PHOTOGRAPHE Rétrospective Monique Jacot

La féminité intériorisée

En cinquante ans de photographie, Monique Jacot a tracé son itinéraire entre photojournalisme engagé pour la cause des femmes et digressions d’auteure. La Fondation suisse pour la photographie, à Winterthour, lui consacre cet été une première rétrospective, accompagnée d’une somptueuse monographie.


Rue, 1989. Un polaroïd noir et blanc, reflet du monde onirique de Monique Jacot

 

1953, Fribourg. Derrière la devanture de «H. G. Etter, service à domicile», une fillette laisse évader un regard noir et blanc dans le reflet de la vitre. 2003, Epesses. Cinquante ans plus tard, alors qu’elle n’a jamais cessé de courir le monde, Monique Jacot capte un lézard en couleur sur sa terrasse. Un polaroïd «transféré» sur papier aquarelle, qui clôt le dernier (?) chapitre de la rétrospective que la Fondation suisse pour la photographie lui consacre, cet été, à Winterthour. Deux images presque anodines, deux points de repère qui bornent la carrière d’une femme à part dans la photographie suisse du XXe siècle.
Aujourd’hui, avec son petit air de «Barbara immortalisée par Imsand», Monique Jacot doit sans doute trouver qu’il est trop tôt pour se regarder ainsi dans le rétroviseur. Jetons quand même un coup d’œil… Sortie d’une école de secrétariat, la jeune Neuchâteloise entre à l’Ecole des arts et métiers de Vevey en 1953. Par tous les hasards du monde, elle y croise Jean-Loup Sieff, Français d’origine polonaise, qui a porté l’étoile jaune durant la guerre. Plutôt rebelle, il quitte l’institution après quelques mois, avant de devenir l’immense photographe que l’on connaît. De son côté, elle sort lentement de sa «léthargie adolescente».

Par nécessité
Adepte d’un noir et blanc spontané et sans artifice, Monique Jacot empoigne alors le monde à bras-le-corps. Sur les pas de Robert Frank, elle photographie avec ironie les casinos de Las Vegas ou se moque des petits bourgeois lors d’une exposition canine à Genève.
Au début des années 1960, la photographe collabore avec les magazines suisses allemands Annabelle, Die Woche ou Camera. Photoreporter pétrie d’humanisme, bientôt mère de famille, elle devient au fil du temps «féministe par nécessité, par la force des choses», comme le souligne l’historienne de l’art Sylvie Henguely dans la magnifique monographie publiée pour l’exposition.
Peu à peu, le regard de Monique Jacot se focalise sur ses sujets de prédilection: la femme et l’enfant. A Prague, elle capte l’entraînement des jeunes gymnastes sous l’ère communiste. En Angleterre, elle signe un reportage tout d’ambiguïté sur le ténébreux pensionnat de Wycombe Abbey.

Fragment intime
Son investissement pour la cause des femmes trouve un aboutissement dans les années 1990. Délaissant le reportage au quotidien, la photographe s’investit dans des projets au long cours. Trois essais photographiques – Femmes de la terre, Printemps de femme et L’usine au féminin – témoignent «de la position de la femme dans la société et de ses conditions d’existence dans le monde du travail». Ces images militantes assoient définitivement Monique Jacot dans son statut de grande dame de la photographie.
Dès les années 1970, Monique Jacot poursuit en parallèle l’exploration, plus intimiste, du monde de ses rêves. Marcheuse invétérée, à l’image du poète Philippe Jaccottet, elle «cultive la flânerie comme un art de vivre». En 1980, elle réunit dans Paysages intérieurs les fragments isolés de ses trouvailles ordinaires.
Plus tard, elle adopte le polaroïd, pour son côté spontané. En grand format noir et blanc et plus récemment en couleur, elle laisse divaguer son imaginaire. Sans aucune contrainte, elle photographie ces petits riens qui peuplent son univers. Un travail d’auteur, digression enfin assumée, publié en 2002 dans le recueil A jour.
Autant Monique Jacot a-t-elle pu documenter avec vérité et dramaturgie le monde rude du labeur, autant réalise-t-elle alors une évocation poétique, comme remède aux réalités du monde. Du dynamisme des reportages en 24 x 36 cm, son élan s’est ralenti. Sans crier gare, ses lignes se sont épurées. Pour tendre vers l’estampe, l’objet pur et unique qu’elle obtient avec ses polaroïds «transférés».
Elle qui se définit volontiers comme dispersée, boucle ainsi un itinéraire artistique au final très cohérent. Un peu à l’image du parcours de Marcel Imsand, au féminin.
A noter enfin que la Médiathèque du Valais, à Martigny, accueillera la rétrospective de Monique Jacot au printemps 2006. A cette occasion, la photographe exposera, en sus, ses travaux les plus récents sur le val d’Anniviers.

Monique Jacot, Photographies, Editions Benteli (textes en français et en allemand) Winterthour, Fondation suisse pour la photographie, jusqu’au 21 août 2005, www.fotostiftung.ch

Christophe Dutoit
9 juin 2005

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