MAGAZINE La France après l’élection de Sarkozy

Coiffée, manucurée, épilée...

Après le triomphe de Nicolas Sarkozy, qui a largement battu Ségolène Royal, la France s’apprêterait à marcher droit. La vraie droite est de retour. Pour La Gruyère, le journaliste français Jean-Louis Le Touzet revient avec humour sur les événements du week-end. Et sur les cinq ans à venir.


Pour Nicolas Sarkozy, à peine le temps de savourer la victoire avant de faire retraite dans un monastère

 

Marianne a donné congé à Jacques, son vieil amant un peu sourd, dont le mandat venait à échéance. Elle s’est choisi un homme de 52 ans, marié et père de famille, avocat de formation, et c’est dire si la France est ouverte d’esprit. Pour être franc, Marianne a hésité à vivre avec une femme, mais disons que la morale des urnes a pris le dessus dans un sursaut à mettre sur le compte des bonnes mœurs. On ne voit que ça pour expliquer l’écart des deux millions de voix qui ont manqué à Ségolène Royal.
Plus sérieusement, Ségolène Royal aura tout tenté, vraiment tout essayé, comme concilier les contraires (l’extrême gauche et l’extrême centre), mais a échoué assez nettement (46,9% des suffrages) face à Nicolas Sarkozy (53,1%).
Le chef du bloc des droites a réussi son pari et fendillé le bloc-évier de la gauche qui est sur le point de se desceller du mur de la salle de bain de Mme Royal.

Etudiés à la loupe
On peut parler d’un chef-d’œuvre électoral puisque le candidat de l’UMP a siphonné les voix de l’extrême droite et aurait ramené au bercail la moitié des voix des électeurs de François Bayrou, le candidat centriste qui, rappelons-le, avait déclaré qu’il ne voterait «pas pour Nicolas Sarkozy».
A propos des suffrages centristes, voix qui représentent la France «raisonnablement raisonnable» et dont votre serviteur est l’incarnation même, il semblerait qu’ils se soient reportées pour moitié sur Nicolas Sarkozy. Mais rien n’est moins sûr à l’heure où nous mettons sous presse. L’électeur centriste a été l’objet de tous les soins. On l’a étudié à la loupe. On a pris des mesures scientifiques: tour de taille chez les messieurs après une tête de veau ravigote et une demi-bouteille de Châteauneuf-du-Pape, tour de poitrine chez ces dames et tour de tête pour essayage de béret basque. Des sondeurs extrêmement savants, tous bien entendu sortis majors des plus grandes écoles de la République, ont mis l’électeur en équation. Un travail titanesque car n’oublions pas les 6,5 millions de voix recueillies par François Bayrou au premier tour. Toutes ces données ont été ensuite glissées dans une machine à double compression qui siffle comme un percolateur et gardées par un régiment de parachutistes; machine évidemment de fabrication française que le monde entier nous envie et dont la France tire une légitime fierté.

Insoutenable suspense...
Les sondeurs ont fait brûler de l’encens et se sont assis en tailleur comme des moines bouddhistes en attendant les résultats qui allaient, à les entendre, changer radicalement la face du monde et révolutionner l’Occident chrétien.
Je vous passe, admirables lecteurs, l’insoutenable suspense. Puis, quand la réponse, imprimée sur une fiche en carton perforée tomba de l’orgue de Barbarie fumant, les ingénieurs furent pris d’une sorte d’apathie bien compréhensible. Que disait en effet la fameuse fiche? «L’électeur du centre serait de nature indécise.» Noter le conditionnel. Puis quoi d’autre? «Qu’il serait par nature irrésolu.» D’après les dernières nouvelles la machine à décrypter les voix centristes serait en vente. Reste que le mystère demeure tout entier: mais où sont passées les voix de François Bayrou? Englouties dans l’espace interstellaire? Le président Sarkozy prendra ses fonctions le 16 mai.

Dans un monastère
Rien n’a filtré concernant le nom de son prochain premier ministre. Quelle sera la couleur du nouveau cabinet? Bleu marine avec des lys blancs? François Fillon ou Jean-Louis Borloo? Le nouveau président aurait déjà quitté Paris pour faire retraite dans un monastère. C’était la rumeur qui bruissait depuis vingt-quatre heures dans Paris. Où? Chez les oratoriens, les bénédictins, les dominicains? A peine élu, Nicolas se glisse dans une robe de bure et chausse des sandales en cuir bouilli. C’est du propre! Pour un pays laïc comme le mien et qui «bouffe du curé» depuis un siècle à tous les repas, c’est un choc. Mais, à y réfléchir, pas vraiment, car cette campagne fut placée sous le signe de l’ostensoir et du cierge pascal. Une première dans l’histoire de la Ve République.
Mme Royal, qui jusqu’à ses 18 ans allait à la messe, a évoqué fréquemment «la lumière» et «l’espérance». Et voilà que Nicolas, à peine élu, est déjà kidnappé par des chartreux. Rome n’est plus dans Rome depuis dimanche 20 heures.

Bonjour à la dame
C’est donc une France différente qui s’offre à vous, chers voisins. Vous la saviez paresseuse, hirsute, souillon, bonne à rien. Depuis dimanche, votre voisine de palier est transfigurée. Coiffée, manucurée, épilée, elle sent la lavande et marche d’un pas assuré vers son avenir radieux. Nicolas l’a séduite patiemment. Il a tissé sa toile. S’est rendu indispensable. Pour sûr, c’est un ménage qui va aller de l’avant. Finies les dettes contractées chez l’épicier et qu’on ne règle pas. Nicolas va lui apprendre les bonnes manières. Qu’on ne quitte pas la table sans autorisation. Qu’on dise bonjour à la dame.
Qu’on ne mange pas son riz au lait avec une cuiller à escargots. Bref, la vraie droite est de retour pour de bon aux affaires et puis tout cela va drôlement changer des années Chirac. C’est vrai que bon papa Jacques n’avait jamais osé gronder la petite Marianne qui rentrait à des heures impossibles, écumant tous les dancings de province.

La gauche chasse le lapin
Et la gauche là-dedans, me direz-vous? Ah! la gauche! Comme le petit lapin, son petit nez a frémi devant les fanes de carottes du centre. Aujourd’hui, on ne lui voit que son derrière tout blanc. Madame Ségo-lapin est dans son terrier et la chasse est ouverte. Le PS veut sa peau. On veut la dépiauter, la faire revenir en civet avec des petits légumes.
C’est atroce ce qui se passe. Mais Ségolène ne se laissera pas faire, a-t-elle dit, car c’est mal la connaître. Même son compagnon, François Hollande, joue les Tartarin! Pendant ce temps l’électeur de gauche dépérit. Il ne mange plus. Il repousse son assiette: pas faim. Curieux pays quand même: la droite mange du lion et la gauche chasse le lapin.

Jean-Louis Le Touzet,
journaliste à Libération

 

30000 supporters à la Concorde…

Arrêtons-nous un instant sur les commentaires des éditorialistes de la presse nationale. Génie de la droite pour les uns, saluons d’un cœur joyeux celui qui va réformer le pays au pas de charge. Pour les journaux de gauche, le danger rôde et le candidat liberticide ne fera qu’une bouchée de la France si naïve, qui a cru dans ses belles promesses, aux senteurs de fleur d’oranger et de pain d’épice.
Lundi matin, le Français est reparti au travail dans son costume de ville. Lui qui guettait le changement se montrait déçu: le métro roulait, le prix de la baguette n’avait pas augmenté et son coiffeur le saluait toujours d’un hochement de tête, preuve qu’il n’avait pas été enlevé par des Martiens dans la folle nuit de la place de la Concorde. Tiens parlons-en de la soirée de la Concorde: 30000 supporters du président Sarkozy l’ont finalement acclamé peu avant minuit.
La droite avait promis qu’elle ne toucherait pas à la culture. Elle a tenu son premier engagement. Un vrai plateau de choix! Il y avait Mireille Mathieu et même Christian Clavier. On attendait Johnny Hallyday qui n’est jamais venu. Johnny était à table dans un grand restaurant avec la serviette à carreaux nouée autour du cou. La fête s’est achevée vers 2 heures du matin. Une soirée bon enfant avec militants ivres de joie pas encore habitués à leurs nouveaux habits du pouvoir, qui glissaient sur les pavés rendus humides par le champagne. Le président, qui ne boit que de l’eau, compte bien mettre un terme à ces abus. Il en va du redressement de la France. Le régime commence aujourd’hui et devrait durer cinq ans.

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