A 55 ans, les yeux
bleus du peintre animalier Jacques Rime sallument quand il évoque
la figure de Robert Hainard: «Je garde de lui limage du
maître et du génie, car il en était un. Lui et son
épouse Germaine qui était une des plus grandes
peintres de Suisse avaient une forte affection pour moi.»
Le cours de la vie du Gruérien est modifié le jour où,
à 17 ans, il découvre La chasse aux crayons, le livre
de Hainard: «Cest à ce moment que jai compris
quil allait dans la nature pour chercher ses idées. Jai
passé des journées à Raveires, en dessus de Charmey,
à dessiner des chamois. Cétait merveilleux!»
Prendre un sac de couchage et sa planchette à croquis: Robert
Hainard est le premier à aller sur le terrain pour croquer les
animaux. «Ces nuits au clair de lune, cest lui qui les a
inventées. Depuis, dans le monde entier, des milliers de naturalistes
sont à laffût avec crayons ou appareils photo pour
observer les animaux dans leur habitat», explique le Gruérien,
installé près de La Part-Dieu.
A 22 ans, Jacques Rime réalise son «grand rêve»:
grâce à une émission de la Télévision
Suisse romande, il fait la connaissance de Robert Hainard. «Quand
je lai vu, jétais tellement paumé que je nai
rien pu lui dire. Il a fallu de nouveau filmer la surprise de la rencontre.
Durant lémission, je lui ai dit que certaines de ses uvres
me faisaient penser à des peintures rupestres des hommes des
cavernes. Il ma répondu que cétait le plus
beau des compliments quon puisse lui faire.»
Après cette première rencontre, le Gruérien écrit
à Robert Hainard, installé à Bernex (GE). Le naturaliste
reçoit le jeune homme dans sa maison du chemin de Saule «qui
sentait les produits de la gravure, le bois et la cire dabeille».
Il y avait des sculptures dans le jardin et des dessins partout dans
la maison et latelier. Loup, bison, ours, castor, grand tétras,
chouette, faucon, lièvre. «Cétait extraordinaire!
Jétais chez un vrai maître et prêt à
tout entendre. Javais dessiné un renard et il ma
dit quil ressemblait à un sac de pommes de terre. Quand
il ma expliqué pourquoi, cétait limpide! Jai
tout de suite compris et accepté ses critiques», dit le
peintre animalier.
Saisissant bestiaire
Aujourdhui, Jacques Rime reste pantois devant luvre
laissé par Hainard qui sest éteint en décembre
1999, à lâge de 93 ans. Après plusieurs milliers
de nuits passées à laffût, il a rassemblé
un bestiaire unique en son genre: des milliers de dessins, un millier
de gravures sur bois, des centaines de sculptures et daquarelles.
Robert Hainard était aussi philosophe. II a analysé les
rapports entre la civilisation occidentale et la nature, et a notamment
posé avec des décennies davance le problème
de lexpansion économique illimitée. «Son uvre
va occuper des vies de chercheurs à analyser ce quil a
dit dans plein de domaines.»
Complicité
de renards
«Chaque fois que je me rendais chez lui, je ne me sentais pas
écrasé par sa création. Javais, au contraire,
envie de continuer. Ça me motivait et ça mencourageait.
Cétait en fait pour moi comme un tremplin! Entre nous,
il sest passé une complicité de renards. Même
un de ses croquis les plus abstraits, je le saisissais», raconte,
avec une certaine émotion, Jacques Rime.
Le Gruérien a toujours vouvoyé son maître: «Tout
le monde le tutoyait, sauf moi. Je ne pouvais pas. Cétait
une forme de respect. Même si nous avions une éducation
dif-férente par notre origine et le poids de la religion, nous
étions sur le même chemin. Quelques années avant
sa mort, il ma envoyé un de ses livres, avec une dédicace.
Il avait écrit: A mon fils spirituel. Ça ma
beaucoup touché.»
Riaz,
bâtiment scolaire, jusquau 23 avril, tous les jours de 14
h à 19 h. A découvrir des gravures sur bois, des bronzes
et une vingtaine de livres de Robert Hainard