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L’Association pour le suffrage féminin fribourgeois a déposé son fonds aux Archives de l’Etat en 1995. L’occasion pour l’historienne Monica Fasani Serra de se plonger dans l’histoire d’une conquête qui a pris des décennies. Entre 1947 et la Fondation de l’Association féministe fribourgeoise (AFF) par la Bulloise Agnès Reichlen. Et 1971 et l’adoption dans le canton du droit de vote pour les femmes.
En l’espace d’une génération, les mentalités ont évolué. Au rythme de l’émancipation des femmes, toujours plus engagées dans la vie économique et mieux armées pour affronter la vie politique. Enhardies par les cours de civisme et d’expression dispensés dans le canton depuis 1953, légitimées par le résultat de la votation de 1969, où les Fribourgeois se prononcent déjà en faveur du suffrage féminin, les citoyennes sortent en quelque sorte de leur chrysalide.
Des comités régionaux se créent, dont celui de la Gruyère, dirigé par la Bulloise Augusta Kaelin, soutenue par le conseiller d’Etat PDC Pierre Dreyer – car l’émancipation féminine c’est aussi et pour commencer une histoire d’hommes et pas forcément de gauche. Celle que l’on surnomme Tuti choisit une représentante par village, qui est chargée d’aborder la population une fleur à la main et un slogan aux lèvres: «Oui de bon cœur, oui pour les femmes».
Ce travail de terrain se révèle décisif dans un district qui, avec la Singine, a fait basculer le canton en faveur du non lors de la première votation, en 1959. Mais les défenseurs du suffrage féminin ne se sont évidemment pas contentés de bouquets et de bons sentiments. Comme le montre la presse fribourgeoise entre 1959 et 1971, les deux campagnes s’articulent autour de quatre arguments majeurs.
Une question de justice Lors de la première campagne en particulier, les suffragistes mettent en avant le fait que c’est un acte d’équité et de justice que de donner le suffrage aux femmes. Ainsi dans La Liberté du 30 janvier 1959: «Un acte de justice ne peut que profiter au pays tout entier, et rien ne permet de penser qu’il n’aurait d’heureux effets que sur une seule partie de la population au détriment d’une autre.» Alors qu’une antisuffragiste comme Ruth Widmer-Sydler ne voit aucune injustice là-dedans: «La Suissesse est déjà l’égale de l’homme. Elle jouit des mêmes libertés, est soumise aux mêmes lois, bénéficie des mêmes prestations sociales. La carte civique ne lui apportera rien de plus, que des ennuis.»
L’argument religieux Les deux partis se disputent les citations, notamment de saint Paul. La femme obéira à l’homme! Les deux obéiront à l’Eglise! Bien que les élites religieuses sont en faveur de l’émancipation, déjà en 1959, les églises ne donnent pas clairement leur avis. A l’image de la plupart des partis politiques, les évêques suisses attendent 1971 pour publier un avis favorable.
La culture politique
«Alors qu’au milieu du XIXe siècle les femmes n’avaient nulle part le droit de vote, aujourd’hui 61 Etats dans le monde lui ont accordé l’égalité complète des droits politique», souligne La Gruyère du 13 janvier 1959. Pour les uns, la Suisse doit s’aligner, pour les autres, elle doit rester isolée vu qu’elle est un exemple de démocratie unique au monde.
L’argument économique A la fin des années 1960, on comptait 756000 femmes exerçant une profession en Suisse. «Ce chiffre doit avoir maintenant très largement dépassé le million. Et nous voudrions laisser ces collaboratrices à l’écart de la vie politique du pays?» interroge La Gruyère à la veille des votations de 1971.
Autant d’arguments qui font mouche, puisque les électeurs fribourgeois, après avoir refusé le suffrage féminin en 1959 par 18700 voix contre 7900, inversent la tendance et offrent enfin la citoyenneté aux femmes par 19400 voix contre 7800.
«Attention au formatage des genres» |
Avec son mémoire de licence intitulé «Un geste de bon cœur» pour faire bon genre? L’adoption du suffrage féminin dans le canton
de Fribourg, arguments et contre-arguments dans la presse (1959-1971), Monica Fasani Serra vise une prise de conscience du rôle des médias, à la fois formateurs et révélateurs d’opinion. L’historienne fribourgeoise d’origine italo-valaisanne présentera le résultat de son travail demain soir, à l’issue de l’assemblée générale de la Société d’histoire.
– Etre militante féministe, et avoir une approche scientifique du suffrage féminin, est-ce facile?
Monica Fasani Serra: Quand j’ai commencé à militer avec le collectif des femmes en colère pour l’obtention du congé maternité en 2004, j’ai vécu le processus d’une défense de votation. J’ai rencontré des femmes qui avaient vécu le Mouvement de libération des femmes, à Lausanne. Ça m’a permis d’imaginer ce qu’elles ont pu ressentir à l’époque. Ce qui est un avantage pour l’étude genre, qui traite de la différenciation des rôles et des rapports de pouvoir complexes entre les hommes et les femmes. D’un autre côté, c’était difficile de prendre de la distance avec mon sujet. On m’a d’ailleurs parfois reproché de surdéterminer. J’avoue qu’il m’est arrivé d’avoir envie d’appuyer sur le clou!
– Qu’est-ce qui a pu vous faire bondir à la lecture de la presse fribourgeoise de l’époque?
Il y a toutes ces phrases, que l’on retrouve même dans la bouche des suffragistes. Il faut que les femmes s’engagent, parce qu’elles vont «faire le ménage» dans la politique… Ou l’incroyable «Mesdames, l’important c’est la rose que vous cultiverez dans le jardin politique encore trop caillouteux» du président de la Jeunesse radicale Jean Aebischer relayé par L’Indépendant en 1971.
– Un autre radical ne s’est pas privé d’images réductrices pour parler des femmes dans «La Gruyère»: «Ces dames s’agitent. Ces dames se rassemblent. Ces dames bataillent. Ces dames rêvent de voter…»
C’est vrai que, lorsque Gérard Glasson signe son édito du 28 janvier 1954 sous le pseudo CIVIS, on peut se demander de quel côté il penche. En fait, contrairement à la section gruérienne de son parti, c’est un défenseur du suffrage féminin. Il utilise les arguments des anti-suffragistes pour les désamorcer, ce qui est une tendance de la presse romande, qui construit son argumentation en thèse, antithèse, synthèse. Contrairement à la presse alémanique, le Murtenbieter et les Freiburger Nachrichten en l’occurence, dont certains articles peuvent ne refléter qu’un seul point de vue.
– Vous qui êtes sensible au pouvoir des mots au point d’avoir adopté le langage épicène, jugez-vous que les médias donnent enfin leur place aux femmes?
Si vous écoutez Le Grand 8, le matin sur la Première, vous constaterez qu’il y a souvent une seule femme pour huit intervenants. Ce qui est aussi le cas de Forum. Je pense encore à un article du Temps consacré à Jean-Paul Sartre, qui m’a choquée avec sa légende photo qui ne mentionnait pas Simone de Beauvoir, alors qu’elle apparaissait clairement sur le cliché! Et toutes ces expressions qui persistent et qui ont une influence, même si on n’en a pas l’impression. Doris Leuthard qualifiée de Betty Bossi nationale par Le Temps, à l’époque où elle était encore présidente du PDC. Christine Ockrent que Darius Rochebin compare à un «Rastignac en jupons» dans son Pardonnez-moi du 25 février… Les journalistes, hommes et femmes, et tout le monde en général, ont besoin d’une prise de conscience. Car les schémas des caractéristiques censées appartenir à chacun des sexes se répercutent inconsciemment par les pratiques orales, écrites, institutionnelles et communautaires. Tant que l’on continuera à féliciter un garçon parce qu’il grimpe bien aux arbres ou une fille parce qu’elle est sage et jolie, les enfants intégreront ces clichés, qui limitent leur champ d’action.
Fribourg, Musée d’art et d’histoire,
Suffrage féminin à Fribourg:
comment les femmes ont pris le pouvoir, mercredi 7 mars à 19 h 30
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