1946-1981. A peine quatre décennies. Le temps nécessaire au canton de Fribourg pour se libérer de la tutelle du Parti conservateur, devenu
démocrate-chrétien en 1971. Autrement dit, une fois le
monolithe éclaté, pour propulser la république noire et blanche dans l’ère du pluralisme.
Le tournant de cette «révolution silencieuse», selon le
mot de feu le professeur Roland Ruffieux, remonte à 1966. En même temps que s’envoleà jamais son 5e fauteuil ministériel, le grand vieux parti perd 17 sièges au Grand Conseil et ainsi la majorité séculaire qu’il y détenait. Ne demeurent dans son escarcelle que 56 élus sur 130, notamment en raison de la dissidence de son aile chrétienne-sociale (8 sièges). C’est un premier coup de boutoir dans le paysage politique, figé depuis la fin du XIXe siècle. Encore quinze ans et soufflera l’esprit de Tavel sur un PDC enclin à renoncer de lui-même à occuper la majorité des places gouvernementales comme il le faisait depuis 1857.
La perte de la mainmise
sur le Législatif et l’abandon
en 1981 de l’ascendant sur l’Exécutif constituent les deux moments clés de la politique cantonale d’après-guerre. Restait à en donner toute l’épaisseur historique. C’était l’objet du récent colloque de la Société d’histoire du canton. Une analyse de la manière dont Fribourg, selon le professeur Francis Python, a passé d’une «démocratie gouvernée à une démocratie gouvernante».
Des chercheurs, comme les Gruériens Camille Nussbaumer (Charmey) et Raphaël Ruffieux (Broc), sont revenus sur les signes avant-coureurs de la lente érosion du monolithe conservateur. Comme la chute aux élections de 1946 du directeur de l’Instruction publique Joseph Piller, impopulaire à cause des dépenses universitaires et de ses amitiés avec des professeurs nazis. Ou encore la montée de l’agrarisme en 1952, incarné par Georges Ducotterd à qui profite le coup d’éclat de Louis Dupraz. Faute d’hériter des Finances, ce radical avait aussitôt claqué la porte!
Le rôle des personnes
Le basculement des forces, renforcé par des luttes intestines et le front commun des partis minoritaires, se poursuit en 1971 avec l’entrée au Gouvernement des deux premiers ministres socialistes de l’histoire.
Mutation en profondeur de la société, recul du fait religieux, ouverture à l’industrialisation, évolution idéologique et des mentalités ne doivent toutefois pas occulter le poids des individus. «Pour être élu, hier comme aujourd’hui, commente Francis Python, il faut être la bonne personne, au bon endroit et au bon moment.»
La montée vers l’esprit de Tavel
Quid après le séisme de 1966? Voici des extraits de la contribution, donnée au colloque à mi-avril, du
socialiste John Clerc, ex-secrétaire
général adjoint des Services du
Parlement fédéral.
L’année 1971. Les socialistes font leur entrée au Conseil d’Etat avec
Denis Clerc et Jean Riesen, élus au 2e tour. Le Gouvernement reste composé de quatre PDC, dont Pierre Dreyer, seul élu au 1er tour, et du PAI (agrarien) Joseph Cottet. Les radicaux sortants sont nettement battus.
Au Grand Conseil, on note d’importants gains socialistes (+8), acquis au détriment des radicaux (–7) et
du PICS (–3 chrétiens-sociaux), qui commence de refluer, le PDC et le PAI gagnant chacun un siège. Les causes de ces progrès de la gauche sont à chercher dans les mutations de la société avec l’industrialisation et la croissance du secteur tertiaire, l’emprise déclinante de l’Eglise, le concile Vatican II synonyme d’ouverture, la fin de la dépopulation et l’arrivée de nouveaux habitants.
Les nouvelles personnalités de
la gauche, Denis Clerc et Félicien Morel, donnent une crédibilité nouvelle au parti. Ce sont les premières élections avec participation féminine. La participation recule de 79 à 57%.
Revanche en 1976. Revanche radicale, les élections de 1976 voient le remplacement des deux socialistes par deux radicaux et la confirmation de la quadruple présence PDC et d’un siège pour son allié PAI, Joseph Cottet. Seul Rémi Brodard est élu au 1er tour. Au second tour, Marius Cottier qui a remplacé Max Aebischer sur la liste PDC, est élu avec Dreyer et Waeber.
Les radicaux étaient décidés à reconquérir les positions perdues en 1971 et ont mis de gros moyens en œuvre. Les socialistes, eux, ont commis de graves erreurs en attaquant Ferdinand Masset et ses conseils d’administration. A l’examen, il apparaît que ces mandats sont parfaitement honorables et s’exercent au bénéfice de la collectivité. Les candidatures socialistes aux préfectures de la Sarine, de la Gruyère et de la Broye sont inutiles et permettent des alliances de fait entre radicaux et PDC.
L’échec socialiste apparaît moins brutal que le résultat le laisse penser. Le PS maintient ses 29 députés. Denis Clerc n’est pas réélu pour 235 voix. Il obtient tout de même
40% des suffrages alors que le radical lacois Hans Baechler, élu, en recueille 40,3%.
Les élections au Grand Conseil font apparaître une consolidation des résultats précédents: un gain radical, une perte chrétienne-sociale.
1981 et Tavel. Après l’échec de 1976, le PS lance une initiative pour l’élection à la proportionnelle du Conseil d’Etat. Le Grand Conseil élabore un contre-projet (un parti qui n’a pas la majorité au Parlement ne peut l’avoir au Gouvernement). Ce texte est mis au point par Anton
Cottier, président du groupe PDC
au Grand Conseil, et accepté par
Gérald Ayer, son homologue socialiste, mais il n’est pas agréé par le PS. L’initiative est maintenue. Tant celle-ci que le contre-projet sont rejetés en janvier 1981, chaque texte recueillant environ 40% de oui.
Le climat est préparé pour une élection à la proportionnelle de fait: 3 PDC (M. Cottier, R. Brodard, E. Gremaud), 2 PRD (F. Masset et H. Baechler), 2 PS (F. Morel et D. Clerc) au
détriment de Joseph Cottet (PAI) que le PDC ne met plus sur la liste.
Le parti dominant accepte de limiter ses appétits à trois sièges, par la voix de son président Martin Nicoulin. C’est l’esprit de Tavel. Et Denis Clerc fait son come-back au Gouvernement, fait unique en Suisse et peu fréquent à l’étranger: Churchill, de Gaulle, Nixon, Prodi…
A noter que le PDC a toujours su habilement trouver un partenaire pour lui fournir l’appoint pour atteindre la majorité: ce fut le cas en 1976 notamment avec le PAI, puis plus tard avec les radicaux, avec toutes les difficultés d’une telle alliance qui peut heurter tant pour des questions de rivalité historique que de programme.
Au Grand Conseil, le PCS est renforcé par l’arrivée des chrétiens-sociaux singinois qui siégeaient avec le PDC. Il obtient 12 sièges pris pour l’essentiel au PDC qui tombe à 47 sièges. Les radicaux en perdent 2, les socialistes en gagnent 4 et obtiennent leur meilleur résultat à ce jour alors que le PAI se maintient.
Depuis 1981, le PDC a toujours eu trois élus à l’Exécutif, le PS deux pendant que les deux derniers sièges se sont partagés entre l’UDC, le PRD et un indépendant. On connaît donc depuis vingt-cinq ans une certaine stabilité de la composition gouvernementale.
John Clerc
Une
I Editorial I Veveyse/Glâne
I Fribourg I Sports
Droits
de reproduction et de diffusion réservés © La Gruyère
2003 Usage strictement personnel