. le médecin Thorin sont très fréquentés;
les eaux très salutaires opèrent des cures merveilleuses,
beaucoup supérieures à celles de Bonn et du Lac-Noir.»
La concurrence touristique en 1786 déjà, commence autour
des eaux. Le Gruérien Castella voit déjà dans Montbarry
légal des haut lieux balnéaires du canton: les bains
de Bonn le Loèche-les-Bains fribourgeois déjà
mentionné à la fin du XVe siècle et aujourdhui
noyé sous les eaux du lac de Schiffenen! et les bains
du Lac-Noir exploités depuis 1784.
Durant la première moitié du XIXe siècle, Montbarry
attire surtout les rhumatisants et les goutteux. On est encore loin
du tourisme de cure. Mais tandis que les malades prennent des bains
de soufre et de grand air, quelques personnes jettent les bases dune
véritable industrie touristique fribourgeoise, encouragée
par les premiers succès du tourisme helvétique. En 1851,
les radicaux proposent pour la première fois daménager
un hôtel à La Part-Dieu et des chambres dhôte
au chalet du Gros-Plané qui en dépendait. Etablissement
cossu en plaine pour séjours prolongés, gîte détape
en montagne au contact des armaillis. Auguste Majeux, professeur à
lEcole cantonale, dont le père avait tenu lauberge
du St-Michel à Bulle, a sans doute été linitiateur
de ce projet.
Lhôtellerie
du Plané
Jakob-Ulrich Lendi, Joseph-Fidel Leimbacher et Johann-Jakob Weibel,
trois des meilleurs architectes fribourgeois de lépoque,
fournirent chacun des plans pour cet «hôtel du Plané»
dont le projet fut toutefois abandonné, lEtat estimant
quil navait pas à se faire «spéculateur
et aubergiste». Pour ne pas «priver les étrangers
de lhospitalité que les moines leur accordaient»,
on y fit cependant construire une annexe en 1854, un bâtiment
à deux niveaux parallèle au chalet primitif. Avant sa
reconstruction (1922), le «chalet-hôtellerie du Plané»
fut sans doute un de ces lieux emblématiques qui partici-pèrent
à limagerie pastorale de la Gruyère.
Du Gros-Plané, retour à Montbarry pour un bain bienfaisant.
En 1883, lécrivain et journaliste Victor Tissot décide
dy investir avec un associé, après la destruction
du bâtiment par un incendie. La galerie néoclassique fait
place aux découpes du chalet suisse.
Le succès est immédiat, mais le bâtiment trop petit.
En 1892, Frédéric Bettschen, venu de Montreux, reprend
le petit hôtel pour en faire un Grand Hôtel Kurhaus, «Lhôtel
du Moléson et bains de Montbarry». Avec son revêtement
de bois, ses balcons et ses galeries ajourées, sa forêt
de lucarnes, cette construction est lune des réalisations
majeures du Schweizer Holzstil dans le canton. Tissot le cosmopolite
avait peut-être été lun des premiers à
rapatrier en Gruyère limage du Swiss Style. Moins de dix
ans plus tard, son chalet suisse constituera le corps central dun
palace flanqué de pavillons symétriques et dune
annexe de bains utilisée épisodiquement certes, jusquen
1950. Cette pièce montée quon pourrait croire sortie
dune exposition coloniale offrait à une clientèle
anglo-saxone assidue le pittoresque quelle cherche aujourdhui
dans la mise en scène du Restoroute de la Gruyère.
Trois haltes
gruériennes
Lannée 1892 représente donc lapogée
des bains et du tourisme balnéaire en Gruyère, qui compte
alors trois établissements de bains: les bains des Colombettes,
lHôtel des Bains de Bulle et les bains de Montbarry. Station
balnéaire, Montbarry était également la seule source
minérale de la Gruyère, mais on la vendait également
comme «station climatérique, dans une situation tout à
fait exceptionnelle, près des forêts, presquen pleine
montagne, au pied du Moléson. Lair y est très fortifiant,
très énergique, tout imprégné de lodeur
du voisinage des sapins; il stimule lappétit, relève
promptement tous les sucs de lorganisme fatigué, le reconstitue
et le tonifie.» Ce nest sans doute pas un hasard si la Ligue
fribourgeoise contre la «tubercole» a ouvert dans la région,
autour de 1910, un sanatorium, le fameux Chalet des enfants.
Ce sont désormais les étrangers quil faut canaliser
vers Bulle et la Gruyère, détourner des rives lémaniques
la «train set» des années 1900. Le 20 septembre 1904,
on inaugure le Chemin de fer électrique de la Gruyère.
Avec ses gares-chalets dessinées par le bureau Broillet &
Wulffleff de Fribourg, son tracé était ponctué
dun des lieux communs favoris de limagerie helvétique.
Cet exercice de décalcomanie monumentale constituait une sorte
de trompe-lil pour une clientèle qui ne renonça
jamais au confort des stucs et des lambris de première catégorie.
Chalets et stations de bois rythmaient donc cette découverte
cinématique de la Gruyère dans des wagons aménagés
comme des boudoirs. De Montbovon à Bulle, ce Moving Panorama
déroulait tous les poncifs de liconographie gruérienne:
montagnes piquées de chalets, églises trapues au milieu
du village, chapelles et troupeaux de vaches au milieu des prés,
château et cité comtale haut perchés. Lindustrie
du spectacle croisait déjà celle du tourisme. En 1905,
le dentiste Demierre introduisit même quelques images subliminales
dans ce rêve éveillé, avec son «procédé
cynématographique (sic) qui promet des merveilles au monde de
la réclame». En amont de la gare du Pâquier, il avait
fait tendre le long des voies une toile peinte dune centaine de
mètres avec un motif qui devait peut-être sanimer
par effet optique au passage du train.
Mais il est déjà trop tard: on ne fera pas de Bulle un
petit Montreux. Louverture en 1899 déjà du Montreux-Oberland
Bernois reliant deux régions à vocation touristique a
pris de vitesse la Gruyère et donné une avance décisive
au Pays-dEnhaut. Pire, le chemin de fer électrique de la
Gruyère dont on espérait tant ne desservait même
pas les deux plus anciens sites touristiques du canton, Charmey et le
Moléson.
Les touristes se raréfient à Montbarry à la même
vitesse que leau bénite. La Première Guerre mondiale
ruine le tourisme mondial et les bains de Montbarry qui sont rachetés
en 1928 par la congrégation des Surs de la retraite. Les
«énervés des villes, les fatigués de la vie»
(publicité des années 1920) sen vont et Montbarry
retrouve une quiétude propice au recueil-lement et à la
contemplation.
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