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Marcel Imsand se confie

La force de la fragilité

«Marcel, en janvier, février ou mars, ne fait pas de photos. Personne ne le sait.» C’est l’un des aveux de Marcel Imsand, relayé par la plume de sa fille Marie-José. Ces «Confidences» sont intégrées dans la réédition de «Paul et Clémence», le chef-d’œuvre du photographe, épuisé depuis plus de vingt ans.


Ils prenaient le petit déjeuner à la cuisine, avec du pain grillé sur le feu, du beurre et du fromage. «Pas de confiture, c’est mauvais pour les dents», disait Paul

 

Confidence en fin d’ouvrage: «Pour moi, le secret, c’est que je suis né en Gruyère.» Marcel Imsand n’en fait pas un fromage… Cependant, parmi ces propos recueillis par sa fille Marie-José Imsand Popescu, le père de Marcel – émouvant rebond des générations – est une figure centrale. Avec son père, Marcel avait noué une
belle complicité. Il était ouvrier, pour ne pas dire tâcheron. Goudronnant les routes l’été, portant des sacs de sable pour les chalets d’alpage, réparant les digues de la Sarine l’hiver. Son fils est en cheville: «Je crois que la communication qui s’est établie entre mon père et moi fut la première de mes alchimies, la plus totale.» Ou encore: «Avec mon père, on partageait beaucoup de silence.» Il sera d’ailleurs l’un de ses premiers modèles photographiques. Même s’il aura de la peine à admettre que son fils Marcel, mécanicien, jeune marié, décide un jour de faire «le grand saut» pour se lancer dans la photo…
Sa mère? Elle est bonne, travaille d’arrache-pied pour subvenir aux besoins. Couturière, elle est à son ouvrage souvent la nuit, «dans une certaine solitude». De sa mère, Marcel hérite le sens du travail bien fait. Elle est artiste aussi, relève-t-il, lorsqu’elle crée des robes de mariée.
Ah! le mariage. Mécanicien à la Nova de Neuchâtel, Marcel est «obligé» de se marier, comme on dit dans le vulgaire. Sa femme est une merveille. Belle – c’était l’une des plus belles filles de Neuchâtel… – Mylène a un caractère fort, mais conciliant. Ainsi, elle ne sourcille pas lorsque Marcel lui annonce, alors que la Nova a fermé ses portes, qu’il va tenter de vivre de la photo. «Il fallait y croire pour accepter qu’avec trois petits enfants je quitte l’usine où j’étais chef d’atelier.» Mylène le seconde même pour les bains et le séchage des photos, maniant la pomme de douche dans la baignoire familiale. Les premiers tirages de Marcel Imsand sont des reportages de mariage. Avant qu’il installe son atelier à Lausanne, rue de l’Ale.

Etre femme aujourd’hui
A propos de Mylène, il ne tarit pas d’éloges: «Tu comprends, si tu travailles jusqu’à deux heures du matin et que ta femme te demande ce que tu as fait, parce qu’elle pense que tu as été aux filles alors que toi tu as bossé comme un fou, cela ne peut pas aller. Dans les métiers d’indépendant, il n’y a pas de miracle, on ne finit pas à six heures le soir, on ne finit jamais.» Il étend son propos à la femme en général. Pour Imsand, la femme a tous les pouvoirs. Or, les femmes actuelles aspirent à toujours plus d’indépendance. Fort bien, mais «à la condition qu’elles restent totalement elles-mêmes». Et la part essentielle est, à ses yeux, celle de l’amour qu’elles cachent. Pourquoi? La faute à notre époque médiatisée à outrance. «Aujourd’hui, on attache une importance inouïe au corps. Les femmes doivent être minces, maquillées, enfin tout, tout ce qui concerne le côté visuel et pas ce qui se passe à l’intérieur.»
Le photographe, qui aime se plonger dans les livres d’art pour se détendre, a constaté que tous les grands peintres prenaient pour modèles des femmes bien en chair. Exemple frappant: il parle de sa rencontre avec Cindy Crawford, qu’il a photographiée deux fois. Sur la première image, elle est maquillée, posant pour une publicité. Sur la seconde, elle est à table avec des amis, détendue, sans fard. Il émane d’elle une gentillesse et une humanité extraordinaires. Mais cette photo, relève Imsand, est impubliable! «Personne ne la connaît sous ce jour. La société de consommation le refuse. Si on la montrait naturelle, elle ne serait plus qu’une femme comme tout le monde et ne correspondrait plus aux exigences du marché. La société vit donc pour le show.»

L’utopie de la célébrité
Le show. C’est tout le contraire de la quête de Marcel Imsand. Il dit la chance qu’il a connue de rencontrer des personnalités importan-tes: Barbara la chanteuse, ou Jorge Donn, «le meillleur danseur du monde», pour n’en citer que deux. Mais ce n’est pas le clinquant, c’est l’âme qu’il cherchait en eux. De plus, aux extrêmes, il a également noué des relations suivies avec les frères jumeaux, qui vivaient dans une ferme misérable de Vaulruz, avec Luigi le berger, avec Paul et Clémence, qu’il est allé voir pendant douze ans. Devenu célèbre à son tour, Imsand se moque de la notoriété comme de son premier marcel…
L’essentiel? C’est de laisser parler sa fragilité. Car, par définition, un artiste est un être sensible, donc fragile. Et c’est alors que se produit cette fameuse alchimie, tous les sens en éveil. Une photo, dit-il, c’est l’union de la force et de la lumière. «L’observation m’habite sans que j’aie besoin de regarder. J’enregistre le monde. Je ne fais pas de la photographie!»
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Marcel Imsand: Paul et Clémence et Confidences (Editions La Sarine)
Le photographe dédicacera ces ouvrages ce dimanche 10 décembre, à Gruyères, Fleur de Lys (14 h à 18 h)

Petit miracle

Paul et Clémence aux Editions La Sarine, c’est, à quelques nuances près, la copie conforme du livre paru en 1982 aux Editions 24 Heures. Photos d’une incroyable justesse, avec quelques sobres traits de plume du photographe pour dire l’instant capté. Dans la préface, l’éditeur Jean-Bernard Repond rappelle les circonstances qui ont conduit Marcel Imsand à nouer une relation de douze ans avec ce couple platonique, hors du temps. Un matin de grisaille, le photographe prend le train en quête d’image à publier dans un quotidien. Il descend à Eclépens et prend un chemin de traverse. Et là, il aperçoit un vieil homme, voûté, portant un bidon et un géranium… Cinquante mètres de plus, cinquante mètres de moins, et la rencontre n’aurait sans doute jamais eu lieu. A quoi tient un petit miracle…

Pierre Gremaud
9 décembre 2006

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