GRUYÈRE - Musée de Charmey

L’art aux couleurs de papier

Le Musée du pays et val de Charmey accueille jusqu’au 4 septembre la cinquième Triennale internationale du papier. Une septantaine d’œuvres (dont dix dans les jardins) témoignent de la richesse et des possibilités infinies de cette matière. Elles démontrent aussi l’évolution du «Paper Art» vers la couleur et sa tendance à revisiter la tradition.


«Black Thora» de Robbin Ami Silverberg, ou quand le papier prend une charge symbolique évidente

 

La Triennale internationale du papier, qui ouvre ses portes aujourd’hui au Musée du pays et val de Charmey, ne cesse d’étendre sa réputation. Venus du monde entier, ils étaient cette année 276 artistes à proposer 597 dossiers de candidature. Le jury de sélection a retenu 60 œuvres. S’y ajoutent, pour la première fois, une dizaine de travaux présentés à l’extérieur.
Cette innovation témoigne d’une évolution du «Paper Art», comme l’explique Patrick Rudaz, conservateur du musée: «Beaucoup d’artistes du papier travaillent aujourd’hui pour l’extérieur. Avec le but que leurs œuvres subissent l’évolution du temps.» C’est le cas pour ces colonnes de la Suissesse Heidi Kailasvuori, qui s’effeuillent et se plient dans le vent. Le vent qui balance aussi délicatement les fins roseaux de Masakatsu Yoshida, Japonaise installée en Pologne. Ou qui porte les droits de l’homme, inscrits sur un avion de papier géant, œuvre du Vaudois DeLaPerouze.
Lauréate de cette catégorie extérieure, l’Italienne Federica Ricotti (qui a exposé l’an dernier à Charmey) a pour sa part choisi de jouer avec la lumière, l’ombre et la transparence. Pour un Volo qui mêle puissance et légèreté.

Légèreté et couleur
D’une qualité d’ensemble remarquable, l’exposition à l’intérieur (qui n’a pas de thème imposé, contrairement aux deux précédentes) frappe par un ton plus léger que celle de 2002. «Nous étions alors peu après le 11 septembre», rappelle le conservateur. Témoins de cette évolution: un humour discret, parfois décalé et l’utilisation de plus en plus répandue de la couleur.
C’est le cas pour le troisième prix, cette série de personnages, presque tous sans tête, de Nada Stauber. «La figure humaine fait partie des classiques», souligne Patrick Rudaz. Un classique qui s’allie parfois à des tendances nouvelles, comme celle du papier mâché qu’utilise l’Israélien Naama Aaronshon, auteur de deux imposantes figures, dont un Homme au sac rouge qui ne manquera pas de surprendre.

Support de l’écrit
Le premier prix aussi mise sur la couleur, avec une rigueur formelle sans faille: les bandes bleues, à la fois aériennes et aquatiques, de la Lucernoise Kathrin Biffi-Frey ont séduit le jury. Leur choix «met en valeur une certaine tendance à la poésie, la dérision et encourage l’apparition de la couleur». Deuxième prix, le Caprice de lune du Français Pierre Riba invite pour sa part à la méditation et impressionne par la force et le calme qu’il dégage. Ailleurs, les couleurs se font même vivantes: Wolfgang Heuwinkel a plongé un cube de feuilles de papier dans quatre couleurs, qui les ont imprégnées peu à peu.
Même sans couleurs, d’autres travaux imposent leur puissance évocatrice. C’est le cas de Fremd, d’Ingrid Burger (Allemagne). Quelques valises pour dire la douleur, la tristesse du déracinement. Même charge symbolique pour Black Thora, de l’Américain Robbin Ami Silverberg, où le papier prend l’aspect glaçant du métal. Autre tradition revisitée, celle des moulages, pour l’Allemand Gunter Schone et son très beau triptyque Intérieur.
D’autres artistes n’oublient pas que le papier reste le «support par excellence de l’écrit, de l’esprit», comme l’écrit Patrick Rudaz dans le catalogue de l’exposition. Certains restent ainsi proches du livre ou de l’écriture. Ce qui donne les pages magnifiques et intrigantes de Precipitation de l’Islandais Sari Maarit Cedergren, l’aérien Story d’Ieva Slekyte-Gasiuniene (Lituanie) ou encore Lin-Ecriture, de la Belge Angela Melsen.
Le travail classique du papier, c’est aussi le «pulp painting» (peinture avec la pulpe du papier, sans dessin), qui n’empêche pas les développements contemporains. Argenide Ghini Servilha (Brésil) présente une image comme pixellisée de son grand-père, entre tradition et technologie d’aujourd’hui.
Les collages restent également bien présents, tout comme ses œuvres proches du textile, rappelant que c’est souvent avec cette matière qu’ont débuté les artistes du papier. A signaler encore la présence de Hedi von Zelewsky, qui présente d’étonnants objets aux allures ethno. La Charmeysanne d’adoption a déjà exposé en ces murs l’an dernier en compagnie de Federica Ricotti.

Foisonnant panorama
Avec ses formats de plus en plus importants, la Triennale du papier offre une nouvelle fois un panorama foisonnant des possibilités qu’offre le papier. Selon Patrick Rudaz, «le jury a même souligné qu’il s’agit d’une des meilleures éditions». Aux visiteurs désormais de juger, eux qui vont décerner un prix du public offert par La Gruyère.

Charmey, musée, jusqu’au 4 septembre.
Du mardi au dimanche de 14 h à 18 h, le samedi de 14 h à 16 h. Vernissage ce samedi 11 juin, dès 16 h

 

Images de la tragédie

Comme l’an dernier, la lauréate de l’édition précédente de la Triennale du papier de Charmey a été invitée à exposer à l’Hôtel Cailler. Et c’est sans nul doute l’un des temps forts de la manifestation. L’Allemande Hiltrud Schäfer, qui avait remporté le premier prix en 2002 avec ses Peaux suspendues, présente Images d’hommes et de femmes.
Cette installation a été conçue en lien avec les commémorations de la libération des camps de concentration. Mais elle va au-delà du souvenir de cette tragédie précise, pour évoquer avec force le destin à la fois de l’espèce humaine et des individus pris dans un mouvement de l’histoire qui les dépasse.
Sur les murs, la vie: des silhouettes qui paraissent animées, qui dansent, qui courent, avec légèreté. Et qui semblent oublier leur fragilité de papier. Sur le sol, dans des caissettes, d’autres silhouettes, allongées, fragmentées. Images du destin qui a frappé, des innocents emportés par le drame et l’histoire. L’évocation est saisissante, le contraste émouvant entre l’insouciance et l’inéluctable, entre cette foule joyeuse, bigarrée et ces corps immobiles.
L’exposition de la Galerie de l’Hôtel Cailler est visible tous les jours de 10 h à 22 h. A signaler encore qu’un film de Bernard Muller sur la Triennale 2002 est diffusé à l’entrée de cette exposition.

La triennale en chiffres

— La 5e Triennale internationale du papier présente, à l’intérieur du Musée du pays et val de Charmey, soixante œuvres de 56 artistes.
— Ces artistes (46 femmes et 10 hommes) proviennent de 20 pays, dont, pour la première fois, la Corée, l’Islande, la Slovaquie. Neuf d’entre eux ont déjà exposé à Charmey.
— Le jury de sélection a choisi parmi 597 dossiers, présentés par 276 artistes de 33 pays. Pour la catégorie extérieure, 35 œuvres ont été proposées par 25 hommes et femmes de 14 pays.
— Autour du musée, onze œuvres de dix artistes, venus de neuf pays, ont été sélectionnées. Le Pays de Galles est représenté pour la première fois.
— La quatrième édition de la triennale, en 2002, avait attiré quelque 5000 visiteurs.


Eric Bulliard
11 juin 2005

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