Lévolution de lagriculture en Suisse romande. Un
thème qui a suscité lintérêt dYvan
Droz et de Jérémie Forney. Le premier est chargé
de cours et directeur adjoint de lInstitut universitaire détudes
du développement (IUED), à Genève. Le second achève
sa thèse de doctorat. Autrefois maître et élève,
les deux ethnologues réunissent le fruit de leurs recherches
dans un ouvrage qui sapprête à sortir de presse.
Sous le titre Un métier sans avenir? La grande transformation
de lagriculture suisse romande, le Neuchâtelois et le Treyvalien
tirent la sonnette dalarme.
Cette
question «Un métier sans avenir?» on
pouvait se la poser il y a dix ans. En quoi la situation est- elle plus
inquiétante aujourdhui.
Yvan Droz. Jinsiste sur le point dinterrogation:
notre ouvrage ne dit pas que lagriculture est un métier
sans avenir, mais essaie de faire en sorte que des agriculteurs se posent
au moins la question dune éventuelle reconversion. Sachant
que, depuis la création de lagronomie au milieu du XIXe
siècle, on na pas arrêté daugmenter
la taille des domaines et de diminuer le nombre dagriculteurs.
De près de 90%, la population agricole a fondu à 3%.
Jérémie Forney. Lagriculture est sous de
nombreux couperets. Elle représentait près de 9% des dépenses
totales de la Confédération en 1990, contre 7% cette année.
Et on parle toujours de diminuer. Le discours ambiant est inquiétant,
avec ces polémiques qui naissent autour de la libéralisation
de lagriculture. Alors que deux tiers des exploitations agricoles
mangent leur capital.
Deux agriculteurs
sur trois acceptent de travailler à perte. Comment lexpliquer?
Y. D. Par lethos paysan, un système de valeurs incorporé
que nous avons tenté de décrypter. Il est composé
dun don de soi au domaine, qui sexplique par un respect
des générations passées et une projection dans
lavenir pour ses enfants. Lagriculteur se sent comme un
maillon dune chaîne. Il bénéficie en quelque
sorte du travail des anciens, quil doit remettre aux suivants.
Vendre le domaine, cest être le fossoyeur des générations
précédentes.
J. F. Alors on continue, en dépit de tout. On travaille
70 à 80 heures par semaine. Et on parvient à vivre chichement
dune exploitation non rentable dun point de vue économique
agronomique. Et on a mangé son capital au moment de toucher lAVS.
Il y a une forme demprisonnement dans cet ethos, qui est tout
à fait respectable, mais qui peut mener à des comportements
où on accepte de se tuer à la tâche.
Lethos
paysan rendrait-il aveugle?
Y. D. Cest le processus social classique de la dénégation.
Qui est salvateur. Lorsquon se trouve face à une situation
sans issue, ou qui apparaît sans issue, on la nie. Ça na
rien dune aberration!
J. F. La plupart des agriculteurs sont sans doute conscients
de leur situation
Par contre, le regard quils portent sur
les faits nest pas le même que celui de léconomiste
face à sa comptabilité et leurs conclusions non plus.
Etre agriculteur nest pas quune activité économique,
cela implique de nombreuses dimensions: la famille, les relations sociales
Y. D. Ce qui arrive à lagriculture rappelle ce qui est
arrivé aux mineurs dans les années 1950 dans le nord de
la France. On a fermé toutes les mines de charbon. Ça
a été terrible. Avec toute lhistoire des luttes
sociales. On a vraiment détruit une catégorie de la population.
Qui nen pouvait rien. Les mineurs faisaient leur travail aussi
bien quils pouvaient. Les agriculteurs, cest la même
chose. Cest des décisions politiques. Et maintenant, on
rouvre les mines
Si les
paysans venaient à disparaître comme les mineurs, lethos
paysan serait perdu à jamais!
Y. D. Reconstruire des domaines agricoles, construire un ethos paysan
ou reformer des agriculteurs en dehors du cadre familial, cest
compliqué et ça coûte très cher. Donc, du
point de vue dune logique sociale et dune logique économique
à moyen terme, il faut garder des paysans chez nous, plutôt
que de reconstruire une nouvelle classe paysanne, dans trente ou cinquante
ans, lorsquon devra inévitablement produire une bonne partie
de lalimentation chez soi, du fait de lépuisement
des ressources énergétiques.
Le tableau
est sombre. Vous concluez pourtant sur une note positive: «Les
agriculteurs conservent de belles perspectives davenir
»
Pour éviter quils ne se suicident en refermant votre ouvrage!
Y. D. Le tableau est sombre, certes, mais il y a de lespoir
à moyen terme! Il faut donc regarder au-delà de limmédiat.
J. F. Lagriculture a encore des années de vaches
maigres devant elle, mais cela ne veut pas dire que les agriculteurs
nont pas un avenir devant eux. Nos recherches sur le terrain nous
ont montré le dynamisme de bon nombre de jeunes. Leur volonté
den découdre, qui apparemment donne des résultats.
Lanalyse
ethnologique se révèle donc plus positive que les chiffres
de lOf-fice fédéral de lagriculture.
J. F. Nous donnons de la chair aux chiffres nus livrés par
les rapports de lOFAG: deux tiers des exploitations ne sont pas
rentables. Cela demande quand même une explication! En tant quethnologues,
nous amenons un regard un peu différent sur les réalités
sociales.
Y. D. A travers près de 150 entretiens approfondis sur
les thématiques générales de lagriculture,
qui sont enregistrés, retranscrits, analysés, nous donnons
la parole aux premiers concernés. Ce qui permet de comparer ce
qui se dit et ce qui se fait. En général, ce nest
pas la même chose.

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«Un
ouvrage à effet social»
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Votre
livre sadresse aussi bien aux politiques quaux paysans.
Auxquels vous suggérez de réagir avant quil
ne soit trop tard?
Y. D. Notre ouvrage nest pas
un manifeste, mais il cherche à avoir un effet social.
A dire à la population suisse, mais aussi au-delà,
que lagriculture connaît aujourdhui nombre
de difficultés. Implicitement, nous disons aux agriculteurs:
«Où vous situez-vous? Dans le tiers inévitablement
condamné? Dans celui qui va de toute manière survivre?
Ou bien dans celui où vous pourrez peut-être survivre
si vous vous débrouillez bien? Cest-à-dire,
choisissez tant que vous êtes encore capables de vous
reconvertir. Tant que vous navez pas trop de dettes
»
Nest-ce pas un peu donneur de leçons?
J. F. Ça membêterait dêtre
pris pour un donneur de leçons. A part peut-être
pour certains politiciens ou économistes! Mais ce nest
pas à nous de dire aux agriculteurs: «Vous devez
arrêter!»
Y. D. On aimerait simplement leur dire: Regardez un peu
la réalité en face! Elle est grave, mais vous
avez plusieurs choix. Vous pouvez considérer que ça
vaut la peine de continuer jusquà la retraite,
vous faites votre calcul, vous mangez votre capital dici
à 80 ans et cest bon. Ou bien vous dites: «Jai
35 ans, je quitte lagriculture, je fais un CFC délectricien
ou de maçon, je fonde ma petite entreprise, je garde
ma ferme
» Il y a de bonnes conditions maintenant
pour faire cette transformation.
Vous navez pas seulement fait parler les paysans, vous
avez aussi travaillé avec eux.
Y. D. Cest une méthode classique de lanthropologie.
Elle donne accès à une connaissance quon
ne peut avoir autrement. Lorsquon prend part aux travaux,
on ressent dans son corps et dans ses émotions ce que
ça veut dire que dêtre paysan. Cest
ainsi quon peut cerner cette philosophie paysanne quest
lethos et expliquer pourquoi, malgré la situation
économique dramatique, des gens continuent à se
battre.
J. F. Il y a quelque chose de merveilleux et quelque
chose de dramatique dans ce fonctionnement. Notre ouvrage cherche
à expliquer cette contradiction. Parce que les «paysans
Mercedes», il ny en a plus beaucoup!
Yvan
Droz et Jérémie Forney, Un métier sans
avenir? La grande transformation de lagriculture suisse
romande, à paraître début mars aux Editions
Karthala
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