Inauguré
dans lindifférence quasi générale le 4 février
1906, le Grand Hôtel Moderne de Bulle vient de fêter son
premier siècle dexistence. Témoin dune époque
où Bulle avait «la maladie de la pierre», comme lestimait
alors le journal Le Fribourgeois, cette bâtisse prestigieuse sise
à la rue Victor-Tissot a échappé plus dune
fois à la démolition.
Selon Denis Buchs, conservateur du Musée gruérien, la
Belle Epoque a vu naître dautres immeubles soignés:
«Le Closeau, notamment, des bâtiments à la rue de
Gruyères, entre le temple et La Viennoise, ou encore lHôtel
des Alpes, au centre-ville, aujourdhui disparu.» Dun
point de vue architectural, le style du Grand Hôtel bullois est
composite: mélange dart nouveau et de Heimatstil (à
linstar des écoles de Broc ou de Montbovon), il était
beaucoup plus décoré à lorigine. «Des
peintures et des reliefs ornaient les façades, des pinacles,
des clochetons et des pignons surmontaient les toits», indique
le conservateur.
Lunique palace du canton de Fribourg a failli ne jamais voir le
jour, une avalanche doppositions retardant le projet. Motifs principaux
invoqués par des Bullois mécontents: privation de la vue
du Moléson, style jugé peu à même de se fondre
dans un site dominé par une forteresse médiévale
De leur côté, les promoteurs espéraient y attirer
une clientèle distinguée, faire du chef-lieu gruérien
un petit Montreux. Pari perdu: en moins dune saison, le dépôt
de bilan sest révélé inéluctable.
Spectacles exotiques
En automne 1907, la Banque de lEtat a acquis limmeuble en
vue dy installer son agence bulloise, lexploitation de lhôtel
se poursuivant toutefois. Une foule dartistes en tous genres se
sont produits dans la grande salle. Les soirées proposaient autant
de la musique que des projections cinématographiques, voire des
spectacles plus exotiques, comme des représentations de magie
ou des combats de femmes à la poitrine dénudée
Le Musée gruérien et sa bibliothèque ont vu le
jour sur les décombres de ce supposé fleuron de lhôtellerie
régionale en 1923. Dix ans plus tard, des travaux ont dû
être menés sur limmeuble, lui donnant un aspect beaucoup
plus massif quà lorigine. «Cétait
indispensable, explique Denis Buchs. La bâtisse se déglinguait,
des éléments en plâtre tombaient. Cétait
une époque où lon détestait cette pièce
montée. Le Moderne a dailleurs été
mal aimé jusquau début des années 1980.»
Lhôtel a ainsi perdu de sa superbe, ses façades rabotées
rentrant littéralement dans le rang.
Après le départ du Musée dans ses nouveaux quartiers,
en 1978, lhôtel a été vendu à un particulier.
Celui-ci comptait détruire le bâtiment pour faire place
à un complexe commercial. Cest alors quun mouvement
populaire de soutien a vu le jour, emmené par lartiste
Massimo Baroncelli, épargnant au Moderne une sortie peu glorieuse.
Nouveau propriétaire, Bernard Vichet la fait restaurer.
Le café du Musée a été remplacé par
la Brasserie du Moderne, appellation originale. Bernard Tétard
était aux commandes.
Létablissement, fidèle à lesprit café-concert
des débuts, a vu défiler nombre de jazzmen et autres artistes.
Et parmi eux, quelques pointures: Jimmy Woode (contrebassiste américain,
un des accompagnateurs préférés de Duke Ellington),
Francis Coletta, Max Jendly
Il a en outre accueilli des concerts
de chanson française, prémices des Francomanias. Avant
de faire place, depuis quelques années, au Memphis Bar.
Aujourdhui centenaire, le monument a été lun
des plus photographiés du chef-lieu. La carte postale a fait
sa réputation, le hissant au niveau de lieu de mémoire
régional. Cet anniversaire valait bien une rétrospective
commémorative, rendue possible grâce aux archives dun
de ses admirateurs et ancien tenancier, Bernard Tétard.
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