Bien
sûr, il y a le phénomène médiatique, les
biographies, pamphlets, études et documents qui cherchent à
profiter de la vague. Mais, malgré lintérêt
quont certains (lédifiante enquête de Denis
Demonpion, par exemple) il faut, plus que jamais, lire Houellebecq.
Ne serait-ce que pour tenter de comprendre lagitation qui entoure
chacun de ses nouveaux romans.
Comme pour Les particules élémentaires ou Plateforme,
le phénomène (en partie orchestré par sa nouvelle
maison dédition, Fayard) ne tiendrait pas sur du vide ou
sur de simples provocations. Il y a dabord un texte, La possibilité
dune île, pas le meilleur de son auteur, pas aussi génial
quil voudrait le faire croire, mais un roman étonnant,
drôle, ambitieux, agaçant et ennuyeux. Parfois à
la limite du ridicule, parfois magnifique. Emouvant, même, par
moments, ce qui est nouveau chez Houellebecq.
Après quelques pages métaphysico-bizarroïdes, on
suit Daniel, le narrateur, un comique misanthrope qui se pique de philosophie
et de cynisme. Toute ressemblance avec un écrivain vivant prénommé
Michel ne serait évidemment que pur hasard. Il nous raconte sa
carrière, ses histoires damour et sa rencontre avec «une
secte qui vénérait les Elohim, créatures extraterrestres
responsables de la création de lhumanité».
Là encore, toute ressemblance blablabla
Même si un
certain Raël a cru se reconnaître et a félicité
son «ami» Michel Houellebecq. Un ami qui, dans son roman,
népargne guère cette «tribu indienne high-tech».
Ni son «prophète», qui pense surtout au sexe et se
voit rebaptisé «Singe numéro 1»
Sans
pitié
Bref, cette secte travaille sur le clonage humain et va réussir:
le témoignage de Daniel est commenté, deux millénaires
plus tard, par ses descendants clones, Daniel 24 puis 25. Aux côtés
de ces néo-humains à la vie peu enviable, les hommes ne
vivent alors plus quen petites tribus sauvages. Nous voilà
en pleine science-fiction de pacotille.
Mais les qualités de Houellebecq sont ailleurs. Bien plus que
les provocations faciles, les lassantes (et inutiles) scènes
de sexe ou lhumour très beauf de son personnage, cest
toujours dans cet acuité du regard porté sur notre société
quil fait mouche. Il na pas son pareil pour décrire
notre monde et pointer sa vacuité, avec une pertinence désespérée.
«Jétais au milieu de rien, la température
était douce et jaurais aimé parvenir à une
conclusion quelconque», raconte Daniel. Cette mélancolie
(ou nostalgie) nouvelle nempêche toutefois pas des remarques
plus acides: «Cest triste, le naufrage dune civilisation
[
] On commence par se sentir légèrement mal à
laise dans sa vie, et on finit par aspirer à létablissement
dune république islamique. Enfin, disons que cest
un peu triste.»
«Le
camp des vieux»
La possibilité dune île contient en outre des pages
superbes sur cet homme qui se sent vieillir et ne le supporte pas. Daniel
se rend compte quil est «bel et bien tombé dans le
camp des vieux». Au début du livre, il a même cette
phrase: «La vie commence à cinquante ans, cest vrai;
à ceci près quelle se termine à quarante.»
Pour ce type de sentence, Houellebecq reste incomparable. Ce genre de
choc, imparable: «Le jour du suicide de mon fils, je me suis fait
des ufs à la tomate.» Ou: «La liberté,
à titre personnel, jétais plutôt contre.»
Cest là une de ses marques de fabrique, comme sa façon
de citer des personnages vivants, que ce soit Fogiel (traité
de «petite merde»), le philosophe Michel Onfray, Jamel ou
dautres. Ça amuse parfois, mais le côté règlements
de compte lasse rapidement.
Sans
style
Sil nest de loin pas le meilleur roman de la rentrée,
La possibilité dune île demeure largement au-dessus
de la moyenne. Reste un reproche de taille: labsence de style,
fût-elle volontaire. Houellebecq ne se soucie guère de
langage, ce qui empêche de vraiment le considérer comme
un grand romancier. Il reste un écrivain amusant par son cynisme,
dérangeant par sa vision du monde, pertinent par ses critiques,
insignifiant par son style.
Et on ne peut que le regretter parce quil a le talent pour proposer
mieux que des romans à thèses, aux idées plus ou
moins douteuses. Comme le prouve, entre autres, ce passage admirable:
«Je connaissais le regard quelle avait ensuite: cétait
celui, humble et triste, de lanimal malade, qui sécarte
de quelques pas de la meute, qui pose sa tête sur ses pattes et
qui soupire doucement, parce quil se sent atteint et quil
sait quil naura, de la part de ses congénères,
à attendre aucune pitié.»
Michel
Houellebecq, La possibilité dune île, Fayard
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Eric
Bulliard
22
septembre 2005
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