MAGAZINE La gymnastique à l’école

Vecteur de l’identité suisse

La gymnastique à l’école fut l’un des éléments fondateurs de l’identité suisse: telle est la thèse, intitulée L’éducation physique suisse en quête d’identité (1800-1930), que vient de publier le docteur Jean-Claude Bussard. Le Bullois nous résume l’histoire et les effets de l’unique discipline d’enseignement fédérale.


Leçon de gym à Mannens, en 1934: l’expression du devoir, de la discipline et du travail
(Musée gruérien - Fonds Glasson)

 

– Jean-Claude Bussard, quand et comment s’est formée l’identité helvétique?
La Suisse moderne s’est construite au XIXe siècle. A cette époque, toute une dynamique marquée par les Constitutions fédérales de 1848 et de 1874 s’installe. Ainsi, les citoyens de ce pays, qui se considèrent d’abord comme des Fribourgeois ou des Vaudois, vont se sentir de plus en plus Suisses. Trois institutions majeures apporteront leur pierre au renforcement de la cohésion nationale: l’école, l’armée – qui se réorganise en 1874 – et les sociétés, notamment celles de gymnastique. En s’efforçant de former un citoyen animé de l’idéal patriotique, elles sont non seulement les vecteurs d’une conscience nationale, mais aussi les véritables fabriques de l’identité suisse.

– En quoi la gymnastique à l’école était-elle un «faiseur de Suisses»?
Dès 1874, la gymnastique devient l’unique matière dont les contenus sont fixés et contrôlés par la Confédération. Le premier manuel fédéral de gymnastique scolaire paraît en 1876 et il s’apparente à un règlement militaire. En fait, la Suisse copie le modèle prussien, qui avait fait ses preuves dans les conflits. Le but premier de l’éducation physique à l’école est de préparer au service militaire. On s’est aperçu que l’école de recrues est trop courte pour renforcer la condition physique du soldat. Le but est d’allonger le temps de service des Suisses et ainsi de former des militaires efficaces.

– Avec cette finalité militaire, à quoi ressemblait une leçon de gymnastique au XIXe siècle?
Avant 1874, certains cantons avaient déjà introduit la gymnastique obligatoire, favorisant la pratique d’exercices physiques et de jeux. Dès l’instant où la discipline devient fédérale, une régression au niveau des pratiques va s’installer. On assiste au monopole du Turnen allemand, une préparation au service militaire, autant psychologique que physique. Les leçons comprennent des exercices d’ordre, où les enfants marchent au pas, en formation. Et des exercices libres, des mouvements des bras, du tronc et des jambes très stéréotypés.

– Et le jeu, il disparaît?
On ne lui laisse que peu de place, tout comme pour le travail aux engins. C’est une gymnastique très rigide, très figée, placée sous le commandement du maître. On habitue les enfants à se soumettre à l’ordre et au respect de la discipline. Un modèle corporel résume la doctrine de l’époque: le «tiens-toi droit», une posture symbolique, autant physique que morale. Ce modèle va perdurer jusqu’au début du XXe siècle, où l’on assiste à une contestation du monopole de la gymnastique par le courant sportif.

– En quoi la gymnastique et le sport, deux notions qui se recoupent aujourd’hui, se différenciaient-ils?
Au début du XXe siècle, le sport et la gymnastique véhiculaient des idées contraires. La gymnastique, c’est l’idéal du groupe, les élèves doivent se fondre dans le collectif. Il n’y a pas une tête qui doit dépasser! Le sport, lui, considère l’enfant comme une individualité dont il faut développer la personnalité et l’autonomie. Le sportif doit chercher à se démarquer des autres par ses performances, et non se fondre dans le moule. Dès lors, le corps devient l’enjeu d’une lutte de pouvoir entre d’une part la volonté institutionnelle de le modeler et de le «normer» à des fins institutionnelles – tour à tour hygiéniques, économiques, militaires ou politiques – et d’autre part les aspirations naturelles de l’individu à en accroître sa maîtrise, donc à se distinguer des autres.

– Quelle va être l’attitude de la Suisse face à ces deux visions qui s’affrontent?
Une réflexion de plusieurs années à laquelle sont associés des représentants de la gymnastique, du sport et du monde médical va déboucher sur le manuel de 1927. La Suisse va inventer un nouveau système. Pour être accepté, le sport va se «gymnastiser»: les mouvements sont disséqués, on apprend des jeux sans vraiment y jouer. Dans les cours, on procède de manière très analytique, ce qui est propre à la gymnastique.

– Quand le sport va-t-il devenir la méthode de référence à l’école?
Cela va prendre du temps. Le processus de «sportivisation» de l’éducation physique s’intensifie à la fin des années 1950. L’aboutissement est la série de manuels publiés entre 1975 et 1981, qui vont marquer l’apogée du sport. Dès lors, il s’agit non seulement d’«éduquer par le sport», mais d’«éduquer au sport». Il est vrai qu’entre-temps le sport est devenu la pratique de référence d’une société qui fait la part belle aux loisirs.

Jean-Claude Bussard, L’éducation physique suisse en quête d’identité (1800-1930), L’Harmattan www.editions-harmattan.fr

Du sport vers le bien-être

Professeur d’éducation physique au Collège du Sud à Bulle et au CO de La Tour-de-Trême, Jean-Claude Bussard, 49 ans, est docteur ès lettres depuis septembre dernier. Auprès de l’Université de De Montfort, à Leicester, qui abrite le Centre international pour la culture et l’histoire du sport, le Bullois y a défendu sa thèse, reçu «avec les félicitations du jury».
Fort de son expérience d’enseignant et d’historien, Jean-Claude Bussard est plutôt bien placé pour jeter un regard sur l’éducation physique d’aujourd’hui. «On est encore sous le modèle du sport, mais un léger mouvement s’opère, estime-t-il.
Petit à petit, on a une autre vision du corps, axée moins sur la performance et le rendement, mais plutôt sur le bien-être. L’idée est de se sentir bien par la pratique sportive et d’avoir un corps qui soit en harmonie avec son psychisme.» Le Bullois donne d’ailleurs un cours de gymnastique douce, comprenant massage, travail sur la respiration et gymnas-tique chinoise. «Ce sont des éléments qui pénètrent gentiment dans les écoles.»
Si on est à des années-lumière du modèle militaire, l’éducation physique demeure un véhicule identitaire. La gymnastique n’est-elle pas, encore aujourd’hui, la seule branche qui dépend de la Confédération?

Propos recueillis par
Alain Sansonnens
29 mai 2007

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