Les suicides élargis, des homicides fréquents

Trois affaires de meurtres sont survenues en moins d’une année en Gruyère. Calamiteux hasard, disent les chiffres. Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu sont les plus fréquents.

PAR PRISKA RAUBER


2011, année noire. En Gruyère, pas moins de quatre homicides qui ont été commis. A Riaz, à Neirivue et à Bulle (voir ci-dessous). Avec le meurtre d’une femme à Chénens par son ex-ami, en novembre, cela porte à cinq les personnes assassinées l’an passé dans le canton.
Facile d’y voir une hausse des homicides, à laquelle n’échapperait pas le district. Mais il s’agit d’un calamiteux hasard, disent les chiffres. «Il ne s’agit pas d’un phénomène», assure la porte-parole de la Police cantonale fribourgeoise, Donatella Del Vecchio. Selon les statistiques de la police, qui concernent les homicides et les tentatives, quatre ont été perpétrés en 2006 dans le canton, trois en 2007, deux en 2008, aucun en 2009 et deux en 2010.
Au niveau suisse, le nombre de cas d’homicides oscille entre 51 et 75 entre 1991 et 2004. «A cause de ce faible nombre d’homicides par année, les taux sont relativement variables d’une année à l’autre, ce qui rend difficile la constatation de tendances», précise la juriste et criminologue Nora Markwalder, spécialiste des statistiques sur le sujet à l’Université de Zurich.

Mais vous ne parleriez pas d’une augmentation des homicides?
Si l'on regarde sur les statistiques officielles de même que  notre base de données «homicides» – créée par le professeur Martin Killias et reposant sur les informations trouvées dans les dossiers des instituts de médecine légale, de la police et des tribunaux – on ne constate pas une véritable tendance vers une augmentation ou une diminution des cas d’homicides en Suisse.

Ni en se basant sur les trois cas survenus en Gruyère?
Non plus, car il s’agit de trois types d’homicides bien distincts: un homicide relationnel, un homicide conflictuel et un suicide élargi.

Des drames tels que celui de Bulle, où le père a tué ses enfants avant de se donner la mort sont donc assez fréquents pour avoir un nom?
Oui. Le suicide élargi constitue un cas spécifique d’homicide familial. Ce type d’homicide est très fréquent en Suisse, puisqu’il représente 11% des homicides. Ce qui est considérablement plus que, par exemple, en Hollande, avec 4%, ou aux Etats-Unis, avec 4% également.

Comment expliquer ce taux suisse si élevé?
Dans ce sous-groupe d’homicides, la grande disponibilité d’armes à feu à la maison en Suisse a certainement une influence, car les homicides familiaux en général et les suicides élargis en particulier sont majoritairement commis à la maison. En effet, une de nos recherches a pu démontrer que 83% des suicides élargis en Suisse ont été commis à l’aide d’une arme à feu. Il est donc plus facile de tuer plusieurs personnes et soi-même avec une arme à feu plutôt qu’avec un autre moyen.

Est-il possible d’expliquer comment un père peut abattre ses enfants? Vengeance, pour faire mourir leur mère de chagrin?
Les données ne permettent pas d’évaluer clairement la motivation des auteurs. Il est par contre souvent rapporté dans les dossiers que le suicide constituait un acte de désespoir dans une situation sans issue pour l’auteur. Il s’agit souvent de situations de désarroi profond, de stress.

Dans deux des trois cas, la rupture est à la base du passage à l’acte…
Les homicides au sein de la famille ou du couple constituent la constellation la plus fréquente en Suisse. En effet, une rupture en est souvent à l’origine. Il faut savoir que la majorité des homicides en Suisse, à savoir 46%, a lieu dans le cadre familial ou entre (ex)partenaires intimes ou nouveaux partenaires des ex-partenaires, ce qui est donc le cas de Riaz. Le motif est souvent la jalousie ou une rupture récente.

Et dans le cas de Neirivue?
C’est un homicide conflictuel, c’est-à-dire qui a pour motivation une dispute entre connaissances, amis ou inconnus. Ce type d’homicide constitue, avec 17% des cas, la deuxième catégorie la plus fréquente après les homicides au sein de la famille ou des couples.

Y a-t-il un moyen de prévenir de tels drames?
Il existe des éléments spécifiques dans chaque cas, donc difficile de généraliser. Par contre, il y a des éléments facilitateurs du passage à l’acte, comme la disponibilité d’une arme.

Et les homicides commis à l’aide d’une arme à feu sont les plus fréquents…
En effet, ils représentent 44% des homicides. Ils sont suivis de ceux commis à l’arme blanche, 30%, et par strangulation-suffocation, 14%. Une arme à feu facilite donc la survenue d’homicides, car elle est utilisable sans force personnelle, permet de tuer avec une certaine distance envers la victime et est plus létale que, par exemple, des couteaux ou la simple force corporelle.

Rien de réjouissant pour l’avenir, avec toutes ces armes militaires gardées à la maison…
A cause de cela en effet, la Suisse possède un des taux les plus élevés d’armes à feu par ménage en Europe. Garder le fusil à l’arsenal permettrait d’éviter certains cas d’homicide commis à l’aide du fusil militaire. Par contre, pour les armes privées, de collection ou de chasse, il existe déjà des restrictions importantes d’acquisition et de possession. Il faut donc tenter d’améliorer la situation dans le cadre des armes militaires.
 

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Entre un an et la réclusion à vie
Cas N°1, le 26 mars 2011, à Riaz: S.S., un restaurateur de 54 ans tire huit coups de feu sur le nouvel amant de sa femme avec son pistolet d’ordonnance démilitarisé. Il est ensuite retourné chez lui prendre son passeport puis a pris la fuite. Il a été interpellé en Valais cinq jours après.
Cas N°2, le 3 décembre 2011, à Neirivue: un homme tue le propriétaire de son logement avec un fusil de chasse prêté. L’auteur téléphone lui-même à la police et est appréhendé. Il avait déjà été condamné à cinq ans et demi de prison pour avoir tué l’amant de sa femme à coups de poing, en mai 1995.
Cas N°3, le 28 décembre, à Bulle: un père abat ses filles de 6 ans et de 2 mois, sous les yeux de leur mère, avant de se donner la mort, avec son arme de collection.
L’auteur présumé des coups de feu tirés à Riaz, comme l’homme qui a abattu le propriétaire de son appartement à Neirivue, sont en exécution anticipée de peine respectivement en détention provisoire. A l’heure qu’il est, les «enquêtes sont en cours», selon la formule consacrée. Les procureurs en charge des dossiers – respectivement Philippe Barboni et Raphaël Bourquin – annoncent qu’ils ne communiqueront plus jusqu’à la clôture des instructions. Dates qui marqueront le passage des dossiers au tribunal.
«L’instruction par le procureur dure en fonction des actes à réaliser: auditions, confrontations, expertises, précise le greffier-chef Raphaël Brenta. Ainsi que de ceux éventuellement demandés par les parties (avocats des victimes et de la défense). Cela dit, dans de tels cas graves, et quand une personne est en détention provisoire, l’affaire est traitée en priorité.»


L’ultima ratio
C’est que la détention provisoire est considérée comme l’ultima ratio, la mesure ultime. «Qui est prise lors de faits graves, et s’il y a risque de fuite, de récidive ou de collusion», précise encore le greffier. Et puis, la justice doit prendre en compte le fait que le temps de détention provisoire doit rester compatible avec la peine qui sera infligée par le tribunal. «Si l’accusé fait plus de détention provisoire que la peine qui lui a été infligée, il peut ensuite demander une indemnité de réparation à l’Etat.»
Dans les cas présentés ici, les peines encourues vont d’un an à la réclusion à vie. En fonction des conclusions du tribunal, notamment sur la détermination des actes: meurtre passionnel, assassinat ou meurtre. Ce qui peut d’ailleurs engendrer de longs débats entre le Ministère public et les avocats de la défense.
Car, selon le Code pénal, pour un meurtre passionnel, on encourt de 1 an à 10 ans; pour un meurtre, 5 ans au moins et pour un assassinat – soit, en résumé, un meurtre commis sans scrupule, avec préméditation – de 10 ans à vie. A vie signifiant vingt ans en Suisse, même si la libération n’est pas systématique à ce moment-là. Entre un an et vingt ans, l’enjeu est de taille. PR

Commentaires

Pourquoi illuster le sujet avec un Fass 90 ? L'armée a enlevé la munition à ses soldats... un manche à balai est dès lors tout aussi dangereux. Vous pourriez au moins attendre les nouvelles statistiques pour voir l'effet de cette mesure pour en remettre une couche, non ??
"En effet, [les homicides commis à l’aide d’une arme à feu] représentent 44% des homicides. Ils sont suivis de ceux commis à l’arme blanche, 30%, et par strangulation-suffocation, 14%. Une arme à feu facilite donc la survenue d’homicides". C'est malheureusement faux et illusoire, pour ne pas dire irresponsable, de croire que supprimer les armes à feu aurait pour effet de faire baisser le taux d'homicides de 44%. C'est l'intention qui est le facteur prédominant, pas le moyen.
"En effet, une de nos recherches a pu démontrer que 83% des suicides élargis en Suisse ont été commis à l’aide d’une arme à feu. Il est donc plus facile de tuer plusieurs personnes et soi-même avec une arme à feu plutôt qu’avec un autre moyen." Affirmation sans fondement. Même le Prof. Killias admet qu'il peut y avoir un effet de substitution quand au moyen de suicide. La comparaison inter-pays des taux d'utilisation de l'arme blanche pour les homicides démontre la même chose.

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