1953,
Fribourg. Derrière la devanture de «H. G. Etter, service
à domicile», une fillette laisse évader un regard
noir et blanc dans le reflet de la vitre. 2003, Epesses. Cinquante ans
plus tard, alors quelle na jamais cessé de courir
le monde, Monique Jacot capte un lézard en couleur sur sa terrasse.
Un polaroïd «transféré» sur papier aquarelle,
qui clôt le dernier (?) chapitre de la rétrospective que
la Fondation suisse pour la photographie lui consacre, cet été,
à Winterthour. Deux images presque anodines, deux points de repère
qui bornent la carrière dune femme à part dans la
photographie suisse du XXe siècle.
Aujourdhui, avec son petit air de «Barbara immortalisée
par Imsand», Monique Jacot doit sans doute trouver quil
est trop tôt pour se regarder ainsi dans le rétroviseur.
Jetons quand même un coup dil
Sortie dune
école de secrétariat, la jeune Neuchâteloise entre
à lEcole des arts et métiers de Vevey en 1953. Par
tous les hasards du monde, elle y croise Jean-Loup Sieff, Français
dorigine polonaise, qui a porté létoile jaune
durant la guerre. Plutôt rebelle, il quitte linstitution
après quelques mois, avant de devenir limmense photographe
que lon connaît. De son côté, elle sort lentement
de sa «léthargie adolescente».
Par
nécessité
Adepte dun noir et blanc spontané et sans artifice,
Monique Jacot empoigne alors le monde à bras-le-corps. Sur les
pas de Robert Frank, elle photographie avec ironie les casinos de Las
Vegas ou se moque des petits bourgeois lors dune exposition canine
à Genève.
Au début des années 1960, la photographe collabore avec
les magazines suisses allemands Annabelle, Die Woche ou Camera. Photoreporter
pétrie dhumanisme, bientôt mère de famille,
elle devient au fil du temps «féministe par nécessité,
par la force des choses», comme le souligne lhistorienne
de lart Sylvie Henguely dans la magnifique monographie publiée
pour lexposition.
Peu à peu, le regard de Monique Jacot se focalise sur ses sujets
de prédilection: la femme et lenfant. A Prague, elle capte
lentraînement des jeunes gymnastes sous lère
communiste. En Angleterre, elle signe un reportage tout dambiguïté
sur le ténébreux pensionnat de Wycombe Abbey.
Fragment
intime
Son investissement pour la cause des femmes trouve un aboutissement
dans les années 1990. Délaissant le reportage au quotidien,
la photographe sinvestit dans des projets au long cours. Trois
essais photographiques Femmes de la terre, Printemps de femme
et Lusine au féminin témoignent «de
la position de la femme dans la société et de ses conditions
dexistence dans le monde du travail». Ces images militantes
assoient définitivement Monique Jacot dans son statut de grande
dame de la photographie.
Dès les années 1970, Monique Jacot poursuit en parallèle
lexploration, plus intimiste, du monde de ses rêves. Marcheuse
invétérée, à limage du poète
Philippe Jaccottet, elle «cultive la flânerie comme un art
de vivre». En 1980, elle réunit dans Paysages intérieurs
les fragments isolés de ses trouvailles ordinaires.
Plus tard, elle adopte le polaroïd, pour son côté
spontané. En grand format noir et blanc et plus récemment
en couleur, elle laisse divaguer son imaginaire. Sans aucune contrainte,
elle photographie ces petits riens qui peuplent son univers. Un travail
dauteur, digression enfin assumée, publié en 2002
dans le recueil A jour.
Autant Monique Jacot a-t-elle pu documenter avec vérité
et dramaturgie le monde rude du labeur, autant réalise-t-elle
alors une évocation poétique, comme remède aux
réalités du monde. Du dynamisme des reportages en 24 x
36 cm, son élan sest ralenti. Sans crier gare, ses lignes
se sont épurées. Pour tendre vers lestampe, lobjet
pur et unique quelle obtient avec ses polaroïds «transférés».
Elle qui se définit volontiers comme dispersée, boucle
ainsi un itinéraire artistique au final très cohérent.
Un peu à limage du parcours de Marcel Imsand, au féminin.
A noter enfin que la Médiathèque du Valais, à Martigny,
accueillera la rétrospective de Monique Jacot au printemps 2006.
A cette occasion, la photographe exposera, en sus, ses travaux les plus
récents sur le val dAnniviers.
Monique
Jacot, Photographies, Editions Benteli (textes en français et
en allemand) Winterthour, Fondation suisse pour la photographie, jusquau
21 août 2005, www.fotostiftung.ch
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