BANDE DESSINÉE Neil Gaiman et Alan Moore

Révolution dans le marais

Neil Gaiman. Alan Moore. Deux noms pratiquement inconnus dans nos contrées. Deux auteurs anglais qui ont pourtant révolutionné la bande dessinée américaine… Et dont Delcourt édite, enfin, deux de leurs œuvres maîtresses en français.

 

Prenez deux personnages de comics américains «mainstream» totalement éculés, mais auxquels on aimerait redonner une deuxième vie. Ajoutez deux jeunes auteurs anglais – Alan Moore et Neil Gaiman – pour les scénarios, saupoudrez de dessinateurs de talents et vous obtiendrez une révolution. Une vraie, une de celle dont il existe un avant et un après. Parmi d’autres, cette révolution porte deux noms: Swamp Thing («la créature du marais») et Sandman («le marchand de sable»). A découvrir enfin en français.
Au début, les choses ne semblaient pas devoir prendre une tournure aussi radicale. Les deux «héros» dataient d’un autre temps et n’avaient rien de vraiment original. Vouloir les faire revenir à la vie semblait autant voué à l’échec commercial que de placer un pacemaker dans la poitrine d’une momie. Il y eut Swamp Thing (Alan Moore) d’abord, dans le courant des années 1980. Puis Sandman (Neil Gaiman) au tournant de la décennie qui suivit. Et le miracle a eu lieu. Le corps s’est redressé et se mit à marcher…

L’arrivée de la couleur
La bande dessinée commerciale américaine était alors dominée par des rivalités manichéennes entre le bien et le mal. Souvent, les scénarios linéaires s’entêtaient à dépeindre les acteurs en noir et blanc, les variations se faisant au niveau des quelques nuances de gris… Alan Moore et Neil Gaiman – auxquels il faut rajouter quelques autres auteurs, dont Frank Miller et son Dark Knight returns – vont simplement leur apporter la couleur…
Chez eux, les batailles entre bons et méchants laissent la place à des histoires plus construites, plus profondes. Les thématiques se font plus variées et plus adultes, les psychologies se développent. L’idée prend le pas sur le muscle.
Ainsi, Swamp Thing étonne encore par son prophétisme écologique (nous sommes au milieu des années 1980). Alan Moore mêle savamment surnaturel et fantastique, voire horreur, à un discours humaniste. Entre fresque gothique et discours philosophique. Et l’homme-plante – évanescence d’une Nature consciente – de tenir le rôle du témoin extérieur de l’humanité et de ses dérives. Un rôle également dévolu d’une certaine manière à Sandman.

Appel aux témoins
Ce dernier règne sur le royaume des rêves. Avec ses six frères et sœurs (Désire, Désespoir, Destruction, Destin, Mort et Délire), ils forment les Endless, des êtres plus anciens que les dieux eux-mêmes. Ils forment surtout les états de l’âme – et du corps – de l’homme. Neil Gaiman s’est donné ainsi un cadre permettant d’accueillir un nombre presque infini d’histoires, puisque, par essence, le monde du rêve mène à tous les possibles. Des mondes poétiques et souvent sombres, que l’on peut rapprocher de ceux de Tim Burton. Où le cauchemar n’est pas forcément loin du songe. Où le «héros» peut être autant acteur que spectateur.
Originellement destinées à tous les publics par l’éditeur DC, ces deux séries vont amener la création d’une nouvelle vision des comics traditionnels, pour rejoindre les œuvres d’artistes plus «underground». DC crée en 1992 sa collection «pour adultes» intitulée Vertigo, qui continue à publier des séries de qualité, souvent non traduites, notamment Hellblazer (dont le personnage principal, Constantine, a connu la «gloire» du grand écran et sort notamment des pages de Swamp Thing).

De la case à la pellicule
Le cinéma est d’ailleurs friand des œuvres d’Alan Moore, même si ce dernier ne semble malheureusement pas se soucier de l’avenir cinématographique de ses rejetons. Ce qui a donné de médiocres retranscriptions – pour ne pas dire de trahisons – d’incontournables comme From Hell ou La Ligue des gentlemen extraordinaires. Deux autres de ses œuvres feront bientôt l’objet d’adaptations, Les Gardiens et V pour Vendetta.
Les travaux d’Alan Moore et de Neil Gaiman (auxquels il faut associer le dessinateur et illustrateur sans pareil qu’est Dave McKean, qui a fait toutes les couvertures de Sandman) continuent d’influencer une partie de la production américaine. Au tour du public francophone de découvrir ces bornes incontournables de l’histoire de la bande dessinée.

Alan Moore, Steve Bissette et John Totleben, Swamp Thing, L’intégrale volume 3, La malédiction, Delcourt

Neil Gaiman, Charles Vess et Malcolm Jones III, Sandman, Domaine du rêve, Delcourt

Romain Meyer
9 juillet 2005

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