Expositions

Piégeurs de lumière de la Russie blanche

 

Tous trois viennent de la république de Belarus, la Russie blanche. Les œuvres de deux peintres et d’un sculpteur enchantent les cimaises de l’abbatiale de Payerne.

Les artistes de Belarus (ici une peinture de Natallia Ivanova) recréent les contes.


C’est un monde étrange et fascinant. Les vaches – que ne dénierait pas Chagall – sont vertes. Elles ont des cornes d’or. Selon leur humeur, elles peuvent prendre la voie des airs. Les humains – villageois ou nomades – n’hésitent pas à transporter leur maison, sur ses roues, comme un chariot d’enfant. Ou à décrocher la lune, son précieux croissant tout incandescent.
Les références sont multiples. On pense à Marc Chagall, ses fermes dont on voit l’intérieur en coupe, ses amoureux volants. Au Douanier Rousseau, ses personnages qui se moquent de l’échelle de grandeur – Henri Rousseau à qui l’on demandait pourquoi il avait peint une  femme si imposante au côté d’Apollinaire et qui répondait: «C’est un si grand poète que je devais peindre une grosse muse»…
Mais la référence revendiquée, c’est celle de Malevitch.   Dans sa recherche forcenée de pureté, Kazimir Malevitch peignit le fameux Carré blanc sur fond blanc en 1918, œuvre qui fit des remous. Le peintre de Belarus Grigorij Ivanov reconnaît ce grand précurseur de l’art moderne comme un phare. Il applique la «leçon»: travailler sur des formes primaires pour dynamiser le tableau. Ainsi le fichu d’une paysanne, en forme de triangle, répond-il à un deuxième triangle juxtaposé. Ce «culte» de la forme n’empêche pas une inventivité débridée. Par son style, Grigorij Ivanov est d’ailleurs reconnu, dans son pays, comme un chef de file.


Les légendes et le cirque
Epouse de Grigorij, Natallia Ivanova conjugue les souvenirs d’enfance et le rêve éveillé.  Elle puise dans le creuset des légendes pour peindre des contes contemporains. Ses personnages féminins ont des allures de petites filles modèles, sous leurs chapeaux enrubannés. Mais Natallia Ivanova «emprunte» également au monde du cirque. Musiciens, clowns ou acrobates ont les gestes figés, dans une sorte d’inconscience. On croirait entendre un air d’orgue de Barbarie. Le numéro de jonglage est-il en cours ou achevé? Les quilles et les balles gisent au sol, créant une singulière cosmogonie…


Elans de liberté
Le troisième artiste est sculpteur. Le talent de Wla-dimir Slobodtschikov fut re-connu très tôt, alors qu’il était étudiant en sculpture. Dès lors, l’artiste a poursuivi ses recherches, tant dans le mo-numental que dans les petits formats. A Payerne, c’est tout un éventail d’œuvres intimistes qui est exposé. Le sculpteur se réfère souvent à des épisodes bibliques. Ainsi cette évocation de Noël, où trois personnages semblent glisser sur le sol pour rendre visite à l’Enfant. Ou cette Madone au corps étiré. Quelle présence dans la sobriété!
Wladimir Slobodtschikov sculpte aussi dans la truculence. Voir le couple mythique de Don Quichotte et Sancho Pança. Le premier à demi assoupi sur sa rossinante, rêvant à quelque nouvel ex-ploit, le second humant les délices de la vie.
Telle est l’empreinte laissée par le trio d’artistes bélarusses, ces trois piégeurs de lumière: d’un côté des am-biances méditatives, teintées de nostalgie, de l’autre une grande vigueur, roborative. Au fait, pourquoi la république de Belarus est-elle nommée la Russie blanche? Dans l’esprit de ses habitants, blanche veut dire libre…


Payerne, galerie du Musée de l’abbatiale. Ouverture du mardi au dimanche (10 h à 12 h et 14 h à 17 h). Egalement le lundi de Pâques et de Pentecôte. Jusqu’au 3 juin