Livres

Les vibrations littéraires de Stéphane Blok

Musicien, auteur-compositeur, chanteur, Stéphane Blok est aussi poète et écrivain. Le Lausannois publie son premier livre, Les illusions, où l’on retrouve son talent de dire
le monde et ses vibrations.

Avec Les illusions, Stéphane Blok entre «dans le monde des mots imprimés». Jean-Pierre Fonjallaz


Terrasse d’un café lausannois. On commence par parler de ce quartier, autour du Tunnel. Son quartier. «Un des seuls de Lausanne où on a l’impression d’être dans une grande ville.» Parce que l’on y sent une vie, de nuit comme de jour. Parce que l’on s’imprègne de la vibration du monde, cette force qui nourrit Stéphane Blok, sa musique, ses chansons, ses poèmes. Et, désormais, ce «roman difforme», premier livre qu’il vient de publier chez Bernard Campiche. «Je suis enchanté de mettre un pied dans ce monde des mots imprimés. A l’heure où le disque explose, un bon vieux livre reste un très bel objet.» Premier livre, mais pas premier texte. «J’ai déjà beaucoup écrit: pour des chansons, pour des chœurs, des scenarii, des nouvelles… C’est chouette, à 40 ans, d’officialiser tout ça.» Ce livre, Les illusions, il le qualifie de «roman difforme». «Je n’avais pas envie de l’appeler poème, alors que c’en est bien un… L’expression “roman difforme” indique qu’on peut le lire dans l’ordre, même si ce n’est pas une écriture narrative.» Après une ouverture au parfum biblique («C’est ainsi: un soir, puis un matin»), le lecteur plonge dans un tourbillon de rencontres, de déambulations, de sexe, d’amours, de violence, parfois. Nous voici ballottés entre les illusions intérieures et extérieures, celles qui nous assaillent tous les jours. D’où ces références à la publicité et à la pornographie, illusions par excellence. D’où aussi, des mots crus, des scènes trash. «Mais le monde qui nous entoure est bien plus dur que ça», relève Stéphane Blok.

«Rien d’intello»

Ce qui séduit avant tout dans Les illusions, c’est le travail sur le rythme, sur la sonorité de la langue. «L’aube fraîche et bleue. Le premier rayon impact arrive et réchauffe instantanément le bout de bras de main de visage point de contact l’eau cachée jusqu’alors brille d’un coup plie la feuille verte les herbes tout autour scintillent.» Ailleurs, les vers prennent la forme d’aphorismes: «Le monde a surtout ceci de mystérieux / ce qu’il a d’explicable.» Ou de sentences définitives: «Stop / Boire de l’eau douce pour ne pas mourir.» «J’ai eu envie de jouer avec la matière des mots pour générer des émotions», explique Stéphane Blok. En utilisant différentes formes poétiques (le haïku, par exemple), en travaillant par échos, par confrontations. «Il y a un travail de construction, une architecture, mais ça n’a rien d’intello. C’est plus une recherche de sensation.» Un travail de longue haleine: le texte a été commencé il y a une dizaine d’années, avant d’être «mis au frigo» puis présenté à Gilbert Salem, écrivain et journaliste. Qui l’a encouragé, conseillé.

Briser les formes
Aux Illusions, Stéphane Blok a ajouté Le journal d’Erik Suger, écrit pour le film Ixième, journal d’un prisonnier, coréalisé en 2003 avec Pierre-Yves Borgeaud (Léopard d’or à Locarno) et Biographie, «un petit poème qui dit comment nous sommes déterminés par nos codes d’accès, nos PIN, nos cartes bancaires, nos polices d’assurance… Je pense que ces trois textes donnent un bon reflet de ma manière d’écri-re. Ces trois formes sont dissemblables, mais cousines.» S’il entend bien continuer dans cette nouvelle voie («écrire pour un livre, c’est une autre qualité d’instant»). Stéphane Blok ne laisse pas la musique de côté. Il vient de créer un projet solo, au 2.21, Chants d’entre les immeubles, qui devrait bientôt partir en tournée. Pas question en revanche de s’enfermer à nouveau dans le format «disque de chansons». Travailler pour le théâtre contemporain ou avec le contrebassiste Léon Francioli l’ont encouragé dans son refus des cadres établis. «J’ai envie de chercher, de générer des émotions. Et toutes les formes le permettent.»


Stéphane Blok, Les illusions, Bernard Campiche, 120 pages

 

 

Tom Sharpe
Comment enseigner l’histoire…

Belfond / 288 pages
Notre avis: 1/4

Le titre vaut à lui seul le détour: Comment enseigner l’histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d’une nymphomane alcoolique. On ne saurait mieux résumer le cinquième tome des aventures absurdo-satiriques du professeur Henry Wilt. Sa tyrannique épouse a en effet décidé, pour payer les études de leurs filles – les infernales «quadruplettes» – de l’envoyer donner des cours d’appui au jeune Gadsley, insupportable gosse de riche. Evidemment, tout va aller de travers et Tom Sharpe (84 ans) s’en donne à cœur joie dans les rebondissements loufoques, dans un humour très british qu’il balance à la louche. On sourit volontiers, mais l’écrivain anglais en fait des tonnes pour mettre son antihéros dans des difficultés invraisemblables et on finit par peiner à le suivre. EB

 

Martin Amis
La veuve enceinte

Gallimard / 536 pages
Notre avis: 2/4

Martin Amis est un auteur intelligent, caustique et son sens de la formule fait mouche la plupart du temps. Le mauvais coucheur des lettres anglaises ne fait pas mentir sa réputation au cours de cette Veuve enceinte aux accents surannés. Le voyage de Keith dans les années 1970, aux sources de ses perturbations intimes, offre des scènes de toute beauté. Sauf que l’apparat d’un château italien, des personnages féminins qui ressemblent parfois aux actrices d’un mauvais film érotique, et des émois trop longtemps disséqués, en viennent à péjorer l’entreprise. Aussi, si vous ne connaissez pas Martin Amis, commencez  plutôt par Chien jaune dont l’élan et la férocité sont d’une tout autre ampleur. Et si vous êtes déjà convaincu par le bonhomme, le plaisir stylistique et la finesse de certains dialogues ne feront que conforter votre admiration, malgré les faiblesses d’un roman où cet écrivain parfois trop doué pose plus qu’il ne se livre. MP

 

Lucien Jerphagnon
Les armes et les mots
Robert Laffont, 1180 pages
Notre avis: 4/4

Le 15 septembre dernier disparaissait l’un des plus grands historiens francophones de l’antiquité gréco-romaine. Lucien Jerphagnon s’en est allé, à 90 ans, rejoindre son maître Vladimir Jankélévitch. Il laisse une œuvre d’une richesse intellectuelle peu égalée. Trois de ses livres emblématiques parmi la vingtaine qu’il a écrits viennent d’être réunis en un large volume de la collection Bouquins. A l’opposé d’un certain académis­me abscons, Lucien Jerphagnon possédait cette capacité rare d’allier rigueur scientifique, écriture agréable, légère parfois, et humour. A la fois philosophe et historien, loin d’opposer ces deux domaines, il les mêle l’un à l’autre, montrant comment le sacré est constitutif de la Rome éternelle, s’étendant particulièrement sur la période impériale tout en retraçant la construction d’une civilisation unique (Histoire de la Rome antique). Il analyse les rouages de l’idéologie impériale et comment celle-ci était «pensée» par les intellectuels de l’époque (Les divins Césars). Enfin, la plume libérée, il chemine dans l’aventure de l’esprit, rien de moins d’Homère à Jeanne d’Arc (Histoire de la pensée). Trois œuvres qui, loin des apparences, s’adressent à tous et pas seulement aux étudiants. Professeur émérite des universités, spécialiste de saint Augustin, Lucien Jerphagnon était d’abord un conteur scientifique, sachant rendre accessible une matière pouvant vite devenir aride. La marque du génie. RM