Un grand angle vissé
devant les yeux. Cest ainsi que Jean Troillet définit le
regard quil jette sur la vie dans les pages de son nouveau livre
Un homme: des 8000, sorti vendredi dernier. Dans cet ouvrage, écrit
en collaboration avec Pierre-Dominique Chardonnens, le guide de montagne
de La Fouly a consigné les moments forts de sa vie dhimalayiste
sur une proposition des Editions Arthaud. A 57 ans, il entre ainsi dans
la collection «La traversée des mondes», qui a aussi
publié Maurice Herzog, Catherine Destivelle ou encore Umberto
Pelizzari. Le Valaisan sera demain vendredi à Bulle pour une
séance de dédicaces.
Un homme:
des 8000 donne des éclairages sur certains épisodes de
vos expéditions. Comment avez-vous choisi ces moments?
Le fil rouge du livre, cest le déroulement dune
expédition: la préparation, le voyage, la marche dapproche,
linstallation du camp de base, lacclimatation, la première
tentative, la réussite du sommet, la descente
Pour chacune
de ces étapes distinctes, jai choisi dans mes souvenirs
les événements les plus marquants de mon parcours dans
lHimalaya.
Vous dites
ne pas tenir de carnet de route, ni prendre de notes durant les expéditions.
Comment faites-vous pour vous souvenir avec autant de précision
des événements?
Je ne suis pas très écrivain, mais je fais parfois
des enregistrements. Je me suis aussi basé sur des interviews
données lors de mes retours dexpédition. Dautres
fois, on a fait des recherches et on a pu retrouver des horaires grâce
à quelques souvenirs. Par exemple, je savais avec quelle compagnie
daviation jétais parti et à quelle date. Et
surtout, quand Pierre-Do venait chez moi et que je lui racontais certains
passages, cela réveillait ma mémoire. Quelques heures
après je le rappelais pour lui dire tout ce quon avait
oublié. Cétait rigolo parce que des choses importantes
ressurgissaient souvent par après.
Finalement,
dans ce livre, vous parlez beaucoup des approches, peu des sommets
En Himalaya, il y a beaucoup de patience, beaucoup dattente.
Il faut aussi savoir renoncer sans rejoindre le sommet. Les moments
sur un sommet sont courts, mais ces quelques minutes sont tellement
fortes quelles valent une existence. On est au sommet, on regarde,
on ne parle pas. Cest émouvant. Comment expliquer le quart
dheure, la demi-heure passée au sommet qui reste pour nous
comme un des moments les plus forts de notre vie? A ce moment-là,
on a encore toute la tension de la redescente, la partie la plus difficile
à jouer.
Au fil
des pages, on peut sentir la souffrance terrible à laquelle vous
vous confrontez quand vous êtes en haute altitude. Etait-ce important
pour vous de partager lintensité des efforts?
Je ne voulais rien cacher. Cest vrai quon a lhabitude
de raconter en disant: «On est monté et on est redescendu.
Voilà, cest tout.» Savoir retransmettre les émotions
ma pris du temps. Au début de ma carrière, je ne
parlais même pas. Au téléphone, je bégayais.
Cest tout un apprentissage qui fait que maintenant jarrive
à oser raconter mes émotions, les moments où je
souffre. La montagne nest pas donnée. Mais jaime
ça.
Je me rappelle de sommets dans les Alpes où je navais pas
souffert dans une grande voie. Jétais déçu.
Quand on a fait la face nord du Cervin, les conditions étaient
tellement bonnes quà midi on était à Zermatt.
Sans souffrir. En fait, il y a un plaisir à surmonter des moments
plus durs. Le résultat est plus fort.
Grâce
à internet, on a pu suivre vos dernières expéditions
au jour le jour. Certains parlent de démystification de la montagne
par cette information permanente. Un avis que vous partagez?
Non, si on raconte la vérité. Je trouve quil
sagit plutôt dune ouverture sur ce quon fait
là-bas. Mystifier la montagne, cest raconter plus que ce
quon a vécu pour faire peur. A lépoque, quand
on lisait Rébufat ou Bonati, qui risquaient leur vie à
chaque page, on avait peur daller en montagne. Mon objectif est
aussi de raconter les bons moments, les belles choses. Parce que le
camp de base, ce nest pas trop dur à vivre, surtout maintenant
quon a des DVD, la machine à café
Dans la
conclusion, vous dites votre désarroi face à ce quest
devenu lHimalaya aujourdhui, depuis larrivée
des expéditions commerciales. Malgré tout vous y retournez
chaque année
Je ne peux pas supprimer les expéditions commerciales, mais
je les évite. Je vais dans des coins où il ny a
pas trop de monde. On ne vit pas les mêmes choses avec ce genre
dexpéditions. Jen ai fait lexpérience,
lors de léquipée commémorative Everest 52-02.
Au camp de base, les commerciaux ne parlent jamais de montagne, mais
de fric, de bouteilles doxygène, du nombre de porteurs
Mais même durant ce voyage, jai passé des moments
fantastiques avec les sherpas, qui sont des gens dexception.
Vous comptez
à votre actif huit 8000 sur 14. Les six autres resteront-ils
un rêve?
La dernière phrase de mon précédent livre
Laventure absolue était: «A 80 ans, je ferai encore
un 8000.» Alors, jai le temps. Jy vais quand jen
ai envie et surtout avec une bonne équipe de copains. Ça,
cest important.
Des projets
pour lavenir?
Rien de précis lannée prochaine. Je sais que
je vais tourner des films au Népal ou au Pakistan, pour des petits
sommets. Mais pas de grands 8000 en vue pour 2006. Je naurai pas
le temps. Il y a aussi la famille, ma femme dorigine gruérienne
(rires) et mes trois enfants. Je ne veux pas être trop souvent
loin et passer à côté des bons moments.
Bulle, librairie
du Vieux Comté, vendredi 16 septembre, séance de dédicaces
de Jean Troillet, de 16 h à 18 h 30
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La
vie pour seule victoire
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«Jaime
en baver. Jaime le moment où mon cur semballe,
où la sueur salée me pique les yeux, où
les muscles des bras, des jambes ne sont plus quun instrument
quon brutalise.» Au fil des pages de son nouveau
livre, Un homme: des 8000, écrit en collaboration avec
Pierre-Dominique Chardonnens, Jean Troillet raconte son amour
de la montagne. Pas seulement pour la beauté des sommets,
mais surtout parce que dans leffort il se sent vivre.
Les premiers chapitres permettent dapprendre à
connaître lalpiniste. Il y évoque son enfance.
Quelques mots suffisent pour comprendre la tendresse et le respect
quil porte à ses parents. Cest dailleurs
en sautillant dans les énormes traces de pas de son père,
sépoumonant à le suivre, que le Valaisan
ressent pour la première fois «cet appétit
de la gagne, de la lutte qui ne fera que gonfler».
Suivent le cours daspirant guide, les hivers passés
à accompagner les skieurs au Canada, les premières
expéditions en Amérique du Sud. Voilà le
lecteur prêt à partir avec Jean Troillet à
la conquête des plus hauts sommets himalayens. Il résume
sa carrière en lévoquant par étapes.
Celles qui composent une expédition, de la préparation
au retour au camp de base. Sans occulter les difficultés
à affronter: «Leffort ne veut plus rien dire.
Je ne suis même plus fatigué. Je nai même
plus conscience de souffrir.»
Les rencontres et les amitiés tiennent également
une place importante, notamment celle avec Erhard Loretan. «Japprécie
déjà ce lutin chevelu au regard à la fois
sombre et pétillant et sa voix déternel
adolescent.» Cordée mythique, les deux alpinistes
ont gravi lEverest en 1986, en quarante-trois heures aller-retour.
Mais la vie dun himalayiste nest pas faite que de
sommets. Jean Troillet affirme dailleurs que «ce
qui justifie une expédition, cest la souffrance
de lascension et la joie du retour. Le sommet devient
un gadget.»
Lalpiniste a su trouver les mots qui sonnent juste, ceux
qui touchent et qui font quun lien se tisse entre lauteur
et le lecteur. Les dernières pages évoquent le
retour au camp de base. Comme pour retarder léchéance,
Jean Troillet sarrête à un quart dheure
du campement. «Je vole ce moment et me lapproprie.»
Et on voudrait bien le retenir, pour quil raconte encore.
Jean
Troillet, Un homme: des 8000, Arthaud
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