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Agriculture en Suisse romande

Cri d’alarme des ethnologues

Le Treyvalien Jérémie Forney et le Neuchâtelois Yvan Droz publient un ouvrage consacré à «la grande transformation de l’agriculture en Suisse romande». A travers leurs recherches, l’un à Fribourg, l’autre à Neuchâtel, les ethnologues tirent la sonnette d’alarme. Et osent la question: l’agriculture est-elle «un métier sans avenir»? Entretien.


Deux tiers des exploitations agricoles mangent leur capital: si les agriculteurs se révoltent (ici une manifestation à Morges en août 2002), ils n’abandonnent pas. Phénomène que les ethnologues expliquent à travers l’ethos paysan

 

L’évolution de l’agriculture en Suisse romande. Un thème qui a suscité l’intérêt d’Yvan Droz et de Jérémie Forney. Le premier est chargé de cours et directeur adjoint de l’Institut universitaire d’études du développement (IUED), à Genève. Le second achève sa thèse de doctorat. Autrefois maître et élève, les deux ethnologues réunissent le fruit de leurs recherches dans un ouvrage qui s’apprête à sortir de presse. Sous le titre Un métier sans avenir? La grande transformation de l’agriculture suisse romande, le Neuchâtelois et le Treyvalien tirent la sonnette d’alarme.

– Cette question – «Un métier sans avenir?» – on pouvait se la poser il y a dix ans. En quoi la situation est- elle plus inquiétante aujourd’hui.
Yvan Droz. J’insiste sur le point d’interrogation: notre ouvrage ne dit pas que l’agriculture est un métier sans avenir, mais essaie de faire en sorte que des agriculteurs se posent au moins la question d’une éventuelle reconversion. Sachant que, depuis la création de l’agronomie au milieu du XIXe siècle, on n’a pas arrêté d’augmenter la taille des domaines et de diminuer le nombre d’agriculteurs. De près de 90%, la population agricole a fondu à 3%.
Jérémie Forney. L’agriculture est sous de nombreux couperets. Elle représentait près de 9% des dépenses totales de la Confédération en 1990, contre 7% cette année. Et on parle toujours de diminuer. Le discours ambiant est inquiétant, avec ces polémiques qui naissent autour de la libéralisation de l’agriculture. Alors que deux tiers des exploitations agricoles mangent leur capital.

– Deux agriculteurs sur trois acceptent de travailler à perte. Comment l’expliquer?
Y. D. Par l’ethos paysan, un système de valeurs incorporé que nous avons tenté de décrypter. Il est composé d’un don de soi au domaine, qui s’explique par un respect des générations passées et une projection dans l’avenir pour ses enfants. L’agriculteur se sent comme un maillon d’une chaîne. Il bénéficie en quelque sorte du travail des anciens, qu’il doit remettre aux suivants. Vendre le domaine, c’est être le fossoyeur des générations précédentes.
J. F. Alors on continue, en dépit de tout. On travaille 70 à 80 heures par semaine. Et on parvient à vivre chichement d’une exploitation non rentable d’un point de vue économique agronomique. Et on a mangé son capital au moment de toucher l’AVS. Il y a une forme d’emprisonnement dans cet ethos, qui est tout à fait respectable, mais qui peut mener à des comportements où on accepte de se tuer à la tâche.

– L’ethos paysan rendrait-il aveugle?
Y. D.
C’est le processus social classique de la dénégation. Qui est salvateur. Lorsqu’on se trouve face à une situation sans issue, ou qui apparaît sans issue, on la nie. Ça n’a rien d’une aberration!
J. F. La plupart des agriculteurs sont sans doute conscients de leur situation… Par contre, le regard qu’ils portent sur les faits n’est pas le même que celui de l’économiste face à sa comptabilité et leurs conclusions non plus. Etre agriculteur n’est pas qu’une activité économique, cela implique de nombreuses dimensions: la famille, les relations sociales…
Y. D. Ce qui arrive à l’agriculture rappelle ce qui est arrivé aux mineurs dans les années 1950 dans le nord de la France. On a fermé toutes les mines de charbon. Ça a été terrible. Avec toute l’histoire des luttes sociales. On a vraiment détruit une catégorie de la population. Qui n’en pouvait rien. Les mineurs faisaient leur travail aussi bien qu’ils pouvaient. Les agriculteurs, c’est la même chose. C’est des décisions politiques. Et maintenant, on rouvre les mines…

– Si les paysans venaient à disparaître comme les mineurs, l’ethos paysan serait perdu à jamais!
Y. D.
Reconstruire des domaines agricoles, construire un ethos paysan ou reformer des agriculteurs en dehors du cadre familial, c’est compliqué et ça coûte très cher. Donc, du point de vue d’une logique sociale et d’une logique économique à moyen terme, il faut garder des paysans chez nous, plutôt que de reconstruire une nouvelle classe paysanne, dans trente ou cinquante ans, lorsqu’on devra inévitablement produire une bonne partie de l’alimentation chez soi, du fait de l’épuisement des ressources énergétiques.

– Le tableau est sombre. Vous concluez pourtant sur une note positive: «Les agriculteurs conservent de belles perspectives d’avenir…» Pour éviter qu’ils ne se suicident en refermant votre ouvrage!
Y. D. Le tableau est sombre, certes, mais il y a de l’espoir à moyen terme! Il faut donc regarder au-delà de l’immédiat.
J. F. L’agriculture a encore des années de vaches maigres devant elle, mais cela ne veut pas dire que les agriculteurs n’ont pas un avenir devant eux. Nos recherches sur le terrain nous ont montré le dynamisme de bon nombre de jeunes. Leur volonté d’en découdre, qui apparemment donne des résultats.

– L’analyse ethnologique se révèle donc plus positive que les chiffres de l’Of-fice fédéral de l’agriculture.
J. F.
Nous donnons de la chair aux chiffres nus livrés par les rapports de l’OFAG: deux tiers des exploitations ne sont pas rentables. Cela demande quand même une explication! En tant qu’ethnologues, nous amenons un regard un peu différent sur les réalités sociales.
Y. D. A travers près de 150 entretiens approfondis sur les thématiques générales de l’agriculture, qui sont enregistrés, retranscrits, analysés, nous donnons la parole aux premiers concernés. Ce qui permet de comparer ce qui se dit et ce qui se fait. En général, ce n’est pas la même chose.

«Un ouvrage à effet social»

Votre livre s’adresse aussi bien aux politiques qu’aux paysans. Auxquels vous suggérez de réagir avant qu’il ne soit trop tard?
Y. D.
Notre ouvrage n’est pas un manifeste, mais il cherche à avoir un effet social. A dire à la population suisse, mais aussi au-delà, que l’agriculture connaît aujourd’hui nombre de difficultés. Implicitement, nous disons aux agriculteurs: «Où vous situez-vous? Dans le tiers inévitablement condamné? Dans celui qui va de toute manière survivre? Ou bien dans celui où vous pourrez peut-être survivre si vous vous débrouillez bien? C’est-à-dire, choisissez tant que vous êtes encore capables de vous reconvertir. Tant que vous n’avez pas trop de dettes…»

– N’est-ce pas un peu donneur de leçons?
J. F.
Ça m’embêterait d’être pris pour un donneur de leçons. A part peut-être pour certains politiciens ou économistes! Mais ce n’est pas à nous de dire aux agriculteurs: «Vous devez arrêter!»
Y. D. On aimerait simplement leur dire: Regardez un peu la réalité en face! Elle est grave, mais vous avez plusieurs choix. Vous pouvez considérer que ça vaut la peine de continuer jusqu’à la retraite, vous faites votre calcul, vous mangez votre capital d’ici à 80 ans et c’est bon. Ou bien vous dites: «J’ai 35 ans, je quitte l’agriculture, je fais un CFC d’électricien ou de maçon, je fonde ma petite entreprise, je garde ma ferme…» Il y a de bonnes conditions maintenant pour faire cette transformation.

– Vous n’avez pas seulement fait parler les paysans, vous avez aussi travaillé avec eux.
Y. D.
C’est une méthode classique de l’anthropologie. Elle donne accès à une connaissance qu’on ne peut avoir autrement. Lorsqu’on prend part aux travaux, on ressent dans son corps et dans ses émotions ce que ça veut dire que d’être paysan. C’est ainsi qu’on peut cerner cette philosophie paysanne qu’est l’ethos et expliquer pourquoi, malgré la situation économique dramatique, des gens continuent à se battre.
J. F. Il y a quelque chose de merveilleux et quelque chose de dramatique dans ce fonctionnement. Notre ouvrage cherche à expliquer cette contradiction. Parce que les «paysans Mercedes», il n’y en a plus beaucoup!

Yvan Droz et Jérémie Forney, Un métier sans avenir? La grande transformation de l’agriculture suisse romande, à paraître début mars aux Editions Karthala

 

Claire-Lyse Pasquier
13 janvier 2007

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