MAGAZINE Architecture bulloise

Le Moderne a cent ans

Inauguré il y a tout juste un siècle, l’ancien Grand Hôtel Moderne de Bulle constitue un prestigieux témoin de la Belle Epoque. Et de la volonté d’alors d’attirer une clientèle distinguée au pied du Moléson. Au cours de son histoire, l’immeuble sis à la rue Victor-Tissot a connu des fortunes diverses. Il n’est d’ailleurs pas passé loin de la démolition, à la fin des années 1970.


Appelé à devenir le fleuron de l’hôtellerie régionale, le Moderne a connu des débuts chaotiques (Musée gruérien)

 

Inauguré dans l’indifférence quasi générale le 4 février 1906, le Grand Hôtel Moderne de Bulle vient de fêter son premier siècle d’existence. Témoin d’une époque où Bulle avait «la maladie de la pierre», comme l’estimait alors le journal Le Fribourgeois, cette bâtisse prestigieuse sise à la rue Victor-Tissot a échappé plus d’une fois à la démolition.
Selon Denis Buchs, conservateur du Musée gruérien, la Belle Epoque a vu naître d’autres immeubles soignés: «Le Closeau, notamment, des bâtiments à la rue de Gruyères, entre le temple et La Viennoise, ou encore l’Hôtel des Alpes, au centre-ville, aujourd’hui disparu.» D’un point de vue architectural, le style du Grand Hôtel bullois est composite: mélange d’art nouveau et de Heimatstil (à l’instar des écoles de Broc ou de Montbovon), il était beaucoup plus décoré à l’origine. «Des peintures et des reliefs ornaient les façades, des pinacles, des clochetons et des pignons surmontaient les toits», indique le conservateur.
L’unique palace du canton de Fribourg a failli ne jamais voir le jour, une avalanche d’oppositions retardant le projet. Motifs principaux invoqués par des Bullois mécontents: privation de la vue du Moléson, style jugé peu à même de se fondre dans un site dominé par une forteresse médiévale… De leur côté, les promoteurs espéraient y attirer une clientèle distinguée, faire du chef-lieu gruérien un petit Montreux. Pari perdu: en moins d’une saison, le dépôt de bilan s’est révélé inéluctable.

Spectacles exotiques
En automne 1907, la Banque de l’Etat a acquis l’immeuble en vue d’y installer son agence bulloise, l’exploitation de l’hôtel se poursuivant toutefois. Une foule d’artistes en tous genres se sont produits dans la grande salle. Les soirées proposaient autant de la musique que des projections cinématographiques, voire des spectacles plus exotiques, comme des représentations de magie ou des combats de femmes à la poitrine dénudée…
Le Musée gruérien et sa bibliothèque ont vu le jour sur les décombres de ce supposé fleuron de l’hôtellerie régionale en 1923. Dix ans plus tard, des travaux ont dû être menés sur l’immeuble, lui donnant un aspect beaucoup plus massif qu’à l’origine. «C’était indispensable, explique Denis Buchs. La bâtisse se déglinguait, des éléments en plâtre tombaient. C’était une époque où l’on détestait cette “pièce montée”. Le Moderne a d’ailleurs été mal aimé jusqu’au début des années 1980.» L’hôtel a ainsi perdu de sa superbe, ses façades rabotées rentrant littéralement dans le rang.
Après le départ du Musée dans ses nouveaux quartiers, en 1978, l’hôtel a été vendu à un particulier. Celui-ci comptait détruire le bâtiment pour faire place à un complexe commercial. C’est alors qu’un mouvement populaire de soutien a vu le jour, emmené par l’artiste Massimo Baroncelli, épargnant au Moderne une sortie peu glorieuse. Nouveau propriétaire, Bernard Vichet l’a fait restaurer. Le café du Musée a été remplacé par la Brasserie du Moderne, appellation originale. Bernard Tétard était aux commandes.
L’établissement, fidèle à l’esprit café-concert des débuts, a vu défiler nombre de jazzmen et autres artistes. Et parmi eux, quelques pointures: Jimmy Woode (contrebassiste américain, un des accompagnateurs préférés de Duke Ellington), Francis Coletta, Max Jendly… Il a en outre accueilli des concerts de chanson française, prémices des Francomanias. Avant de faire place, depuis quelques années, au Memphis Bar.
Aujourd’hui centenaire, le monument a été l’un des plus photographiés du chef-lieu. La carte postale a fait sa réputation, le hissant au niveau de lieu de mémoire régional. Cet anniversaire valait bien une rétrospective commémorative, rendue possible grâce aux archives d’un de ses admirateurs et ancien tenancier, Bernard Tétard.


Alexandre Brodard
11 avril 2006

Une I Editorial I Veveyse/Glâne I Fribourg I Sports

Droits de reproduction et de diffusion réservés © La Gruyère 2003 – Usage strictement personnel